jeudi 6 janvier 2011

Michel Houellebecq, fondateur du dépressionnisme


Extrait de sa Notice Wikipédia, parue le 25 août 2084


            A la charnière du XXe et du XXIe siècle apparaît un nouveau courant littéraire, dont Michel Houellebecq (v. 1956 - 2054) est habituellement considéré comme le fondateur : le dépressionnisme. Alors que le monde littéraire français subissait une longue série de romans narcissico-égotistes aujourd’hui tombés dans l’oubli, Michel Houellebecq sut renouer avec la tradition de la littérature sociale du XIXe en s’attachant à scruter les caractères de son époque. Son projet était de dresser le portrait fidèle de la banalité démocratique du monde hypermoderne. Rompant avec les provocations qui animaient ses premiers ouvrages, son cinquième roman, La Carte et le territoire (2010) représente sans doute un sommet en ce qu’il banalise la banalité. L’individu de la modernité tardive y est présenté dans toute l’ampleur de sa désolation : abruti par la société de consommation, dépourvu de toute figure du sacré, désorienté par une vaine urgence quotidienne, incapable d’entretenir le moindre lien, sa vie se réduit à la condition du têtard : un être qui n’a rien entre la tête et la queue. La lucidité froide et la jouissance brute bornent ainsi son état sans laisser plus de place ni au courage, ni à l’amour, ni au grandiose. L’originalité de Houellebecq fut de faire une description neutre et quasi chirurgicale de cette situation. Au lieu de paraître s’en désespérer, il la peignait comme l’horizon indépassable de son temps : la nouvelle condition humaine, proclamait-il, sera dépressive ou ne sera pas. Loin des promesses prométhéennes du trans- ou du post-humanisme — vie plus longue, jeunesse éternelle, bonheur absolu — Houellebecq annonçait un ennui infini, un dégoût généralisé, une solitude complète. La littérature devait désormais se nicher dans l’écriture des notices d’appareils informatiques, l’art se mettre au service de la consommation, la transmission parents/enfants s’exténuer dans une incompréhension définitive, l’amour s’épuiser dans un vain et médiocre face à face. Il dressait ainsi un tableau plausible de l’Occident d’alors englué dans les crises économiques à répétition, taraudé par la mauvaise conscience, rempli d’effroi par l’émergence d’autres mondes, aveugle sur le fait que ceux-ci voulaient plus que tout lui ressembler … pour le meilleur comme pour le pire. En ce sens, l’œuvre de Houellebecq est comme le témoin sombre de son temps. Ce qui fit dire à certains de ses successeurs, qui se réunirent dans le cercle dépressionniste : « Nous adorons le détester ». C’était là une marque à la fois de fidélité et d’infidélité au fondateur.
            Mais les plus perspicaces perçurent dans son œuvre les traces d’un espoir de salut.  Son écriture même témoignait du fait que l’art conservait sa vertu curative ; le mépris pour les connards continuait d’animer ses doux yeux désabusés ; sa détestation de la bonne conscience montrait que la mauvaise n’avait pas chez lui tout à fait vaincu. Autant de signes indiquant qu’il était très loin en vérité de se satisfaire de la médiocrité démocratique. Et, c’est dans l’espace laissé ouvert par ces « plis » au sein d’une platitude pourtant revendiquée, que naquit le mouvement « post-dépressionniste » qui connut le succès que l’on sait.
PHT

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