lundi 24 mars 2014

Trop de justice ? (2/4)

(suite)

            Pour tenter de répondre à ce paradoxe dune justice dautant plus invoquée quelle est inaccessible, il convient de prendre un peu de recul historique en repartant de l’époque où lidée de justice était claire et distincte et où le champ des injustices était strictement balisé. Il ne faut voir aucune nostalgie dans ce retour en arrière, mais la seule exigence de tenter de comprendre notre désarroi contemporain. Je repartirai donc dAristote et de sa fameuse définition de la justice comme vertu consistant à attribuer à chacun ce qui lui revient. Le droit romain reprendra lidée dans une formule célèbre : suum cuique tribuere (donner à chacun le sien). Ce qui permet de voir que, pour que la question de la justice se pose, il faut la nécessité dun partage et, partant, une certaine forme de rareté : il faut quil ny en ait pas pour tout le monde. Tout le problème bien sûr est de savoir à partir de quel critère on peut et on doit déterminer « ce qui revient à chacun ». Et cest là — évidemment — que les choses se compliquent déjà.
            En effet, pour que ce critère simpose à tous ceux qui sont concernés par le partage (et qui aspirent en général à en avoir le plus possible), il faut que son principe soit solide, quil paraisse grandiose, bref quil fasse autorité, faute de quoi les calamités de lenvie et du ressentiment envahiront lespace commun.
            Si lon tente lexercice déraisonnable de dresser un inventaire des types de critères possibles, il me semble quon peut en repérer trois formes primordiales. La justice (comme vertu du partage) peut être fondée soit dans la grandeur dun passé mythique (justice traditionnelle), soit dans lharmonie dune nature cosmique (justice cosmologique), soit dans la splendeur dun Dieu infiniment bon (justice théologique).

Une brève histoire du juste

            La justice traditionnelle repose sur lidée, mythique, quil y a eu dans le passé une sorte de partage originaire (en allemand, cela se dit Ur-teil qui signifie jugement) de toutes les choses. Dans la mythologie grecque, cela correspond aux lendemains de la victoire de Zeus sur son père Chronos. Le vainqueur attribue à chacun de ses alliés une part de lunivers : les océans à son frère Poséidon ; les enfers à son autre frère Hadès et des portefeuilles ministériels à chacune des autres divinités existantes. A Prométhée et Epiméthée, il confie la mission de répartir les attributs et les rôles aux créatures terrestres. Bref, nous sommes là dans une situation traditionnelle de partage dun butin : il faut donner à chacun ce qui lui revient en fonction de lefficacité de sa participation à la rapine. La distinction entre justice distributive et justice corrective trouve ici sa source : la première concerne l’équité de la répartition du butin ; la seconde le stabilité et le maintien de celle-ci. Et cest parce que lune et lautre se trouvent bafouées quAchille est en droit de se mettre en colère au début de lIliade. Je rappelle les faits pour mémoire : le chef des Grecs, Agamemnon, pour mettre fin à la peste qui ravage son camp se voit obligé de rendre à son père, prêtre dApollon, sa fille Chryséis, quil avait obtenu comme part dhonneur. Le chef des Grecs exige alors une part de compensation. Achille se récrie et Agamemnon, pour lhumilier, décide de lui prendre Briséis sa captive. Le partage originaire se trouve brisé ; les compensations ne sont pas assurées ; le désordre commence … et avec lui, la narration. Par où lon voit quil faut de linjustice pour que lhistoire commence quand la justice règne, la vie nest pas très intéressante à raconter. En tout cas, ce premier modèle de justice renvoie le critère dans un partage qui a eu lieu dans le passé et auquel il faut être absolument fidèle. La justice, cest le respect de la coutume comme étant lactualisation présente dun passé lointain mais glorieux.

            La justice cosmologique déplace la perspective en considérant que le partage originel n’émane pas dun passé mythique, mais quil est inhérent à la nature elle-même, conçue comme « cosmos », cest-à-dire comme ordre harmonieux, beau, juste et bon. Cest dailleurs au nom de cet ordre plus primordial que les coutumes peuvent être dénoncées comme étant relatives ou illusoires. La justice traditionnelle ou coutumière (nomos) sefface devant la justice ou le droit naturel (dikè). Cette seconde conception permet dexpliquer toute la richesse sémantique du terme justice et de ses dérivés : que ce soit en matière de musique, de menuiserie, d’éthique, de raisonnement logique, de théorie scientifique, ou bien sûr de droit, le juste témoigne dune conformité à lordonnancement parfait de lunivers. Et comme dans la nature, chaque être occupe une place spécifique, il convient de donner à chacun ce qui lui revient en fonction de cette place prédéfinie. Ce qui fait dire à Aristote (Ethique à Nicomaque, V) que la justice distributive est une opération géométrique (elle repose sur une égalité de proportion ou égalité entre deux fractions) tandis que la justice corrective est arithmétique (elle suppose un échange ou une commutation = sunallagma)[1]. On trouve la trace dune telle conception dans la formule selon laquelle obéir au droit consiste à « observer la loi », cest-à-dire : contempler lharmonie cosmique et sy conformer, sy ajuster.

            La justice théologique ajoute une dimension supplémentaire. Au-delà de la coutume (justice traditionnelle), au-delà de la loi naturelle (justice cosmologique), il existe un principe encore plus fondamental qui réside dans lexistence même dun Dieu infiniment juste et bon. Cest tout lenseignement présent dans le livre de Job où lhomme tente, en vain, de discerner les cheminements dune justice divine trop sublime pour son entendement fini. Et encore faut-il bien voir que cette justice divine comporte plusieurs degrés : pour Saint-Augustin, la loi mosaïque se trouve elle-même dépassée par la loi du Christ tout entière contenue dans ces règles dor : « tu aimeras Dieu de toute ton âme et ton prochain comme toi-même ». La justice, cest la fidélité (fides) à Dieu, lEspérance et, in fine, la Charité. Une telle conception de la justice pose toute une série de difficultés qui vont nourrir la dynamique de lhistoire philosophique occidentale.  En effet, devant une idée aussi grandiose du juste, il y a deux attitudes possibles. On peut, dune part, rechercher les signes compréhensibles pour lhomme de cette justice sublime, à travers une herméneutique forcenée des textes et des dogmes ; on peut, dautre part, être totalement découragé par limmensité de la tâche et donc sefforcer, tout en admirant l’œuvre de Dieu, de travailler modestement à produire une « justice par provision », susceptible de valoir pour le monde imparfait des pécheurs. Cest cette option qui ouvre la voie sur une conception laïque de la justice.

            La caractéristique commune de ces trois sources primordiales de la justice (entre lesquelles toutes sortes de combinaisons sont possibles) est quil sagit, à chaque fois, de rechercher hors de lhumanité elle-même le critère du juste : que ce soit dans lantériorité dun passé mythique, dans lextériorité dune nature harmonieuse ou dans la supériorité dune splendeur divine. Le passage à la modernité est marqué par leffondrement simultané de ces trois principes. Cela a lieu à la Renaissance quand, presque au même moment, le modèle traditionnel, le modèle cosmologique et le modèle théologique entrent en crise profonde. Querelle des anciens et des modernes ; découvertes astronomiques de Copernic et Galilée ; contestation du dogme et guerres de religion : il nexiste plus aucun repère évident et certain pour étayer le critère de la justice dont lOccident troublé aurait pourtant tant besoin. Cest une période de vertige qui va susciter l’égard de la justice deux attitudes contraires qui sont toujours dactualité : la déconstruction et la reconstruction.
[ à suivre ]




[1] LEtat et le droit public sont compétents pour opérer le premier travail (distribution des patrimoines) ; il faut ensuite une science autonome — le droit privé — pour régler les commutations équitables.

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