vendredi 24 avril 2015

Miel de printemps ; Sagesse des champs … !

Et voici le dernier opus en libraire le 6 mai …
On en parle …
ArteMardi 12 mai sur Arte (28' à 20h05)
Europe 1, Mercredi 7 mai sur Europe 1 Social Club (20h-22h), émission de F. Taddei
Le Point, La Sagesse des abeilles, ITW dans le numéro du Point (du 15 mai 2015)
France Inter, Le journal des idées, 17 mai 2015
RFI, le 18 mai à 16h
Libération 28 mai 2015, Au sein de l'essaim par R. Maggiori
Le Monde, 5 juin 2015,
Le Monde

France culture, Chronique de Jacques Munier, le 6 juin.
France Inter, Le Bestiaire, le 6 (Episode 1) et 7 juin ((Episode 2)
France Inter, La Tête au carré, le 9 juin à 14h.
France 2, Dans quelle éta-gère ?, le 19 juin 
France culture, 22 juin 2015, Ce qui nous arrive avec…
La 1ère(Suisse), le 28 juin 2015, Emission Babylone


Assemblée Nationale, Commission environnement, le 24 juin 2015, 16h-20h
France 2, Journal de 13h, les 5 dernières minutes, le 1er juillet 2015.
France Culture, le 2 juillet 2015, La Grande Table (12h55)
France Culture, Sur les docks,
Le Figaro, le 9 juillet 2015, Eloge du Butinage.


Pierre-Henri Tavoillot
François Tavoillot
L’abeille et le philosophe
Étonnant voyage dans la ruche des sages

Pour qui se pique de philosophie, l’abeille est un sujet de choix. Aucun animal n’a davantage fasciné les hommes. Les penseurs de toutes les époques et de toutes les civilisations ont cherché dans la ruche les secrets de la nature et les mystères de la culture, comme si elle était le miroir idéal de l’humanité et le baromètre de son destin.
De l’Antiquité à la période contemporaine, c’est à une extraordinaire histoire de la culture occidentale que convie ce livre : en suivant le vol délicat de l’abeille, on rencontre le génie d’Aristote, l’avènement d’Auguste, la naissance du christianisme. On la retrouve à l’âge moderne accompagnant les premiers pas du retour des humanités antiques comme la découverte de la science expérimentale.
Aujourd’hui que les menaces de disparition de cet insecte passionnent le public, le symbole n’a pas fini de fonctionner.


Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à l’université Paris-Sorbonne.


François Tavoillot est apiculteur professionnel en Haute-Loire.


Photos : Maud Tavoillot !

Et dans l'Amphi Michelet de la Sorbonne 


Photo : Magnon

lundi 6 avril 2015

Prochaine séance du Collège de Philosophie

Le Collège de philosophie
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Le samedi 11 avril 2015
Amphi Michelet (Sorbonne)
— 14 h  — 
L'Europe entre la règle et l'événement
 
avec

Luuk Van Middelaar
philosophe, historien, juriste,

ancien conseiller de Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen (2009-2014)
auteur de Passages à l'Europe (Gallimard, 2009).

Débat animé par Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot

vendredi 27 mars 2015

Erostrate en avion


Erostrate était un obscur habitant d’Ephèse. Désirant se rendre immortel grâce à une action d’éclat, il décida d’incendier le temple d’Artémis à Ephèse, qui était l’une des sept merveilles du monde. C’était en 356 av. J-C. Les Ephésiens scandalisés devant cet acte gratuit blasphématoire rendirent un décret qui interdisait sous peine de mort de prononcer le nom d’Erostrate ; et c’est ainsi qu’il passa à la postérité  … pour l’éternité !

jeudi 12 mars 2015

Pour sauver l'Europe : une Europe de plus !

Les eurosceptiques ont raison : il y a trop d’Europe ; mais peut-être pas au sens où ils l’entendent, à savoir celui d’une Europe bureaucratique, tatillonne et intrusive dans la moindre de nos actions quotidiennes. Non, s’il y a trop d’Europe, c’est parce qu’il y a trop d’EuropeS, trop de formes de l’Europe ou de cercles européens. Qu’on en juge : en plus de la zone euro (à 19), de l’espace Schengen (à 26) et de l’Union européenne (à 28), il faut compter l’Espace économique européen (à 31), le conseil de l’Europe (à 47), mais aussi l’Association européenne de libre-échange, … Autant de sphères qui se coupent et se recoupent, s’excluent ou s’intègrent en une valse frénétique qui donne le vertige aux plus entraînés.



Mais si pourtant on veut y mettre un peu d’ordre, on peut distinguer trois niveaux et plaider, paradoxalement, pour une Europe … de plus !

1) La première Europe est l’Europe du droit. C’est celle qui, par exemple, condamne la France pour n’avoir pas interdit la gifle et la fessée. C’est l’Europe du Conseil de l’Europe, de la Convention européenne des droits de l’homme, et de la Cour européenne des droits de l’homme : elle n’a rien à voir avec l’Union européenne. Héritage de la seconde guerre mondiale, né le 5 mai 1949, elle réunit 47 Etats membres pour 800 millions d’habitants, dont la Russie. Elle est une usine à produire du droit déconnectée d’ancrage territorial et démocratique, puisqu’elle permet à tout individu de se prévaloir des Droits de l’homme contre son Etat, voire contre sa Société. Formidable protection individuelle, elle tend aussi à être une créature ayant échappé à tout créateur : un pur gouvernement des juges sans lien avec aucune volonté générale. Elle marque le triomphe du positivisme juridique.

2) La deuxième Europe est celle de l’économie : c’est, au sens large, l’Union européenne (incluant 28 Etats, 507 millions d’habitants, dont la Grande Bretagne, le Danemark, la Pologne) et, au sens étroit, la zone euro (soit 19 pays, 334 millions d’habitants). Cette Europe, née d’un projet franco-allemand pour la paix, est devenue une réalité anglo-saxone pour le libre-échange : toujours plus de liberté, toujours plus d’Etats-membres, toujours pas de politique. Conçue pour devenir une confédération ou une fédération d’Etats-Nation, elle ne vise désormais plus qu’à exister comme une zone de libre-échange permettant au maximum de personnes, des biens et d’argent de circuler sans frein. Cette Europe-là est aujourd’hui égarée dans une impasse sans perspective sans dynamique autre que celle de « sauver les dégâts ».

3) La troisième Europe n’existe pas. C’est un rêve ou un projet. Celui d’une Europe « puissance », voire « grande puissance » au niveau des Etats-Unis et de la Chine. Après avoir relevé avec succès le défi de la paix en Europe (1945-1989), il lui faut désormais affronter celui de la globalisation marquée par l’émergence de pays neufs ou d’anciennes nations endormies. Bien sûr, cette Europe-là doit être politique : elle doit maîtriser son destin, même juridiquement, et ne pas être ouverte aux quatre vents de la mondialisation. On peut assez aisément imaginer ce qu’elle pourrait être : un espace riche (le plus haut PIB du monde), culturellement et scientifiquement rayonnant, dotée d’une qualité de vie exceptionnelle et d’une espérance de vie maximale, avec une protection sociale unique au monde, pourvu d’un poids géopolitique et diplomatique majeur, dans une société démocratique et égalitaire. Mais si cette Europe là sera politique ou ne sera pas, il faudra aussi beaucoup de politique (et d’art politique) pour la réaliser. Et c’est évidemment là que les difficultés commencent, car, sans compter les égoïsmes nationaux, ni les Etats-Unis ni la Chine ni la Russie ne peuvent regarder d’un bon œil la constitution de cette Europe puissance.

L’ouvrage de Valery Giscard d’Estaing, Projet Europa représente à mes yeux une contribution majeure  pour envisager, de manière réaliste et pragmatique, le chemin qui nous sépare de l’idéal. Il a cette vertu, que confère l’expérience au plus haut niveau, de ne pas vouloir aller trop vite, mais d’enclencher des mécanismes à effets de chaîne … Ce qui était d’ailleurs l’intention des pères fondateurs de l’Europe. Les choses peuvent aller vite en temps de guerre ; mais en période de paix (et c’était l’objectif même de l’Europe), il faut savoir prendre son temps … sans s’enliser pour autant !

Pour Giscard, dans la situation d’impasse actuelle, une seule stratégie est possible : il faut recentrer l’Europe sur un « noyau dur » de pays qui partagent un objectif commun et qui sont prêts à s’engager dans une trajectoire convergente bien au-delà de la seule zone de libre-échange. Aujourd’hui la clé de cette convergence lui semble être la fiscalité : « Il s’agit de créer en Europe un territoire où toute personne et toute entreprise pourra travailler, produire et investir, en se déplaçant librement, en utilisant la même monnaie, en respectant les mêmes équilibres budgétaires, et en acquittant les mêmes impôts sur ses activités, et les revenus que celles-ci produisent ». L’idée est donc de produire une intégration monétaire et fiscale, complétée à terme par un Trésor public commun de la zone euro dans un délai fixé à 15 ans.
La zone concernée serait constituée des pays fondateurs de l’Europe : l’Allemagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg ; auxquels s’ajouteraient l’Espagne, le Portugal, l’Autriche, la Pologne ; et éventuellement l’Irlande et la Finlande. Ces pays ont comme points communs d’avoir accepté de participer à la création de la monnaie européenne, de souhaiter politiquement davantage d’intégration, tout en ayant un niveau de développement économique et social comparable, ainsi que des institutions juridiques et politiques fiables. La Grèce n’est pas du lot. L’objectif de cette union Europa est clair : « Achever l’intégration économique et monétaire de la zone euro pour en faire une puissance du XXIe siècle ». Cette Europa contient 5 composantes :
1) Une union monétaire, déjà largement réalisée par le Traité de Maastricht, mais qui doit désormais cesser de s’élargir ;
2) Une union budgétaire, déjà prévu par le « pacte de stabilité » de 2012, mais qui exige un échelon décisionnel supplémentaire. Giscard propose qu’un Conseil de la zone euro (réunissant les chefs de gouvernement des Etats) remplace la Commission pour le faire respecter.
3) Une union fiscale : conçue comme un processus de convergence des taux et des assiettes des impôts nationaux des pays d’Europa assuré, en concertation, par les administrations fiscales.
4) Une remise en ordre des finances publiques avec la création d’un Trésor public d’Europa qui pourrait émettre des emprunts publics communs de la zone euro (bons de la zone euro, puis bons du Trésor public d’Europa).
5) A terme, la mise en place d’un mécanisme de solidarité financière interne sous la forme d’une péréquation et d’un transfert de ressources.


Giscard précise les étapes de son projet de manière détaillée, mais pas trop, car il sait combien les circonstances, les personnes et les configurations s’acharnent à ne jamais respecter les agendas trop rigides. C’est aussi ce qui rend son projet convaincant et même enthousiasmant, car, à tous ceux qui sont comme nous échaudés par les annonces de lendemains radieux, il ne promet que du travail et de la réflexion. Mais au moins avec un horizon clair et un chemin tracé.

VGE, Le Projet Europa, XO éditions, 2014


mercredi 18 février 2015

Disparaître de soi ?

[A propos du livre de David Le Breton, Disparaître à soi, Métaillé, 2015 — écouter également la discussion que j'ai eue avec lui sur France Inter dans la Tête au Carré du 16 février 2015.]

L’individualisme contemporain est existentiellement et socialement pris entre deux tentations qui peuvent devenir pathologiques. La première est celle du narcissisme qui tend à la surévaluation de l’égo jusqu’à l’oubli de l’altérité quelle qu’elle soit : entourage, temps, espace, monde, vieillissement, mort, finitude, … Tout se ramène à soi dans un délire  égocentrique. C’est le fantasme de l’homme auto-construit (cf. Une folle solitude d’Olivier Rey), du self made man, nourrissant la culture du narcissisme (Christopher Lasch). Mais, à l’opposé de cette première tentation et devant sa démesure, en survient une autre, tout aussi séduisante (et sans doute tout aussi « démesurée ») : celle du vide, du néant et de la soumission. L’individu dépressif, fatigué d’être lui-même (A. Ehrenberg), cherche à s’exténuer dans le rien, à s’effacer dans le neutre : pas de conviction, pas d’âge, pas de sexe (genre), pas d’intérêt (et donc pas de conflit d’.), pas de conviction, pas de nationalité, pas d’identité, …
« Entre l’amour de soi jusqu’à l’éviction du reste (narcissisme) et la volonté d’abolition de soi dans ses expressions les plus variées, entre l’absolu de l’être et l’être rien, peut-être n’aurons-nous jamais fini de balancer », écrivait déjà Marcel Gauchet, dans le Désenchantement du monde.
Ces deux tentations, qui constituent une véritable antinomie quand elles sont radicales, convergent (comme toute véritable antinomie) dans un projet commun de dépasser la finitude : la première dans le fantasme de l’infini ; la seconde dans le rêve de l’indéfini ; la première dans l’idéal d’un homme devenu dieu ; la seconde dans la nostalgie d’un homme redevenu fœtal ; la première par la révolution permanente ; la seconde par la conservation perpétuelle[1].
Elles convergent aussi dans une commune destruction de l’individualité, conçue comme un poids : l’une par gonflement ; l’autre par rétraction. Le narcissiste espère se réduire le monde tandis que le dépressif aspire à se fondre dans le monde. Ce sont là deux espoirs fous et sans issue puisque l’un et l’autre cherchent à supprimer radicalement ce qui les fait être : le monde et soi. Michel Houellebecq est celui qui avec profondeur et constance explore cette double tentation hypermoderne, ce désir effréné de s’installer dans une « contradiction performative ».
Mais ces postures n’existent pas toujours façon radicales : elles peuvent se manifester de manière aménagée et modérée. Elles ont alors pignon sur rue : on les reconnaît, d’un côté, dans la morale de l’intensité, de la performance et du « just do it » ; de l’autre, dans l’éthique du « lâcher-prise »[2], de la slow life, du léger (voir l’excellent livre de Gilles Lipovetsky De la Légereté, Grasset) et de la décroissance … 

Dans son dernier livre Disparaître de soi(Métaillé, 2015), David Le Breton apporte une contribution importante à l’analyse de la deuxième tentation hypermoderne. Il appelle ce désir de dissolution de l’égo, la « blancheur » en référence à un texte de Melville. Devant les injonctions démesurées de l’ego, qui doit toujours être actif et réactif, autonome et responsable, sûr de son identité et fier de ses racines, heureux, intelligent, cultivé, enthousiaste, en forme, rempli de projets pour soi et ouvert sur les autres, … Le Breton raconte les formes subtiles et variées que peut prendre le ras le bol de soi. Lorsque l’individu libre de tout cherche à se libérer de son individualité ; lorsque l’émancipation devient une chaîne et un boulet ; lorsque la nostalgie du soi simple et soumis l’envahit.
C’est alors que surviennent au choix : le refuge compulsif dans le sommeil, la pratique japonais du pachinko (c’est-à-dire le fait de regarder des billes tomber dans un un réseau complexe), le désir frénétique de se fatiguer physiquement ou moralement, le burn out, la dépression, la fragmentation de la personnalité dans des identités multiples, l’immersion addictive dans une activité, le « disparaître sans laisser d’adresse », les phénomènes régressifs …
Au-delà de ces formes générales, Le Breton étudie la blancheur dans le fil des âges de la vie. L’adolescence, période de construction d’un soi rêvé et pesant, y est particulièrement propice. C’est l’âge des conduites à risque que Le Breton a analysées en détail dans ses ouvrages précédent, c’est la tentation de l’errance (SDF), de la fuite dans le virtuel, du Karôshi[3], du désir de défonce, de la tentation sectaire, de la transe anoxérique, des jeux d’asphyxie … 
A cet âge, Le Breton suggère que la blancheur relève d’une logique initiatique défaillante : « La blancheur est une expérience de mort et de renaissance, non seulement par le jeu d’une ordalie [épreuve par laquelle on sollicite un jugement de Dieu] toujours renouvelée, mais aussi à travers le passage consenti à un univers de sens qui n’est plus celui de la conscience ordinaire, sans être tout à fait celui de la mort. Au moment où l’individu est sous l’empire du produit, il glisse dans un contremonde. Il n’est plus personne, mais un champ de sensations. La modification de conscience se mue en un objet transitionnel pour avancer dans le temps, dans un jeu de renaissances successives. Dans ces comportements la blancheur est une traversée de la mort régulièrement rejouée » (p. 134)
La blancheur n’est pourtant pas le monopole de l’adolescence. On la retrouve dans le grand âge : le syndrome de glissement, voire Alzheimer que David Le Breton se refuse à analyser comme une simple maladie du corps :
« La maladie d’Alzheimer est une sorte de désapprentissage des données les plus élémentaires du sentiment de soi et de l’interaction aux autres, ou du mouvement de la vie quotidienne, du langage, de l’intelligence du corps, du temps, de l’espace. L’entrée dans une terre définitivement étrangère, un lâcher-prise sans retour. » (p. 151).
L’auteur invite ici à ne pas seulement envisager cet état sous l’angle cure (maladie du cerveau) ou même du care(prendre soin), mais comme une maladie de l’existence : un choix de ne plus choisir quand il semble qu’on ne le peut plus ; le désir de ne plus être à soi quand le soi disparaît. « Un tel état ne signifie nullement que le cerveau ne marche plus mais que le sens qui portait la vie dans toutes les dimensions du corps et de la relation au monde n’est plus là, par une sorte de décision de la personne même si elle s’y abîme totalement » (p. 152).
Alzheimer n’est ni tout à fait une maladie neurologique ni tout à fait une maladie mentale ni tout à fait une dimension personnelle qui s’efface : c’est une altération du rapport au monde résultant de tous ces facteurs (ibid.). Ce qui devrait impliquer un regard différent sur la manière de le traiter : il y a peut-être toujours un « sujet » dans le désir de ne plus l’être … 


            Le livre de David Le Breton est réussi, car il suggère beaucoup et invite à poursuivre la réflexion par soi-même. J’en indiquerai pour finir les pistes et, malgré tout, les quelques réserves que sa lecture a suscitées en moi.
            D’abord, sur le phénomène sectaire et plus particulièrement — contexte oblige —, sur l’islamisme radical.  Il serait intéressant de creuser cette idée que l’Islam apporte une réponse séduisante à la « blancheur hypermoderne ». C’est une religion qui à la fois exige l’effort (Djihad) et la soumission (Islam). Là où le christianisme exige le recueillement sur soi, la quête de l’intériorité (et le cas échéant de la culpabilité), plus que l’obéissance ; là où le judaïsme impose, au-delà de l’obéissance à la Loi, un infini travail herméneutique, l’Islam aspire à une simplicité réconfortante (un seul Dieu qui est grand) pour un individu soumis à la fatigue d’être soi et rempli de haine du présent. On peut donc comprendre sa puissance d’attraction dans un univers d’acculturation : elle représente un mixte ancien/moderne qui pourrait expliquer, aujourd’hui la possibilité de sa dérive idéologique et totalitaire[4].
Deuxième remarque plus critique. La phénoménologie de la blancheur que propose David Le Breton ne m’apparaît pas tout à fait assez délimitée en largeur et en hauteur. On ne discerne pas toujours l’unité du processus dans la diversité des situations présentées[5]. Il pourra m’opposer que cette néantisation de soi peut difficilement être « cernée » sans être perdue, mais il me semble pourtant, qu’au-delà des illustrations apportées successivement dans le livre (et notamment les exemples littéraires), il y a une logique (une structure commune du phénomène) qu’il s’est refusé  d'expliciter alors que, pourtant il la suggère. Le point commun de tous les phénomènes décrits est une difficulté vécue avec son identité narrative. Le blanc arrive quand il y a du blanc dans le récit de vie (voir p. 189). Elle peut être ponctuelle (le week end, vacances, frustration), conjoncturelle (adolescence – crise du milieu de la vie - vieillissement) ou structurelle (brisure intérieure), mais c’est impossibilité de se raconter (à soi et à d’autres, donc en se mettant à la place d’autui[6]) qui nous plonge dans le désarroi existentiel.
D’où ma troisième remarque : le critère entre une « blancheur » nécessaire et acceptable (blancheur remède) pour l’individu contemporain et une blancheur pathologique, résultat d’une souffrance profonde n’est pas questionné. Pour dire les choses simplement : nous nous sommes tous surpris, je crois, à contempler de manière hébété notre écran d’ordinateur avec comme seul spectacle l’évolution de la barre de téléchargement. C’est là une blancheur relevant de la psycho-pathologie de la vie quotidienne : pas grave et peu être utile à la santé mentale. Mais la blancheur d’une addiction poussée, d’un engagement sectaire, …  relève d’une autre logique. Dans un cas, c’est un répit salutaire pour un individu et au service d’un sujet ; dans l’autre, c’est l’auto-destruction du sujet lui-même. Bref, dans un cas, c’est la santé ; dans l’autre, c’est la souffrance d’un individu qui se noie dans la disparition de soi. La différence est tout de même cruciale, et il y a quelque risque à ne pas la pointer[7], d’autant que Le Breton suggère lui-même que la marche, le sport, la sieste, … sont des moments positifs de blancheur. Quand on parvient à la canaliser pour apprivoiser son soi et vivre avec lui …  



[1] Gilles Lipovetsky, dans l’Ere du vide, avait déjà suggéré cette convergence.
[2] Car le lâcher-prise demande beaucoup de … maîtrise !
[3] C’est, au Japon, la mort au travail avec son pendant adolescent : « Il s’agit d’initier l’enfant à l’art de se tuer aux études, afin qu’il continue à se tuer au travail le moment venu » (p. 100).
[4] L’islamisme radical doit être interprété, me semble-t-il, non comme un retour du religieux, mais comme la métamorphose d’un message religieux en idéologie politique.
[5] Par exemple, la mélancolie comme une « humeur noire » est-elle vraiment blanche ?
[6] Soit dit en passant : c’est la « pensée élargie » qui permet de sortir de l’antinomie entre narcissisme et dépression.
[7] Ecouter sur ce point la réponse de David Le Breton à cette (petite) objection que je lui fais sur France inter.

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...