mardi 4 mars 2014

A quel âge philosopher ?


C’est là une antique question qui a suscité maint débats et polémiques, … jusqu’à nos jours, puisqu’on se demande toujours s’il ne faudrait pas introduire la philosophie avant la classe terminale, voire dès l’école primaire. Ce débat fut pourtant balisé dès l’origine. Il y eut d’abord ceux qui se méfiaient d’un exercice trop précoce de la philosophie. C’est le cas de Platon qui, dans la République (VII), n’introduit la Dialectique qu’au terme d’un cursus d’étude très élaboré et exigeant. Pour lui, c’est seulement vers l’âge de 45 ans que l’écolier peut être autorisé à philosopher ! Plus tôt, ce serait périlleux, car le jeune, inexpérimenté et charmé par les jeux de l’esprit, séduit par la virtuosité spéculative risque fort de perdre tout contact avec les nécessités du réel. Au lieu de l’orienter, la philosophie va l’égarer. La Chouette de Minerve, comme dira plus tard Hegel, prend son envol au crépuscule : elle est réflexion, elle vient donc après, comme un couronnement des savoirs ou une mise en forme des expériences vécues.
Mais d’autres ont soutenu, à l’inverse, qu’elle est l’affaire des jeunes et ne sied guère aux adultes. C’est le cas de Calliclès, le sophiste radical du dialogue de Platon intitulé Gorgias. Pour lui la philosophie est une excellente préparation à la vie : elle procure de l’audace, de la liberté, de la distinction, et même ce petit brin d’insolence si utile, mais elle ne saurait se poursuivre sans inconvénient à la maturité, sauf à sombrer dans le ridicule. Elle est une propédeutique, un ornement de l’esprit, le signe d’une éducation de qualité, mais quand arrive le temps de l’action et de la vraie vie, il faut d’urgence quitter la philosophie.
Epicure a prétendu régler le débat en défendant l’idée qu’il n’y a pas d’âge pour philosopher. Il écrit ainsi dans un fameux passage de sa Lettre à Ménécée (122) :

« Que personne ne tarde à philosopher étant jeune, ni ne se lasse de philosopher étant vieux. Car pour personne il n’est trop tôt ou trop tard pour s’occuper de la santé de son âme. Dire que le temps n’est pas encore arrivé pour philosopher, ou qu’il est passé, c’est comme dire que le temps du bonheur n’est pas encore arrivé, ou qu’il n’est plus. De sorte que le jeune et le vieux ont tous les deux à philosopher, le jeune pour que, en vieillissant, il puisse être rendu jeune par ses biens, par la gratitude qu’il conserve envers les choses passées, et le vieux pour qu’il puisse être à la fois jeune et vieux par son absence de crainte touchant les choses futures. Il faut donc pratiquer ce qui produit le bonheur, en remarquant que lorsqu’il est présent nous possédons toutes choses, alors que lorsqu’il est absent nous faisons tout pour l’obtenir ».

Cette défense d’une philosophie « tout au long de la vie » a toutes les chances de convaincre les démocrates humanistes que nous sommes, convaincus que tous les âges ont des droits et des talents équivalents, mais il faut alors ajouter qu’on ne philosophe pas de la même manière ni suivant la même question directrice à chaque âge. Voyons pourquoi.
Tous les parents le remarquent : l’enfant est très tôt plongé dans la métaphysique. C’est le fameux âge des « pourquoi » qui remplissent les adultes d’embarras, et assez vite d’agacement. Pourquoi faut-il manger cette soupe ? Et pourquoi faut-il aller à l’école ? Pourquoi faut-il grandir ? Pourquoi faut-il vieillir ? Pourquoi faut-il mourir ? … Dans cette quête parfois facétieuse de la raison ultime, du premier fondement, le petit d’homme prend conscience de la contingence du monde : les choses ne sont pas de tout temps ; elles passent et disparaissent. C’est aussi l’âge où l’idée de la mort suscite – déjà – une angoisse profonde à laquelle l’adulte est bien en peine de répondre. Là commence l’interrogation philosophique sur les aléas de la condition humaine.
Arrivé à l’adolescence (lato sensu), la question existentielle prend une autre tournure. On en a une expression touchante dans le récit que fait Descartes de la naissance de sa vocation philosophique. L’affaire eut lieu, paraît-il, l’année de ses 23 ans ; et très précisément durant la nuit du 10 au 11 novembre 1619 : le jeune Descartes fait cette nuit-là plusieurs rêves étranges. Dans l’un d’entre eux, il se voit ouvrir un recueil de poésies et tomber sur ce vers du poète latin Ausone (IVe siècle) : Quod vitae sectabor iter ? (quel chemin de vie suivrai-je ?). La suite du rêve lui apporte des éléments de réponses qui détermineront son travail futur. Quand on est égaré dans une forêt, il faut, à défaut de carte ou de boussole fiable, trouver en soi les ressources pour se retrouver ; et quel meilleur guide qu’une méthode qui permettra d’avancer sans faillir sur le chemin inconnu de l’existence ? Il faut se donner certains principes ou règles de l’esprit, voire des maximes morales « par provision », à suivre quoi qu’il arrive jusqu’à ce qu’on atteigne quelque point de repère sûr et certain ! C’est là un bel emblème de la question qui anime le deuxième âge de la vie philosophique : elle n’est plus un « pourquoi », mais un « comment ». Comment remplir et construire ma vie qui s’esquisse étrangement ?
Passé l’âge adulte, un autre registre d’interrogation apparaît. L’individu a rempli sa vie ; il a suivi son chemin : il a une famille et un métier ; il n’a donc comme disait lucidement  Hegel « plus rien à attendre de l’existence » (Lettre à Niethammer, 10 octobre 1811, Correspondance, t. I, Paris, Gallimard « Tel », 1962, p. 343).  Et pourtant il s’aperçoit que ces statuts espérés avec avidité quand il était jeune ne suffisent pas à le combler arrivé à maturité. C’est l’âge mélancolique, où l’on a du mal à cesser d’être jeune sans pouvoir encore être vieux. C’est l’âge qu’avait Crésus, le puissant roi de Lydie, lorsque le sage athénien Solon arriva à sa cour. Leur échange pourrait être l’emblème de cette troisième manière de philosopher. En voici la substance : Crésus, après avoir fait l’étalage de sa richesse et de sa gloire récente, demande à Solon de lui nommer l’homme le plus heureux qu’il ait jamais rencontré. Evidemment il attend que Solon, en courtisan soumis, lui tende le miroir. Mais Solon s’amuse à lui citer une liste de noms de défunts, héros modestes et citoyens exemplaires, des cités grecques, minuscules au regard de la puissance lydienne. Crésus s’agace, puis se fâche carrément en reprochant à Solon de ne faire aucun cas de sa propre félicité. Mais cette colère est à vrai dire plus mélancolique qu’atrabilaire : car ce que Crésus espère vraiment de Solon c’est qu’il lui explique pourquoi, ayant tout pour être heureux, il ne parvient pas à se sentir comblé. Au lieu de quoi, Solon lui rétorque cette phrase célèbre : la vie réserve tant de surprise, qu’il est impossible d’appeler personne heureux avant qu’il ne soit mort (Hérodote, Histoires, I, 32) ; et cela vaut pour tous, qu’ils soient puissants ou anonymes ! L’insolent Solon est bien vite chassé de la cour du roi, mais la suite de l’histoire lui donnera bien sûr raison. Non seulement Crésus perdra peu de temps après son fils préféré, Atys, lors d’un accident de chasse ; mais il perdra son empire face aux armées du roi perse Cyrus. Celui-ci le fait prisonnier et le condamne à être brûlé vif. Mais, au moment où les flammes l’atteignent, Crésus s’écrie : « ô Solon, Solon, Solon ! ». Etonné par ces paroles, Cyrus fait aussitôt éteindre le feu et, après les explications de Crésus, en fait son conseiller spécial[1]. Rien de tel qu’un prétentieux repenti pour distiller de sages conseils ; rien de tel qu’un roi déchu ayant ses ambitions derrière lui pour aider un jeune roi à canaliser les siennes. Crésus allait enfin pouvoir vieillir heureux : en voilà un que la philosophie a vraiment sauvé !
Pourquoi vivons-nous ? Question d’enfant ; Comment dois-je vivre ? Question de jeune ; Suis-je heureux ? Question d’adulte. Telles sont, sous réserve d’inventaire, les trois manières successives de faire de la philosophie aux différents âges de la vie. Bien sûr, il reste une dernière question : pourquoi mourir ? Question de vieux, peut-être. Mais celle-ci, je la garde pour la fin.

——
Denis Moreau, Dans le milieu de la forêt. Essai sur Descartes et le sens de la vie, Bayard, 2012.




[1] Selon Hérodote, il fallut à vrai dire l’intervention des dieux pour sauver Crésus, grâce à un orage opportun qui permit d’éteindre les flammes.

1 commentaire:

  1. Saisissant tour d'horizon des questions philosophiques à travers les âges de la vie !
    J'imagine que selon les individus et les époques, certaines de ces questions taraudent d'avantage et plus longtemps que d'autres ...
    Jadis, il arrivait sans doute que, pour de jeunes hommes notamment, la question "Comment dois-je vivre ?" se pose sous la forme "Pour quoi (en 2 mots) mourir ?" leur évitant du même coup plus tard la question "Pourquoi (en 1 mot) mourir ?" ...
    Moi, à plus de 50 ans, je suis toujours aussi fascinée par "Pourquoi vivons-nous ?" (un manque de maturité, sans doute :) ...).

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