dimanche 23 mars 2014

Trop de justice ? (1/4)


Y aurait-il trop de justice dans ce monde ? Par cette formule, je nentends certainement pas méconnaître tout ce que notre monde connaît de scandaleuses injustices, — ce serait évidemment suicidaire , mais souligner que la justice ou plutôt son pendant négatif linjustice est devenue notre principale clé de lecture du monde et de la société. Car linjustice semble désormais présente partout, même là où nous ne la soupçonnions pas. On était habitué à la repérer en politique, dans les relations économiques et sociales, mais voilà quelle se révèle au plus profond dans les relations conjugales, parentales, sexuelles, générationnelles. Tous les secteurs semblent concernés : nos rapports aux autres bien sûr, mais aussi à la nature, aux animaux, aux choses, au climat, au futur comme au passé. Nous assistons à une phénoménale « extension du domaine de la lutte » (comme on disait jadis) dont les sciences humaines et la philosophie politique sont le théâtre privilégié : on y parle aujourdhui de justice (ou d'injustice) sexuelle, ménagère, environnementale, intergénérationnelle, transitionnelle, globale, et jen passe … Plus nous connaissons le monde et la société, plus nous mesurons ce que lun et lautre recèlent dinjustices.
Mais, en même temps, plus nous percevons les injustices, moins nous semblons capables de nous accorder sur lidée de justice et sur les moyens de la réaliser. De ce point de vue les débats intellectuels depuis la parution en 1971 de louvrage fondateur de John Rawls, Theory of Justice témoignent dune véritable guerre des dieux. Les conceptions libérales, néolibérales, utilitaristes, républicaines, féministes, communautaristes, environnementalistes, suffisantistes, réciprocistes, capabilitaires, … se succèdent et se combattent dans un champ de bataille où il est désormais bien difficile de se retrouver. Ce désaccord est dailleurs tel que lon pourrait douter — avec un certain mauvais esprit, jen conviens — de notre réelle volonté de justice : certes, nous adorons dénoncer les injustices, mais souhaitons-nous vraiment la justice ? Pour nourrir ce mauvais esprit, effectuons cette petite expérience de pensée[1] : imaginons un monde qui serait parfaitement juste (au sens le plus trivial du terme) ; un monde où chacun serait exactement à sa place ; où chacun aurait précisément ce qui lui revient ; où tous les partages seraient totalement équitables ; où personne naurait le droit de se plaindre. Force est de reconnaître quun tel monde serait soit totalitaire soit désespérant ; et sans doute même les deux ensemble : totalitaire, car comment qualifier autrement un monde où personne na le droit de se plaindre ? Désespérant, car si je suis exactement à la place qui me revient,  cest que je nai en effet plus rien à espérer. Bref, si je suis en bas de l’échelle, dans un monde juste, cest que je suis idiot, paresseux ou vicieux ; et je ne puis men prendre qu’à moi-même. Par où lon voit quune dose dinjustice, loin de rendre la vie insupportable, fournit la bonne excuse à ceux qui ont échoué … ; et qui n’échoue pas un tant soit peu dans la vie ? Or si linjustice est inéliminable pourquoi la dénoncer avec autant de virulence ? Si la justice est introuvable pourquoi la rechercher avec autant de passion ? 
[à Suivre …]



[1] Cest lexpérience que propose le sociologue britannique Michael Young à propos de la méritocratie dans son ouvrage The Rise of Meritocraty, 1958.

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