mercredi 9 septembre 2015

Carnet de guerre

Je retrouve dans les archives familiales ce carnet de guerre de 14/18 de mon grand père, Paul Tavoillot, retranscris avec soin par mon neveu Nicolas Chydériotis. C'est à la fois émouvant et terrible. Voici le début (je poursuivrai avec quelques extraits). Paul Tavoillot était cantonné à Vienne et rejoint le front dans la Somme (sa jeune épouse est à Lyon) … premiers contacts avec la guerre …

Paul Tavoillot, caporal au 99ème RI, 5ème compagnie.
28ème division d’infanterie, 14ème Corps d’Armée, 1ère Armée.


1914

Novembre. Mercredi 11 : Départ annoncé pour 10h20. Arrivée gare à 9h. Embarquement 12h40. C’est bien, ça !


Jeudi 12. 19h30. Le wagon commence à prendre des allures de poubelle. Ça roule, ça roule ! Nous sommes tous d’un calme, là-dedans !...
Du diable si on se douterait que nous allons au feu !
Abrutissement grossissant. On mange ! Très varié, le menu : singe et gruyère. « Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ? –Roupiller, parbleu ! » Je roupille depuis hier soir.
Mange, bois, dors ! Vie restreinte.
            Avons passé Lyon depuis longtemps. Malheur ! Tous ce que j’aime est resté là-bas, dans cette grande masse d’ombre silencieuse. Elle ne dormait peut-être pas, dans la pensée de me voir un peu aujourd’hui, à mon passage. Nous avons contourné la ville, et nous ne nous sommes pas arrêtés.
            Que fais-tu, maintenant, pauvre chérie ? L’angoisse doit étreindre ton petit cœur gonflé de tendresse, et le mien souffre, car les larmes qui chargent le tien pèsent sur lui d’un poids immense. Sois tranquille, va, aussi calme que moi. Que nous arriverait-il de fatal, puisque nous nous aimons ? Je pense à l’amie que tu me citais jeudi : « Ils se sont attendus 4 ans, et cela finit par un malheur. » Il ne faut pas généraliser ; nous serons épargnés, nous. Ayons confiance.
            Montereau[1] ! Seulement !... J’ai des poussées d’impatience. Je deviens sauvage : il me tarde de me battre. Il me semble que ce sera plus tôt fini, et que Mimi respirera plus vite.

20h¼ : Villeneuve Saint-Georges[2]. J’y suis passé avec des idées plus pacifiques. Pauvre Albert, aussi ! Projecteur. Ça sent la guerre !...


Vendredi 13. 8h. Creil[3] ! Ponts sautés, maisons détruites. Anglais impeccables : nous sommes piteux, à côté d’eux.
Prisonniers allemands nettoient les trottoirs.
            Brouhaha. Rendez-vous de tous les régiments possibles.
-Où allez-vous ? –Sais pas, voir les Boches…
            2h : Arrivée à Guillaucourt[4]. Tout le monde descend ! La gare suivante est occupée par les Allemands. Il pleut. Distribution de vivres et d’eau et en marche pour le cantonnement. Où nous mène-t-on ? Routes détrempées, sac horriblement lourd.
Traversons champ de bataille. Premières tombes ! Tranchées évacuées, réseaux fils de fer. Débris de toutes sortes, équipements, armes. Ces champs immenses, sous la pluie fine et morne, sont d’une désolation infinie, et le cœur se sert douloureusement. Combien des nôtres dorment là ? Combien tombent encore, là-bas, très loin, à l’horizon où l’on entend gronder sourdement ?
Traversons à la nuit un village fantomatique. Arrivons à Chuignes[5] à 6h. L’ennemi est à 2 ou 3 km. Quelques toits crevés. Coups de canons à l’horizon. Calme.
Que réserve demain ? Il me tarde d’aller voir.
Baiser pour Miette.


Samedi 14. Le canon grondant derrière les crêtes nous éveille de bonne heure. Nos oreilles se dressent à ce bruit tout nouveau. Clair de lune splendide. Beau temps pour se casse la … [gueule ?]
            Viens de faire un tour dans le village. Ça a du terriblement chauffer, par ici. Le long des rues, des tubes d’obus, des capotes bleues et grises pétries avec la boue. Dans une cour de ferme, un morceau de casque, bottes et équipements allemands. Dans un coin de grange, une couverture blanche gorgée et raide de sang. Une carcasse de bœuf flanque la porte. Ils ont été surpris dans la ferme, et le 75[6] a bien travaillé. 80 sont restés. Dans un pré, derrière le bois, il y a encore des cadavres. Défense d’y aller. Cela ne me tente pas, d’ailleurs. J’ai le temps d’en voir !...
            Que ferons-nous, aujourd’hui ? Un brin de toilette, pendant que c’est encore possible. C’est d’ailleurs nécessaire, après notre interminable voyage, et cette nuit passée dans une grange où ont couché je ne sais combien d’hommes avant nous.

Foucaucourt[7] 7h soir. Avons quitté Chuignes après affectation aux compagnies. Versé 5ème. En route pour le château de Fontaine-lès-Cappy[8], où l’on viendra prendre livraison de nous. Débris divers, fusils brisés, arbres fauchés, etc., etc. La bataille a été rude. Plus une vitre au château. Les rideaux flottent par les châssis des fenêtres, les volets pendent, les ardoises sont en miettes. Dépendances en ruine, bombardées et incendiées.
            Tombes allemandes et françaises côte à côte. « Zwei deutscher » « Fünf Franzosen ». Un tumulus, une couche de chaux, une croix noire. Quelques-unes sont ornées de fleurs. Le premier blessé passe, la tête bandée, immobile sur le brancard, comme mort. On le porte à l’ambulance. Je ramasse ses cartouches, sans aucune émotion. Quelle mentalité prend-on ? J’ai regardé ce pauvre type qui n’en réchappera peut-être pas sans que cela m’impressionne le moins du monde.
            Départ pour les tranchées, à Fontaine-lès-Cappy. Est-ce un village en construction, ou un village en ruine ? Squelettes de maisons, pans de murs déchiquetés, toitures à jour comme des cribles. On voit le clair de lune à travers.
            Foucaucourt. Ça sent le roussi et la cendre mouillée. En loques. Marche silencieuse le long de la route, entre deux amas de ruines. Plus un habitant, pas une bête. Silence terrifiant, que nos pas seuls troublent. Ils sonnent lugubrement sur la route, où nous allons entre deux longs et minces rubans d’eau parallèles. De temps en temps, un coup de canon ou quelques coups de fusil.
            Cantonnement. Une ferme où je pénètre pour reconnaître. Odeur affreuse me chasse. Plus loin, une pièce dans une maison crevée. Plus une vitre, pas de porte ; des gouttières et un courant d’air terrible. Un froid !... Heureusement, trouve 2 fourriers et un ancien de la 32. Descendons dans cave, où lumière et bon feu. Les Boches sont à 500m. Qu’arrivera-t-il demain ?


Dimanche 15. Premières balles au-dessus de ma tête, dans les rues de F. Deux qui passent vite, vite, avec une petite musique de fil de fer tendre sur quoi on frappe. C’est un bruit qu’on n’a jamais entendu et qu’on reconnaît cependant tout de suite. Où vont-elles ? Elles chantent encore et sont arrivées, peut-être. Ça doit rentrer dans la peau comme dans du beurre ! On bombarde le bois étoilé. Y a-t-il grand monde, devant nous ? En tout cas, c’est rudement calme.

            A 5h première faction aux avant-postes, à 300m en avant des lignes. Pour la première fois, nous sommes servis… Où sommes-nous, d’abord ? Quel terrain, devant nous ? Nuit d’encre, pluie, pétarade formidable à droite et à gauche, dans le lointain, l’immense flamme et l’explosion sourde de grosses pièces. Les premières minutes sont bizarres. Pourvu que mes 4 poilus ne prennent pas la frousse et ne fassent pas les imbéciles !... 4 bleus, c’est idiot. Pas peur, mais émotion intense. Hallucinations. Je vois des bandes de Boches circuler tranquillement à 2m du créneau. Puis on s’y fait, et au lieu de chercher à voir, on écoute.
            8h. Quand on dit que nous nous en faisons, en guerre ! Mais nous sommes cent fois mieux qu’à Vienne ! Au fond de notre cave, nous sirotons du chocolat en grillant du maryland[9]. Si ça continue, nous allons prendre des jours comme des lunes. Et ma pauvre Mimi qui s’inquiète ! C’est égal, il me tarde d’envoyer quelques pruneaux.


16. 9h. Il pleut. Pas une détonation. Ce village est lugubre, avec ses maisons décarcassées, et le silence angoissant que rompt seul le ruissellement de la pluie, et le martèlement régulier et pressé des gouttières.
            Que fait Mimi ? Pourvu qu’elle ne s’effare pas, ma pauvre petite aimée ! Je suis assurément mille fois plus tranquille qu’elle. Pauvres femmes !
            2h. Quelle corvée sinistre ! Nous sommes partis errer sur le champ de bataille du 2 octobre, avec mission de ramasser les équipements et les fusils. Petite répugnance, vite surmontée, d’ailleurs. Nous en verrons d’autres !
            Nous avançons à pas menus, fouillant des yeux la plaine, et les champs de hautes betteraves. Tout à coup, j’aperçois une masse grise dans une éteule. Voilà !... J’avance bravement jusqu’à 10m, puis m’arrête, le cœur battant, saisi tout à coup, et plein d’hésitation. Puis j’y vais. Tant pis… C’est un allemand, immense, le nez dans la terre, les bras en croix. La peau parcheminée se détache des doigts, et le cuir chevelu a coulé à terre, tout autour de la face… Tout son bazar est éparpillé autour de lui, munitions, vivres, linge, papiers. Le dégoût est plus fort que la curiosité, et l’épouvantable odeur me fait fuir. Dors tranquillement, pauvre type !
            Nous continuons, lentement, à travers les « carottes », parmi les perdrix innombrables envolées en fusées. Souvent, trop souvent, un [illisible] nous arrête. Capote grise ou capote bleue. Prisyot fouille là-dedans sans vergogne, coupe les poches, cherche les papiers (les papiers, vraiment ?...) sous les vers qui grouillent dans les chairs écroulées et vertes. Sa main tremble. Cupidité ou émotion ?
            Autour d’un pailler, 5 français et un Allemand enfouis entre les cubes. Odeur terrible. Nous regardons froidement le morticole accomplir sa besogne sinistre. Il manipule les corps raidis, presque squelettiques déjà, avec une aisance stupéfiante. Il faut de la délicatesse, d’ailleurs, et du tour de main : les membres se détachent comme des abattis de volaille trop cuite.
            Les uns sont morts en pleine course, sans souffrance. Ils sont couchés à plat et leur visage est calme. D’autres furent moins heureux. Celui-ci est terrifiant, en chien de fusil, la main droite crispée sur le flanc gauche, et la bouche ouverte par un cri que l’on entend encore. On voit les 2 rangées de dents blanches jusqu’à la gorge.
Du crâne d’un autre, percé rond au sommet, les vers coulent comme d’un goulot. Horreur que nous contemplons sans mot dire, froidement. On se fait à tout, aux choses les plus horribles, qui affoleraient le plus placide en temps normal, avec une rapidité déconcertante. Il faut ne pas avoir de nerfs sous peine de sombrer du premier coup.
            Et à mesure que nous avançons, les tas se multiplient. Des vieux, des jeunes. L’un a sur lui la photo de sa femme. La compagnie reçoit tous les jours les lettres de la femme d’un autre pourri là…
C’est beau la guerre ! C’est à soulever le cœur. Quand je mange un morceau de viande, maintenant, il me semble toujours absorber une portion de cadavre.
[… à suivre]



[1] Yonne
[2] Val-de-Marne
[3] Oise
[4] Somme
[5] Somme
[6] canon de 75.
[7] Foucaucourt-en-Santerre, Somme
[8] Somme
[9] Tabac venant de l’Etat américain du même nom.

vendredi 24 avril 2015

Miel de printemps ; Sagesse des champs … !

Et voici le dernier opus en libraire le 6 mai …
On en parle …
ArteMardi 12 mai sur Arte (28' à 20h05)
Europe 1, Mercredi 7 mai sur Europe 1 Social Club (20h-22h), émission de F. Taddei
Le Point, La Sagesse des abeilles, ITW dans le numéro du Point (du 15 mai 2015)
France Inter, Le journal des idées, 17 mai 2015
RFI, le 18 mai à 16h
Libération 28 mai 2015, Au sein de l'essaim par R. Maggiori
Le Monde, 5 juin 2015,
Le Monde

France culture, Chronique de Jacques Munier, le 6 juin.
France Inter, Le Bestiaire, le 6 (Episode 1) et 7 juin ((Episode 2)
France Inter, La Tête au carré, le 9 juin à 14h.
France 2, Dans quelle éta-gère ?, le 19 juin 
France culture, 22 juin 2015, Ce qui nous arrive avec…
La 1ère(Suisse), le 28 juin 2015, Emission Babylone


Assemblée Nationale, Commission environnement, le 24 juin 2015, 16h-20h
France 2, Journal de 13h, les 5 dernières minutes, le 1er juillet 2015.
France Culture, le 2 juillet 2015, La Grande Table (12h55)
France Culture, Sur les docks,
Le Figaro, le 9 juillet 2015, Eloge du Butinage.


Pierre-Henri Tavoillot
François Tavoillot
L’abeille et le philosophe
Étonnant voyage dans la ruche des sages

Pour qui se pique de philosophie, l’abeille est un sujet de choix. Aucun animal n’a davantage fasciné les hommes. Les penseurs de toutes les époques et de toutes les civilisations ont cherché dans la ruche les secrets de la nature et les mystères de la culture, comme si elle était le miroir idéal de l’humanité et le baromètre de son destin.
De l’Antiquité à la période contemporaine, c’est à une extraordinaire histoire de la culture occidentale que convie ce livre : en suivant le vol délicat de l’abeille, on rencontre le génie d’Aristote, l’avènement d’Auguste, la naissance du christianisme. On la retrouve à l’âge moderne accompagnant les premiers pas du retour des humanités antiques comme la découverte de la science expérimentale.
Aujourd’hui que les menaces de disparition de cet insecte passionnent le public, le symbole n’a pas fini de fonctionner.


Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à l’université Paris-Sorbonne.


François Tavoillot est apiculteur professionnel en Haute-Loire.


Photos : Maud Tavoillot !

Et dans l'Amphi Michelet de la Sorbonne 


Photo : Magnon

lundi 6 avril 2015

Prochaine séance du Collège de Philosophie

Le Collège de philosophie
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Le samedi 11 avril 2015
Amphi Michelet (Sorbonne)
— 14 h  — 
L'Europe entre la règle et l'événement
 
avec

Luuk Van Middelaar
philosophe, historien, juriste,

ancien conseiller de Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen (2009-2014)
auteur de Passages à l'Europe (Gallimard, 2009).

Débat animé par Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot

vendredi 27 mars 2015

Erostrate en avion


Erostrate était un obscur habitant d’Ephèse. Désirant se rendre immortel grâce à une action d’éclat, il décida d’incendier le temple d’Artémis à Ephèse, qui était l’une des sept merveilles du monde. C’était en 356 av. J-C. Les Ephésiens scandalisés devant cet acte gratuit blasphématoire rendirent un décret qui interdisait sous peine de mort de prononcer le nom d’Erostrate ; et c’est ainsi qu’il passa à la postérité  … pour l’éternité !

jeudi 12 mars 2015

Pour sauver l'Europe : une Europe de plus !

Les eurosceptiques ont raison : il y a trop d’Europe ; mais peut-être pas au sens où ils l’entendent, à savoir celui d’une Europe bureaucratique, tatillonne et intrusive dans la moindre de nos actions quotidiennes. Non, s’il y a trop d’Europe, c’est parce qu’il y a trop d’EuropeS, trop de formes de l’Europe ou de cercles européens. Qu’on en juge : en plus de la zone euro (à 19), de l’espace Schengen (à 26) et de l’Union européenne (à 28), il faut compter l’Espace économique européen (à 31), le conseil de l’Europe (à 47), mais aussi l’Association européenne de libre-échange, … Autant de sphères qui se coupent et se recoupent, s’excluent ou s’intègrent en une valse frénétique qui donne le vertige aux plus entraînés.



Mais si pourtant on veut y mettre un peu d’ordre, on peut distinguer trois niveaux et plaider, paradoxalement, pour une Europe … de plus !

1) La première Europe est l’Europe du droit. C’est celle qui, par exemple, condamne la France pour n’avoir pas interdit la gifle et la fessée. C’est l’Europe du Conseil de l’Europe, de la Convention européenne des droits de l’homme, et de la Cour européenne des droits de l’homme : elle n’a rien à voir avec l’Union européenne. Héritage de la seconde guerre mondiale, né le 5 mai 1949, elle réunit 47 Etats membres pour 800 millions d’habitants, dont la Russie. Elle est une usine à produire du droit déconnectée d’ancrage territorial et démocratique, puisqu’elle permet à tout individu de se prévaloir des Droits de l’homme contre son Etat, voire contre sa Société. Formidable protection individuelle, elle tend aussi à être une créature ayant échappé à tout créateur : un pur gouvernement des juges sans lien avec aucune volonté générale. Elle marque le triomphe du positivisme juridique.

2) La deuxième Europe est celle de l’économie : c’est, au sens large, l’Union européenne (incluant 28 Etats, 507 millions d’habitants, dont la Grande Bretagne, le Danemark, la Pologne) et, au sens étroit, la zone euro (soit 19 pays, 334 millions d’habitants). Cette Europe, née d’un projet franco-allemand pour la paix, est devenue une réalité anglo-saxone pour le libre-échange : toujours plus de liberté, toujours plus d’Etats-membres, toujours pas de politique. Conçue pour devenir une confédération ou une fédération d’Etats-Nation, elle ne vise désormais plus qu’à exister comme une zone de libre-échange permettant au maximum de personnes, des biens et d’argent de circuler sans frein. Cette Europe-là est aujourd’hui égarée dans une impasse sans perspective sans dynamique autre que celle de « sauver les dégâts ».

3) La troisième Europe n’existe pas. C’est un rêve ou un projet. Celui d’une Europe « puissance », voire « grande puissance » au niveau des Etats-Unis et de la Chine. Après avoir relevé avec succès le défi de la paix en Europe (1945-1989), il lui faut désormais affronter celui de la globalisation marquée par l’émergence de pays neufs ou d’anciennes nations endormies. Bien sûr, cette Europe-là doit être politique : elle doit maîtriser son destin, même juridiquement, et ne pas être ouverte aux quatre vents de la mondialisation. On peut assez aisément imaginer ce qu’elle pourrait être : un espace riche (le plus haut PIB du monde), culturellement et scientifiquement rayonnant, dotée d’une qualité de vie exceptionnelle et d’une espérance de vie maximale, avec une protection sociale unique au monde, pourvu d’un poids géopolitique et diplomatique majeur, dans une société démocratique et égalitaire. Mais si cette Europe là sera politique ou ne sera pas, il faudra aussi beaucoup de politique (et d’art politique) pour la réaliser. Et c’est évidemment là que les difficultés commencent, car, sans compter les égoïsmes nationaux, ni les Etats-Unis ni la Chine ni la Russie ne peuvent regarder d’un bon œil la constitution de cette Europe puissance.

L’ouvrage de Valery Giscard d’Estaing, Projet Europa représente à mes yeux une contribution majeure  pour envisager, de manière réaliste et pragmatique, le chemin qui nous sépare de l’idéal. Il a cette vertu, que confère l’expérience au plus haut niveau, de ne pas vouloir aller trop vite, mais d’enclencher des mécanismes à effets de chaîne … Ce qui était d’ailleurs l’intention des pères fondateurs de l’Europe. Les choses peuvent aller vite en temps de guerre ; mais en période de paix (et c’était l’objectif même de l’Europe), il faut savoir prendre son temps … sans s’enliser pour autant !

Pour Giscard, dans la situation d’impasse actuelle, une seule stratégie est possible : il faut recentrer l’Europe sur un « noyau dur » de pays qui partagent un objectif commun et qui sont prêts à s’engager dans une trajectoire convergente bien au-delà de la seule zone de libre-échange. Aujourd’hui la clé de cette convergence lui semble être la fiscalité : « Il s’agit de créer en Europe un territoire où toute personne et toute entreprise pourra travailler, produire et investir, en se déplaçant librement, en utilisant la même monnaie, en respectant les mêmes équilibres budgétaires, et en acquittant les mêmes impôts sur ses activités, et les revenus que celles-ci produisent ». L’idée est donc de produire une intégration monétaire et fiscale, complétée à terme par un Trésor public commun de la zone euro dans un délai fixé à 15 ans.
La zone concernée serait constituée des pays fondateurs de l’Europe : l’Allemagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg ; auxquels s’ajouteraient l’Espagne, le Portugal, l’Autriche, la Pologne ; et éventuellement l’Irlande et la Finlande. Ces pays ont comme points communs d’avoir accepté de participer à la création de la monnaie européenne, de souhaiter politiquement davantage d’intégration, tout en ayant un niveau de développement économique et social comparable, ainsi que des institutions juridiques et politiques fiables. La Grèce n’est pas du lot. L’objectif de cette union Europa est clair : « Achever l’intégration économique et monétaire de la zone euro pour en faire une puissance du XXIe siècle ». Cette Europa contient 5 composantes :
1) Une union monétaire, déjà largement réalisée par le Traité de Maastricht, mais qui doit désormais cesser de s’élargir ;
2) Une union budgétaire, déjà prévu par le « pacte de stabilité » de 2012, mais qui exige un échelon décisionnel supplémentaire. Giscard propose qu’un Conseil de la zone euro (réunissant les chefs de gouvernement des Etats) remplace la Commission pour le faire respecter.
3) Une union fiscale : conçue comme un processus de convergence des taux et des assiettes des impôts nationaux des pays d’Europa assuré, en concertation, par les administrations fiscales.
4) Une remise en ordre des finances publiques avec la création d’un Trésor public d’Europa qui pourrait émettre des emprunts publics communs de la zone euro (bons de la zone euro, puis bons du Trésor public d’Europa).
5) A terme, la mise en place d’un mécanisme de solidarité financière interne sous la forme d’une péréquation et d’un transfert de ressources.


Giscard précise les étapes de son projet de manière détaillée, mais pas trop, car il sait combien les circonstances, les personnes et les configurations s’acharnent à ne jamais respecter les agendas trop rigides. C’est aussi ce qui rend son projet convaincant et même enthousiasmant, car, à tous ceux qui sont comme nous échaudés par les annonces de lendemains radieux, il ne promet que du travail et de la réflexion. Mais au moins avec un horizon clair et un chemin tracé.

VGE, Le Projet Europa, XO éditions, 2014


COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...