Paru dans « Le 1 », 20 avril 2022
mercredi 20 avril 2022
La démocratie en colère
samedi 16 avril 2022
Entre deux tours (Marianne, entretien avec Natacha Polony - C ce soir -
https://tv.marianne.net/rencontres/pierre-henri-tavoillot-macron-le-pen-et-mel
https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/
A-t-on le droit de s'abstenir ?
samedi 19 mars 2022
Vote blanc — Vote par « jugement majoritaire » — vote électronique … : de l'inutilité des gadgets en démocratie !
Puisque nous sommes à l'approche de l'élection et dans la crainte d'une forte abstention pour celle, royale, de la présidentielle, je me permets de republier cette critique de la revendication très répandue de « reconnaissance du vote blanc ».
Je pense d'ailleurs qu'aucun gadget électoral (reconnaissance du vote blanc, vote électronique, vote par jugement majoritaire, …) n'est à la hauteur des difficultés de la démocratie contemporaine. Le croire c'est se tromper lourdement de diagnostic sur la crise de la démocratie qui vit moins une « crise de la représentation » (côté demos) qu'une crise de « l'impuissance publique » (côté cratos). A quoi bon voter pour des élus qui n'ont aucun pouvoir d'agir? A quoi bon voter quand tout montre que, si l'on veut faire changer les choses, d'autres instruments sont plus efficaces, même lorsqu'on est minoritaire : une bonne désobéissance civile médiatisée, une action d'éclat un peu violente, un coup médiatique bien markété, … ! La démocratie libérale est toujours dans la recherche de d'équilibre entre abus de pouvoir et déficit d'action. Paul Valéry l'avait bien formulé : « si l'Etat est fort, il nous écrase ; s'il est faible, nous périssons ». Nous sommes dans le deuxième terme de l'alternative, mais nous pensons encore dans le contexte du premier. Telle est la principale erreur de ceux qui considèrent qu'il faut accroître les contrôles des élus, la participation citoyenne, … sans voir que cela va au rebours de l'intérêt général.
Quant aux gadgets proposés, leur absurdité sautera aux yeux dès qu'on les transposera par exemple au foot. • Reconnaissance du vote blanc, c'est permettre à ceux qui ont refusé de jouer d'influer sur les résultats. • Elections par jugement majoritaire, c'est considérer que les buts marqués ne reflètent pas la vraie réalité : le résultat d'un match doit être le fruit d'un jugement du public sur chacun des joueurs, et la moyenne fera le vainqueur. C'est un peu comme si on demandait au journal L'Equipe de trancher !
Le vote est une décision politique, et comme toute décision politique, il ne se fait que très rarement entre un bon et un mauvais choix, mais entre une mauvaise option et une pire. En votant, le citoyen prend conscience de la vérité de l'art politique, de sa dimension « tragique », et de la difficulté qu'il y a à vivre en commun. Aucune baguette magique ne pourra ôter cette dimension à la politique : le croire, c'est se leurrer.
Cinquante nuances de (vote) blanc …
mercredi 8 décembre 2021
La promesse démocratique trahie
Paru dans le 1, « La France qui dit NON » ; le 8 décembre 2021
vendredi 8 octobre 2021
Cinq guerres civiles qu'on nous prédit
«Ces cinq guerres civiles qu’on nous prédit»
TRIBUNE - Des familles de pensée opposées ont aujourd’hui un point commun: elles appréhendent le présent et l’avenir de la France sous la forme de guerres civiles. Voilà qui en dit long sur la sensibilité collective, explique le philosophe.
Jadis le mot d’ordre était: «Choisis ton camp, camarade! Si tu n’es pas avec nous, tu seras contre nous.» Aujourd’hui l’injonction a changé ; ce serait plutôt: «Choisis ta guerre, camarade!» À n’en pas douter, elle va rythmer la campagne, car le choix est désormais multiple et il faudra cocher la bonne case: êtes-vous plutôt «lutte des classes» (au risque de paraître un brin ringard), «guerre des sexes» (pardon: des genres!), «conflit de générations» (et hurler «OK boomer!»), «lutte des races» (tiens, on croyait qu’elles n’existaient pas!) ou «choc des civilisations» (Islam vs Occident)? Faire de la politique, aujourd’hui, c’est choisir sa guerre civile. Les quatre premières sont à gauche ; la cinquième est à droite.
Sans doute, la politique a-t-elle toujours eu besoin d’une dramatisation, car il faut craindre beaucoup de l’avenir pour s’engager un peu au présent, mais cette dramatisation s’accentue mécaniquement dans l’univers désenchanté qui est le nôtre. C’est parce que les «grands récits», qu’ils soient religieux ou idéologiques, se sont effacés, nous privant de grilles d’interprétation d’un monde devenu aussi plus complexe. Nous avons moins de réponses et il y a toujours plus de questions.
D’où la séduction puissante de scénarios simples, voire simplistes, qui font office de vision du monde. Il y a celui du complot, qui explique tout à partir d’une seule cause, et celui de la guerre, qui éclaire tout par la grâce d’un conflit. Avec eux, au moins, tout redevient clair et à portée d’intelligence. D’un côté, un grand méchant diabolus ex machina, qui tire toutes les ficelles. De l’autre, une troupe immense d’odieux personnages contre quelques courageux résistants incompris. C’est un peu fruste, j’en conviens, mais gardons-nous de les rejeter en bloc. Après tout, il existe de vrais complots, puisque, comme disait Woody Allen, «même les paranoïaques ont de vrais ennemis». De même, il existe de réels motifs de conflit. Mais la question est: peut-on réduire la totalité du réel à l’un d’entre eux?
À gauche (et pas seulement extrême), on a cru régler la question avec l’idée d’intersectionnalité. Le concept, intellectuellement fumeux, est génial d’un point de vue marketing: «Quatre guerres pour le prix d’une!». Celles-ci se condensent dans la «doctrine décoloniale», devenue désormais le centre de gravité de la gauche. Bien sûr, toute la gauche (Dieu merci) n’est pas «intersectionnelle», mais toute (hélas) doit désormais se situer par rapport à ce paradigme clé, qui se résume en trois points si je tente d’en construire l’idéal type.
D’abord, le colonialisme est le symbole (la quintessence ou la condensation) de toutes les oppressions: celle de l’Occident sur le reste du monde (impérialisme), celle de l’homme blanc sur toutes les femmes (patriarcat), celle de l’industrie sur la nature (productivisme), celle des riches sur les pauvres (capitalisme), celle du passé sur le futur (conservatisme). Le colonialisme est donc «le crime des crimes» (Aimé Césaire).
Ensuite, pour les tenants des thèses décoloniales, la suprême ruse du colonialisme est, comme le diable, de faire croire qu’il n’existe plus. En fait, la décolonisation est un leurre qui masque une domination d’autant plus profonde qu’elle est sournoise: malgré les indépendances, toujours la même exploitation ; malgré le pseudo-féminisme, toujours le même patriarcat ; malgré l’État-providence, toujours la même aliénation des miséreux (emprisonnés non par les chaînes de la production, mais par celles de la consommation) ; sous l’apparence du développement durable, toujours plus de capitalisme. Bref, le vieux mâle blanc producteur est un polyprédateur qui opprime tout ce qui bouge: les femmes, la planète, les migrants, les différences, les «racisés», les cultures… Les migrations dont les Européens se plaignent tant sont les fruits de graines qu’ils ont semées ; mais elles seront fort heureusement le fossoyeur de l’Occident rance et moribond.
Enfin, face à cette domination, poursuivent les partisans de ces théories, il convient non seulement de se «réveiller» (d’où la woke culture), mais de combattre l’oppression systématique et de faire table rase du passé rance qui l’a produit (d’où la cancel culture). Il ne suffit pas de décoloniser les textes (de lois), il faut décoloniser les têtes ou les couper: commençons par celles des statues et des noms de rue! Et ne nous effrayons pas de cette violence: elle n’est que légitime défense. Ne nous laissons pas intimider par l’accusation de «racisme anti-blanc», ce n’est que rattrapage après une domination pluricentenaire. Sur les plateaux télé, on entend des jeunes gens dire d’un air faussement désolé: «Nous préférerions beaucoup ne pas verser dans la radicalité, mais, voyez-vous, devant l’ampleur de (cochez la mention inutile): 1) la «crise climatique» ; 2) la «domination patriarcale» ; 3) l’«oppression à l’égard des minorités» ; 4) la «trahison des boomers», 5) «l’égoïsme des pays riches» … Nous n’avons pas le choix! Encore désolé…» avec un sourire.
L’escroquerie est totale, alimentée par un mépris absolu de l’histoire, qui explique assez pourquoi le décolonialisme entend désormais s’en passer.
Je ne songe pas à nier que la civilisation européenne ait été patriarcale, raciste, esclavagiste, impérialiste et imbue de sa supériorité. Elle l’a été - comme toutes les grandes civilisations connues. En revanche, ce qui la distingue entre toutes, est qu’elle a été la seule à avoir inventé le féminisme, l’antiracisme, l’anti-impérialisme ; elle est la seule à avoir aboli l’esclavage et avoir manifesté une curiosité singulière à l’égard des autres cultures passées ou contemporaines, grandes ou petites. L’ethnologie, l’histoire des autres, le goût des arts premiers, l’attrait pour les mœurs étrangères, l’attention à tout ce qui est humain, petit ou grand, proche ou lointain, digne ou indigne: tout cela commence par l’Occident, puissance émancipatrice inégalée dans l’histoire humaine. On s’acharne à la haïr pour ce qu’elle a été la seule à dénoncer. On la déteste sans vergogne au nom de la liberté qu’elle a promue.
Cette haine de l’Occident en Occident me conduit à prendre davantage au sérieux la cinquième guerre civile disponible sur le marché des idées, mais à droite cette fois-ci: le choc des civilisations. Elle fut d’abord développée par Oswald Spengler dans Le Déclin de l’Occident (1918), puis, de manière moins touffue, par Samuel Huntington, dans Le Choc des civilisations (1996). Contrairement à Spengler, Huntington ne fait pas des civilisations des êtres vivants, clos sur eux-mêmes, engagés dans une lutte à mort. Selon lui, le monde s’éclaire quand on perçoit la concurrence entre huit ensembles culturels: occidental, slave orthodoxe, islamique, africain, hindou, confucéen, japonais et latino-américain. Dans le contexte de la mondialisation, cet antagonisme multiforme se concentre entre «The West and The Rest» pour atteindre aujourd’hui son intensité maximale entre l’Occident et l’Islam.
Transposé en France, ce conflit global se révèle dans le fait migratoire à la faveur duquel un projet idéologique s’est diffusé, écrit Huntington, invitant les populations immigrées non à s’intégrer, mais à résister, voire à conquérir la terre d’accueil. Sans doute, toute l’immigration - loin s’en faut - ne s’identifie-t-elle pas à ce projet islamiste, mais sa réalisation s’affiche dans de trop nombreux territoires (perdus) de la République pour qu’on puisse l’ignorer.
Ce constat fut sottement abandonné au Front national, qui en a fait ses choux gras ; il est aujourd’hui celui d’Éric Zemmour. L’honnêteté me conduit à dire qu’il me semble juste, au moins sur les ferments d’un séparatisme trop longtemps occulté. Là où les belles âmes (j’en étais) ne perçoivent que discrimination et relégation, il y a aussi une stratégie assumée de sécession et de conquête. Là où l’on n’identifie que des victimes ou, éventuellement, des voyous, il y a aussi des guerriers. Beaucoup de nos concitoyens voient cela sous leurs fenêtres, mais on leur dit non seulement qu’ils ne le voient pas, mais qu’ils n’ont pas le droit de le voir: ce serait «islamophobe». Les attentats ont toutefois, en partie, modifié le regard et permis là aussi, de se réveiller. Voilà une autre forme de wokisme.
Mais une fois réveillé: que faire? C’est sur cette question qu’Éric Zemmour ouvre son dernier livre. L’analyse ne lui suffit plus, dit-il, il faut passer à l’action. Et là se situe la croisée des chemins. Son diagnostic de guerre civile en cours est tellement total qu’une seule issue s’offre à lui: il faut la faire et surtout la gagner par tous les moyens.
Je ne suis pas certain que les Français, qui semblent apprécier la clarté de son diagnostic, approuveront l’âpreté de sa thérapie. Ils fêtent Zemmour, pas la guerre.
Se pose donc la teneur du programme à venir: faudrait-il annuler l’islam, en rejouant à droite cette fois-ci, le refrain de la «cancel culture» au détriment d’une intégration qui, parfois, réussit? Ou faut-il seulement exiger que l’islam devienne, en France, une religion laïque comme le sont devenus, après bien des péripéties, le christianisme (malgré l’Église) et le judaïsme (malgré la Loi)? Bref, croisade ou laïcité? C’est, évidemment, cette seconde issue qui me semble la bonne ; elle n’exige aucune guerre civile, juste de la clarté, de la lucidité et de la fermeté collectives.
Sans doute, la tâche est-elle loin d’être aisée, mais c’est à cette seule condition que cette guerre civile, tout comme les quatre premières, n’aura pas lieu. Car la guerre civile, n’en déplaise à Carl Schmitt et à ses adeptes de gauche comme de droite, n’est jamais un programme, puisque la fonction première de la politique consiste justement à l’éviter.
vendredi 25 juin 2021
Abstention : piège à c… ?
Paru dans Libération, le 25/06/2021
lundi 21 juin 2021
Pourquoi l'abstention ?
Comme prévu l'abstention pour ces élections régionales et départementales est record en France.
Les commentaires se répandent pour y voir le signe d'une désaffection politique, d'une colère sociale, voire d'une contestation radicale de la démocratie. Il me semble qu'on peut proposer des interprétations moins crépusculaires.
1) Les départements comme les régions fonctionnent aujourd'hui comme des prestateurs de services : leur politisation ne saute guère aux yeux, parce que les clivages, déjà très effacés au niveau national, disparaissent totalement au niveau local. Du même coup, on voit mal les enjeux politiques de ces élections réduites à la personnalité de la tête de liste. Et comme, en général, les sortants n'ont pas fondamentalement démérité, il n'y a guère de raison de les sortir ou de les encenser. Pourquoi donc aller voter ?
2) La campagne électorale n'a guère eu lieu ; mais le Covid a bon dos ; car de quoi aurait-on parlé ? Hormis quelques thèmes ici ou là, rien de clivant : environnement, action sociale, développement économique, sécurité ! Les camps, opposés au niveau national, se retrouvent ici quasi tous unis. Quelques gadgets sont apparus, comme la gratuité des transports en île de France ; mais le citoyen de base que je suis voit sans difficulté que la gratuité quelque part coûte toujours quelque chose à la collectivité. En l'occurence, on offre les transports aux touristes en faisant payer les locaux … ah la générosité française ! Pourquoi donc aller voter ?
3) Pourquoi aller voter, donc, si ce n'est pour une raison symbolique — l'attachement à la vie démocratique et à son devoir de citoyen ? C'est une très bonne raison, et c'est d'ailleurs pour cela que je suis allé voté. L'île de France présente une certaine unité de destin, mais que dire de la plupart des régions actuelles, découpées en dépit du bon sens, ne réussissant pas à produire les économies d'échelles promises ? Une telle déconnection de l'âme territoriale du pays pour des motifs bureaucratiques obscurs et erronés ne contribue certainement pas à renforcer le sens de l'élection. Au fond, puisque cela marche, pour le moment, correctement, sans nous ; pourquoi aller voter ?
Il y aurait donc peut-être une bonne nouvelle, si l'on suit cette lecture : l'abstention serait le signe que le citoyen, sans être enthousiaste, n'est pas mécontent des prestations de service, même s'il ne voit guère le sens de tous les redécoupages. Pourquoi aller voter, puisque tout, sans être ni bien ni mal, est passable.
COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026
Le Collège de philosophi e , présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE, a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...


