jeudi 22 janvier 2015

Les chantiers de l'après 11 janvier 2015

Version complète d'une tribune parue dans Le Monde (12 février 2015)

Dans le flux de l’information continue, on l’a déjà presque oublié. Mais il s’est passé quelque chose le 11 janvier 2015 ; quelque chose d’inattendu, d’inouïe et d’inespéré. Dans un climat morose, dans une économie déprimée, du sein d’une société pleine de défiance, un souffle d’espoir est né du peuple, balayant largement tous ceux qui s’en posaient comme son interprète attitré. En trois jours, les lignes de front politiques, stabilisées par une longue guerre de tranchées, ont été bouleversées imposant une reconfiguration du débat public. A égale distance du déni moralisateur de la gauche et du cynisme défaitiste de la droite, une exigence inédite a semblé surgir pour que les défis du présent soient formulés, pensés et relevés par des actes.

Comment interpréter ce renouveau ? Il faut certainement beaucoup de prudence et de doigté pour tenter de le comprendre sans le trahir, mais il ne faut pas courir le risque de laisser les demandes s’enliser dans le retour du quotidien et ne pas oublier ce fait gênant : toute la France n’a pas pris part à la Marche républicaine.

Dans ce contexte ambivalent, nous voyons au moins quatre chantiers intellectuels s’ouvrir, que certains avant nous avaient tenté de lancer comme on prêche dans le désert. De tabous, ils sont devenus évidents :

1) La question de l’identité française — Prétendre la poser avant ces trois jours tragiques à « faire le jeu du Front national ». On perçoit aujourd’hui enfin l’évidence de la penser entre un multiculturalisme béat et un nationalisme étroit. Comment prétendre être un pays d’accueil, comment espérer intégrer, voire assimiler (pour utiliser ce mot interdit) si l’on refuse de connaître et promouvoir la maison qu’on habite ? Le modèle d’une histoire post-coloniale marquée par la culpabilité, le « sanglot de l’homme blanc » et l’expiation du passé a fait long feu. Il a durablement tétanisé l’Europe occidentale et déresponsabilisé le Sud comme l’Orient, les empêchant de nouer entre eux des rapports rééquilibrés. Ce temps est révolu et les questions s’ouvrent : quelle est la part d’héritages et de projets communs qui animent notre « vouloir-vivre ensemble » en France, dans l’Europe et dans le Monde ? Qu’est-ce que l’Occident sinon la civilisation, qui, à travers la laïcité, entend conférer à tout adulte la majorité civile et civique de plein exercice ? On ne conçoit plus comment les défis majeurs de l’immigration, de la construction européenne et de la mondialisation ont pu si longtemps faire l’impasse sur le « qui sommes-nous aujourd’hui ? ».

2) La question de la tentation totalitaire de l’Islam — L’Islam est une grande religion et une immense civilisation qui a produit, dans l’histoire, des œuvres et des modes de vie d’un incroyable raffinement. Et pourtant c’est lui aujourd’hui qui prête son nom au visage hideux du terrorisme. Pourquoi l’Islam est-il tenté de se couper de son héritage civilisé pour se métamorphoser en une idéologie totalitaire ? Pourquoi a-t-il produit une barbarie dont les premières victimes sont les musulmans et les juifs les boucs émissaires ? Là encore, ces interrogations étaient la semaine dernière inévitablement mise au compte d’une islamophobie « nauséabonde » ou d’un « amalgame » fallacieux. Elles sont aujourd’hui portées avec vigueur par nombre de musulmans. Car le « pas en mon nom » ne suffit pas ; il laisse place aujourd’hui au : « pourquoi, malgré moi, en mon nom ». Il faut comprendre et combattre l’antisémitisme désinhibé qui réapparaît dans le giron de cette idéologie sommaire de l’islamisme radical qui n’est pas une culture comme une autre mais une contre-culture voire une anti-culture.

3) La question des valeurs de la démocratie — La liberté et l’égalité sont-elles plus sacrées que la plus sacrée des religions ? Et si c’est le cas, comment comprendre qu’elles semblent, de l’extérieur, à géométrie variable : liberté pour les caricatures de Charlie Hebdo mais interdiction du spectacle de Dieudonné ? Contre cette confusion, il va falloir expliquer, encore et encore, que la liberté d’expression s’arrête quand commence l’appel à la haine et l’apologie du meurtre. C’est toute la différence entre des actes de dérision (qu’on a le droit de ne pas apprécier, voire de détester) et des incitations au terrorisme. Notre espace public est celui qui place la sacralité de l’homme au-dessus de celle de Dieu, parce que celle-là permet de vivre ensemble et que celle-ci relève du strict domaine de la foi privée. Cette valeur est non négociable dans la démocratie et elle constitue le fondement du pacte républicain. Quand je visite une mosquée j’enlève mes chaussures ; quand j’entre dans une synagogue je mets un kipa ; quand je pénètre dans une église, je veille à avoir une tenue décente ; et bien quand j’entre dans une République laïque : j’accepte de mettre mes croyances de côté et je m’efforce d’en respecter les lois. Et d’abord celle de la laïcité qui constitue l’ADN de notre vie commune.

4) La question des armes de la démocratie — Comment lutter face aux nouvelles menaces : à l’intérieur pour réintégrer les « territoires perdus de la République » qui sont aussi les territoires perdus de la Nation devenus des ghettos ethno-culturels ? A l’extérieur pour défendre et promouvoir des principes et surtout des populations qui aspirent à les adopter envers et contre toutes les menaces immondes. Ni la démocratie ni la laïcité ne peuvent être imposées de l’extérieur, mais cela ne saurait fournir la moindre excuse pour abandonner ceux qui y prétendent et risquent leur vie pour y parvenir. Ce combat commence au cœur notre pays, dans les « quartiers » où la clarification des idées doit précéder la fermeté de l’action.

Il y a là, sous réserve d’inventaire, des tâches qui nous semblent immenses, urgentes et essentielles. Ce sont des chantiers  que certains précurseurs avaient osé ouvrir au péril de leur réputation et de leur tranquillité avant les événements tragiques du mois de janvier  2015 — on doit leur rendre hommage ici — ; mais il faut désormais les faire avancer animé par la conviction que des résultats tangibles sont désormais attendus avec impatience des Français. C’est cela aussi qui s’est passé le 11 janvier 2015.

 Texte signé par Eric Deschavanne (philosophe), Serge Guérin (sociologue), Pierre-Henri Tavoillot (philosophe).

dimanche 11 janvier 2015

Après le 11 janvier 2015.

Il est 23h45. Difficile de quitter cette journée historique du 11 janvier 2015 sans tenter de la décrire. Ce n’est pas tant l’ampleur de cette « marche républicaine » qui est frappante, c’est sa tonalité : loin de l’esprit habituel des « manif. » ordinaires, cristallisées autour de la défense d’intérêts particuliers, animées par des sous-entendus politiques, remplies bien souvent de mauvaise foi et de colère étriquée, il y avait aujourd'hui une marche de gens désintéressés, sereine, digne, toute en nuances, évitant avec soin les slogans réducteurs, la soumission aux sonos des cortèges. Il régnait une sorte de prudence et de pudeur générales, une atmosphère de courtoisie et d’attention à l’autre. Même dans les métros surbondés, tout le monde était poli ! Seule une République laïque peut produire une telle communion des esprits réunissant tant de gens divers attachés en toute intelligence à des valeurs communes. C’est bien plus fort que la religion. Qui a dit que la démocratie était incapable de sacré ? 

Elle était historique, cette journée, car elle a révélé une image insoupçonnée d’une société française qu’on croyait exténuée par la crise, épuisée par les égoïsmes, atrophiée par la défiance, voire les haines, tétanisée par les peurs ! Et on a eu l’image d’une nation harmonieuse, accueillante, forte, fière d’elle-même sans exagération, confiante en l’avenir et sereine dans son quotidien. C’était beau.

Cette journée était historique aussi parce qu’après une blessure terrible, elle est parvenue à donner du sens à des morts absurdes.  Sans doute est-ce là une cicatrisation bien dérisoire devant tant de destins brisés par le délire totalitaire de trois pantins ineptes, mais il y a tout de même là une forme de consolation. On leur devait bien ça !

Cette journée était historique enfin parce qu’on a y senti un air de renouveau, quasi printanier en dépit du froid. C’est là pourtant où il faut être prudent. Nous allons assister à une reconfiguration profonde du débat intellectuel : les lignes vont bouger. La France superficielle va peut-être laisser plus de place à la « France profonde » : non pas celles des « ploucs » (comme on l'entend parfois), mais celle qui a de la profondeur ; celle qui entend penser entre le moralisme béat de la gauche et le cynisme abject de la droite, … et pas seulement les extrêmes des deux. Oui, la question de l’identité française (et pourquoi ne pas dire nationale ?) a du sens et même de l’urgence ; oui, une réflexion sur la tentation totalitaire de l’Islam a du sens et même de l’urgence ; non, la France ne s’est pas suicidée ; non, le paradigme culpabilisateur post-colonial ne suffit pas à expliquer les attaques dont la France est l’objet. Oui, la France a des ennemis à l’extérieur comme à l’intérieur qu’il s’agit de combattre avec rigueur, audace et puissance. Cette ouverture de questions, qui ont été trop longtemps laissées aux réponses sommaires du Front National, va devoir se faire sans mettre en péril l’unité qui vient d’être acquise. Le débat doit avoir lieu, mais il doit être respectueux de l’esprit du 11 janvier sauf à retomber dans les vieux démons. Et nos petites et grandes lâchetés passées auraient de quoi nourrir une fort ressentiment contre nous-mêmes peu propice à un débat sincère et surtout efficace. La clarification des esprits est nécessaire, mais l’action l’est encore plus devant un ennemi qui n’est pas une religion, mais une véritable idéologie totalitaire, dénuée de toute de culture ; adversaire même de toute espèce de culture. Il faut se convaincre qu’après le nazisme et le stalinisme, la démocratie a un nouvel opposant, qui comme les précédents sait se nourrir aux mêmes sources qu’elle, hideux produit d’une autre dialectique de la modernité.


Aujourd’hui il a semble qu’une lueur se dessine à l’horizon ; mais les menaces, les attaques, les divisions, la défiance généralisée risquent de le reboucher à tout moment. Serons-nous à la hauteur de ce 11 janvier ?

samedi 3 janvier 2015

En 2015, soyons polis !

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A le plaisir de vous inviter à sa prochaine séance publique 
• Samedi 10 janvier 2015  — Amphi Michelet — 14h-17h
PhILOSOPHIE POLITIQUE DE LA POLITESSE   
avec
 PHILIPPE RAYNAUD
Professeur de Science politique à l'Université Paris II, Panthéon-Assas
Les séances se tiennent à l’Université Paris-Sorbonne
— Amphi Michelet, 46 rue Saint Jacques, 75005 Paris (sauf indication contraire) —

Entrée libre dans la limite des places disponibles

vendredi 19 décembre 2014

La peur en vidéo

Une petite vidéo  sur « La Peur » en forme de « grain de poivre » dans le cadre des dernières « Rencontres de Cannes » organisées, comme toujours, par l'excellent François Lapérou.


vendredi 12 décembre 2014

Pourquoi mourir ?

« Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu’on la doit mépriser »
La Rochefoucauld[1]

« Pourquoi mourir ? » : une telle question frise l’insolence. Comme si nous avions le choix ! Comme si nous pouvions décider, à ce propos, des avantages et des inconvénients ! Bien sûr le suicide ou le sacrifice de soi sont toujours possibles qui permettent d’actualiser et d’anticiper cette interrogation ; mais je veux parler ici de la condition humaine : pourquoi diable est-elle mortelle ? C’est au fond la question de tous les grands dispositifs spirituels de l’humanité, qui s’interrogent sur cette spécificité de notre espèce. Ni les dieux ni les bêtes n’ont cure du terme de leur existence — ils ne « connaissent » pas la mort —, tandis que l’être humain interroge sans fin cette fin inéluctable. Questionner ce qui semble aller de soi : c’est peut-être la définition même de la métaphysique, qui est, comme dit Kant, une « disposition naturelle » de l’humanité.
            Mais à ce questionnement sans fin, on peut penser que le nombre de réponses n’est pas infini, puisque précisément l’homme est un être fini. Pourquoi, dès lors, ne pas tenter l’exercice d’en dresser la liste … sous réserve d’inventaire ?
            La première réponse à cette interrogation métaphysique sur la mort fut mythologique. Elle se présente sous la forme d’un récit, dont la structure présente d’étonnantes similitudes en dépit des différences géographiques et culturelles. A l’origine, dit-on, l’homme ignorait la mort. Mais c’est lui qui, par hasard, par maladresse ou par orgueil l’a finalement « inventée ». Le récit biblique de la chute de l’Eden est l’emblème de cette vision, mais on la retrouve ailleurs. Ainsi Malinowski[2] rapporte que les Trobriandais mélanésiens affirment qu’autrefois les gens ne mourraient jamais. Ils retrouvaient leur jeunesse en se dépouillant de leur peau, comme les serpents. Mais voilà qu’un jour une grand-mère alla se baigner accompagnée de sa petite fille. Celle-ci resta sur la plage tandis que la vieille s’éloignait pour nager. Avant d’entrer dans l’eau, la grand-mère prit soin d’ôter sa peau pour ne pas la mouiller. Mais celle-ci prise par la marée alla se perdre dans les roseaux. Ayant donc repris une apparence juvénile, la vieille retourna vers sa petite fille qui, ne la reconnaissant pas, prit peur et la chassa. Furieuse l’aïeule repartit à la recherche de sa vieille peau et, l’ayant retrouvé, arriva folle de rage dans la maison de sa fille : « Je ne me dépouillerai plus de ma peau, dit-elle. Nous deviendrons tous vieux. Nous mourrons tous ». De ce temps, les hommes (et les femmes) ne purent plus renouveler leur jeunesse éternellement. On pourrait citer bien d’autres exemples, mais le message est le même : la mort est une malédiction dont l’homme est lui-même responsable et qu’il lui faut donc accepter. Voilà le message du mythe.
Mais un autre dispositif vient atténuer la dure sagesse du mythe tout en le complétant : c’est le rite. Le rite de passage, qui rythme l’existence du berceau à la tombe, est, pourrait-on dire, un « multiplicateur de mort ». Enfance, jeunesse, maturité, vieillesse : à chaque étape décisive de l’existence une cérémonie a lieu qui suit une logique ternaire (Arnold van Gennep) : elle comprend d’abord une petite mort, puis une initiation à sa future vie, et enfin une renaissance. On meurt ainsi plusieurs fois dans sa vie : l’enfant meurt quand il devient jeune, le jeune quand il devient adulte, l’adulte quand il devient vieux. De sorte que, quand arrive la vraie mort, il n’y a plus aucune crainte à avoir : on est entraîné ; on sait à quoi s’attendre. La puissance du récit mythologique associée à la régularité du rite provoque la neutralisation de la question de la mort.
            Celle-ci s’ouvre, pourrait-on dire, avec les grandes sagesses cosmologiques, qu’elles soient orientales ou occidentales. En dépit, là encore, de leurs différences innombrables, leurs solutions partagent un principe commun : si les hommes sont mortels, c’est parce que, le plus souvent, ils se contentent d’une vie de mortel. Mais il ne tient qu’à eux d’échapper à cette triste condition. Ainsi, pour les philosophes grecs, il y a au moins trois voies d’accès à l’immortalité. 1) La procréation, tout d’abord, par laquelle l’individu assure la pérennité d’un nom dans une lignée ou dans l’espèce : c’est l’immortalité la plus fruste, car elle ne prend pas en compte l’individualité, mais seulement le groupe, non l’humanité, mais seulement l’animalité. 2) La renommée et la gloire, ensuite, par lesquelles l’homme espère voir ses actes et ses paroles gravés dans le marbre de l’histoire : immortalité plus noble (c’est le choix d’Achille dans l’Iliade), mais bien fugace néanmoins, qui consiste à survivre dans la mémoire … de simples mortels. 3) La philosophie, enfin, par laquelle la connaissance juste de l’univers permet de fusionner avec lui et d’adhérer à l’éternité de la nature elle-même : c’est ce dernier genre d’immortalité que doit viser le sage. « Lorsqu’un homme, écrit Platon dans le Timée (90 b-c), s’est donné tout entier à l’amour de la science et à la vraie sagesse et que, parmi ses facultés, il a surtout exercé celle de penser à des choses immortelles et divines, s’il parvient à atteindre la vérité il est certain que, dans la mesure où il est donné à la nature humaine de participer à l’immortalité, il ne lui manque rien pour y parvenir ». Grâce au cosmos, c’est-à-dire à l’idée d’un ordre parfait et harmonieux du monde, l’homme a les ressources lui permettant de dépasser la mort.
            Mais si, comme le pensent aussi bien les bouddhistes que les épicuriens, il n’y a pas de cosmos harmonieux, si l’ordre du monde est contingent et aléatoire, alors la seule issue consistera à fusionner avec le flux instable d’un univers en mouvement et à se départir, du même coup, de toute espèce d’illusion ou d’espoir d’une consolation ultime. Si la mort n’est pas à craindre, ce n’est pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle n’est rien pour nous et qu’elle est elle-même, comme tout ce qui est, relative. C’est un simple « clignement de paupière » dans le perpétuel changement des choses.
            Une troisième grande réponse serait la réponse théologique, notamment celle qui se formule dans le christianisme. Pour elle non plus, la mort n’est pas une fatalité. Elle peut être dépassée si on accepte la promesse que l’amour est plus fort. Pas n’importe quel amour, cela dit : ce n’est pas l’amour qui s’attache à autrui (l’eros ou l’amour-passion), car l’attachement n’a aucune chance de résister à la mort. Il ne s’agit pas non plus de l’amour détaché (la compassion ou la charité), qui est trop désincarné pour offrir la perspective d’un « salut ». Le christianisme propose l’amour en Dieu, qui est une manière de s’attacher sans réserve à ce qu’il y a d’immortel et de divin en ceux qu’on aime. C’est un amour garanti par Dieu, une sorte d’assurance vie éternelle, comme l’écrit Augustin : « Heureux celui qui vous aime, et son ami en vous et son ennemi à cause de vous ! Seul il ne perd aucun être cher, l’homme à qui tous sont chers en Celui qu’on ne perd jamais » (Confessions, IV, 9). Dans le christianisme, l’insolence de la question est pleinement assumée : « pourquoi donc voulez-vous mourir,  alors que l’éternité est à portée de main ?». Sans Dieu, la vie est fugace, misérable et insensée. Grâce à Dieu, la vie d’amour ne s’arrête pas à la vie terrestre et l’éternité recevra la meilleure part de nous-même, qu’il faut donc s’attacher à cultiver dans l’ici-bas. Magnifique promesse, sans doute, mais à laquelle il faut croire, car la réponse chrétienne quitte le terrain de la raison pour laisser place à la foi.
            La quatrième réponse est née d’une triple crise : avec la critique de la tradition, le récit des origines a cessé de fonctionner. Avec les découvertes scientifiques de la Renaissance, l’univers est apparu davantage comme un chaos que comme un cosmos harmonieux ; avec les guerres de religion, la confiance en la promesse chrétienne a été ébranlée. Quand le passé se perd, quand la nature se tait et quand le ciel se vide, comment l’homme pourrait-il consoler l’homme de sa mort ? La métaphysique moderne se construit sur ce défi. Il s’agira d’opposer à la mort, la perspective d’une « vie réussie », car il n’y en a qu’une. Pour aller à l’essentiel, deux voies se présentent : celle d’une vie toujours plus « intense » où chaque moment pourrait être revécu éternellement ; celle d’une vie toujours plus « ouverte » qui ne s’enferme pas dans l’égoïsme mais parvient à s’élargir aux autres. Nietzsche, d’un côté ; Rousseau et Kant, de l’autre. Dans les deux cas, l’homme cherche à trouver en lui-même ce qui lui est supérieur : la Vie pour l’un, l’Humanité pour les autres. Ce sont les deux dernières réponses à la question de la mort, mais leur postériorité n’annule pas, loin s’en faut, la valeur des précédentes. Car en métaphysique, à la différence de ce qui se passe en sciences, ce n’est pas le dernier arrivé qui forcément a « plus raison ». La question « pourquoi mourir ? » reste donc ouverte. Son insolence est peut-être l’unique façon d’éviter la désolation. Ni la multiplication des morts par le mythe et le rite, ni sa négation religieuse ni son anticipation bouddhiste, ni l’intensification ou l’élargissement de la vie ne permettent d’échapper à l’angoisse qu’elle suscite. Mais au moins ce panorama nous offre des armes pour tenter de l’apprivoiser.
Et puis, il y a encore une autre réponse qui, sans atteindre la beauté grandiose de celles qu’on a évoquées, présente à mes yeux une certaine séduction : c’est la curiosité. Elle est certes un vilain défaut, mais comment ne pas en avoir à l’idée d’expérimenter la fin de l’expérience, d’éprouver le terme des épreuves, de vivre le passage vers là où il ne se passera plus rien ? On saura alors si c’est le néant ou l’ailleurs, qu’il soit enfer ou paradis, ou qu’il soit, à l’instar des enfers antiques, une vie réduite comme la petite veilleuse d’une chaudière à gaz. Bref, on aura peut-être  la réponse ; mais quel dommage qu’on ne puisse la partager !

« L’homme qui, privé du secours de ses semblables et sans cesse occupé de pourvoir à ses besoins, est réduit en toute chose à la seule marche de ses propres idées, fait un progrès bien lent de ce côté-là ; il vieillit et meurt avant d’être sorti de l’enfance de la raison » (Rousseau, Lettre à M. de Beaumont, III, 75).




[1] Moins fluide, mais aussi juste, cette maxime supprimée après la première édition : « Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur réputation. » Voir Réflexions ou sentences, in Œuvres de La Rochefoucauld, t. I, Hachette, 1868.
[2] Malinowski, B., Trois essais sur la vie des primitifs, Payot, 2001.

mardi 2 décembre 2014

Hubert Védrine à la Sorbonne

Hubert Védrine, 
ancien ministre des affaires étrangères,
sera l'invité exceptionnel de mon cours à la Sorbonne 
sur « L'art politique à l'âge démocratique » : 

le jeudi 4 décembre 2014, 
amphi Champollion, 
de 18h50 à 20h.

Entrée libre au 17 rue de la Sorbonne, dans la limite des places disponibles

vendredi 28 novembre 2014

La peur !

 5, 6, 7 décembre 2014
venez aux
Xes Rencontres de Cannes 
entrée libre et gratuite
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 suivez-nous en direct 

Et pour mettre l'eau à la bouche et la sueur aux tempes  ... voici ce petit papier paru il y a quelques temps dans la Tribune (2010) : 

La nouvelle idéologie de la peur

          Des lycéens qui disent — en rigolant — combien ils ont peur pour leurs retraites ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples — étranges — du triomphe paradoxal de l’idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d’abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l’histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l’enfer qui effraient, mais le mal manger, le mal respirer, le mal boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d’effroi d’autrefois se sont substituées d’innombrables petites phobies envahissantes et d’autant plus terrorisantes que leur œuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n’a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n’a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n’a été plus efficace… et, au lieu de nous en réjouir, c’est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l’avenir ! Et, en plus, — second paradoxe —  nous n’en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l’homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet de nos jours le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ?
            On peut avancer trois types d’interprétation.
            1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
            2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
            3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique,  la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c’est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.

            Déclin de l’Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l’anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n’en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d’illuminés, elles font aussi l’objet d’un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n’a rien à voir avec les paniques meurtrières que l’Europe a connues à l’aube des temps modernes et que le reste du monde n’a pas fini d’expérimenter. Ce qui amène d’ailleurs à penser que le déclin de l’Occident est en fait tout relatif !

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...