vendredi 20 novembre 2020

L'islamo-gauchisme

 Paru dans Le Figaro (20/11/2020)

«L’entrisme de l’islamo-gauchisme à l’université est une réalité»

ENTRETIEN - Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, qui a créé à la Sorbonne une formation de «référent laïcité», appelle à prendre des mesures contre l’activisme islamiste, soutenu par l’extrême gauche, que l’on constate à l’université.

Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot.
Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot. FC

LE FIGARO. - «Le poisson pourrit par la tête», a déclaré Jean-Michel Blanquer, évoquant «des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits.» Partagez-vous l’inquiétude du ministre de l’Éducation nationale?

Pierre-Henri TAVOILLOT. - Je suis surtout sidéré que le monde académique ne mobilise pas aujourd’hui toute son énergie pour éviter qu’advienne dans l’université ce qui est tragiquement arrivé dans le secondaire. Au lieu de cela, le premier réflexe est d’accuser de chasse aux sorcières et de maccarthysme ceux qui tentent de proposer des instruments permettant de lutter contre l’islamisme et contre le terreau qui lui est favorable. C’est ahurissant! Par quoi la liberté académique est-elle le plus menacée aujourd’hui? Est-ce vraiment par une Grande Inquisition d’État ou par la montée des idéologies hostiles aux valeurs de la République?

Pour moi la réponse est claire, mais je suis surpris de voir que ceux-là mêmes qui dénoncent le «laisser-faire» et le «laisser-passer» dans l’économique et le social n’hésitent pas une seconde à tout laisser faire et tout laisser passer dans l’enseignement supérieur, y compris ce qui menace le plus directement les piliers de notre vie démocratique. Est-ce vraiment porter atteinte à la liberté académique que de proposer, je cite ici le «manifeste des 100» que j’ai signé, «de mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes, de prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent, et d’engager nos universités dans ce combat pour la laïcité et la République en créant une instance chargée de faire remonter directement les cas d’atteintes aux principes républicains et à la liberté académique, et d’élaborer un guide de réponses adaptées, comme cela a été fait pour l’Éducation nationale»? L’urgence est là.

L’idéologie de l’islamisme est on ne peut plus explicite pour qui prend la peine de la lire et l’étudier: sa cible est l’Occident en général, la France en particulier, et le système éducatif en priorité. Le nom de l’organisation terroriste africaine Boko Haram le dit clairement. Book haram, le livre impur, soit le rejet total d’un enseignement perverti par l’occident. Combien d’attentats faudra-t-il pour en prendre conscience? Est-ce renoncer à ses principes que de s’armer pour combattre ceux qui veulent les détruire? Est-ce se trahir que de contrer ceux (les islamo-gauchistes) qui ont choisi de s’allier à nos ennemis?

L’islamisme est lui-même une pure et simple réaction de défense (légitime) face à un impérialisme occidental, néocolonial et hypocrite

Ce concept d’«islamo-gauchisme» vous paraît-il pertinent? Comment le définir?

Contrairement à ce qui est dit ici ou là, l’islamo-gauchisme est très aisé à définir. Trois idées le fondent. C’est une position qui considère d’abord que l’islam est la «religion des opprimés», ce qui permet au gauchisme d’abjurer son aversion du religieux. La révolte islamiste est une «divine surprise» qui permet de pallier la tendance devenue conservatrice, voire réactionnaire du prolétariat européen. Celui-ci, en effet, soit se contente de «défendre les acquis sociaux», soit vote avec les réactionnaires du RN. C’est la grosse déception du gauchisme: avec un tel prolétariat, plus de révolution possible!

D’où la deuxième idée: il est urgent d’importer un prolétariat actif et révolutionnaire. Ce pourquoi l’islamo-gauchisme soutient l’ouverture des frontières et l’immigration sans frein. En accueillant les nouveaux «damnés de la terre», il redeviendra possible d’envisager la destruction de la pseudo social-démocratie libérale et de l’affreux système capitaliste. L’islamisme est donc une bonne nouvelle pour ceux qui espèrent la révolution.

Et d’ailleurs, troisième idée qui fonde l’islamo-gauchisme, l’islamisme est lui-même une pure et simple réaction de défense (légitime) face à un impérialisme occidental, néocolonial et hypocrite qui prétend imposer son «idéologie des droits de l’homme» dans le monde entier, à coups de canon. Ajoutez à cela une dose significative de judéophobie et vous aurez la totalité du raisonnement qui, bien sûr, ne s’affichera que rarement dans sa logique complète. Ses partisans préféreront se parer de solidarité à l’égard des plus démunis, de défense des identités meurtries et de généreuse révolte… Il n’en reste pas moins que l’islamisme est, à leurs yeux, à la fois la preuve de la fin de l’Occident et le moyen pour le combattre.

L’entrisme de cette idéologie à l’université est-il vraiment conséquent?

On a ici largement dépassé le niveau des signaux faibles. En 2017, l’intervention de Georges Bensoussan, auteur des Territoires perdus de la Républiqueet de Philippe Val à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) de Paris pour la journée laïcité est mise sous pression par le CCIF et par des syndicats. En 2019, l’intervention de Mohamed Sifaoui dans une formation continue sur la prévention de la radicalisation à Paris I est annulée sous la pression d’une pétition de «chers collègues» et de diverses associations. Bernard Rougier et ses collaborateurs, auteurs du livre collectif Les Territoires conquis de l’islamismeont fait l’objet de menaces. Tout ceci dans un contexte où d’autres actions «militantes», relatives à d’autres «causes à défendre», entraînent annulations de conférences (Sylviane Agacinski, Alain Finkielkraut…) ou empêchement de spectacles (Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne) sans que cela suscite autre chose que, dans le meilleur des cas, une émotion indignée!

Le défi est réel parce qu’on voit toute une gradation d’attitudes possibles : le déni, le « surtout pas de vague », la mauvaise conscience, la culpabilité puis la peur

Il est plus que temps de disposer d’un rapport Obin pour l’Université (le rapport Obin, publié en 2004, démontrait l’entrisme du religieux à l’école, NDLR) afin aussi de pouvoir réagir de manière adéquate, sans excès, mais sans laxisme. Faut-il rappeler l’article L.141-6 du code de l’éducation: «Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique: il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique»? Les alertes existent depuis au moins 2004 (rapport Michel Laurent, alors vice-président de la conférence des présidents d’université), renouvelées par un avis «enterré» du Haut Conseil à l’intégration de 2013 («Expression religieuse et laïcité dans les établissements publics d’enseignement supérieur en France»).

D’autres universitaires dénoncent une «attaque contre la liberté académique» et dénoncent une «chasse aux sorcières» visant notamment les études décoloniales. Que leur répondez-vous?

Qu’ils se trompent gravement de priorité dans les urgences! Si l’on pense être incapable de distinguer ce qui relève des désaccords scientifiques légitimes, même très vifs, et ce qui relève de la manipulation destructrice, autant fermer les portes des universités tout de suite. Si l’on ne se fait pas nous-mêmes confiance pour discerner un adversaire intellectuel d’un ennemi mortel, nous aurons failli à notre mission d’émancipation par le savoir et la culture.

Le défi est réel parce qu’on voit toute une gradation d’attitudes possibles. Le déni, tout d’abord - «aucun problème, tout cela est très exagéré!» -, puis le «surtout pas de vague» qui évite d’affronter la menace pourtant identifiée, puis la mauvaise conscience - «pas d’amalgame!» -, puis la culpabilité - «l’islamisme est notre créature, le fruit de notre “islamophobie”» -, puis la peur, qui peut animer certains froussards de la République, pâles successeurs des hussards de jadis. La somme de toutes ces petites trahisons déroule le tapis rouge devant nos ennemis et leurs complices. Ce serait ma réponse. Et si elle ne suffit pas, je dirai: relisez Soumission de Houellebecq.

Maître de conférences en philosophie à l’université Sorbonne Paris IV et président du Collège de philosophie. Pierre-Henri Tavoillot publie «La morale de cette histoire. Guide éthique pour temps incertains», aux Éditions Michel Lafon (237 p., 12,90 €).

mercredi 11 novembre 2020

Effets du confinement !

Fallait pas me confiner …  

« Eloge de l'obéissance » in Cités, n° 83, 2020/3

« Contre la démocratie participative » in Pouvoirs, n° 175,  nov. 2020

« La sœur résidente et le cousin philosophe », avec Denise Maréchal, in Ethique du grand âge et de la dépendance, PUF, 2020. 

« Autorité et confiance » in Administration, n° 267, octobre 2020.











jeudi 5 novembre 2020

Une querelle des Universitaires

Il y a en ce moment une querelle qui oppose des universitaire à travers tribunes et pétitions interposées. Le texte de celle que j'ai signée se trouve ici. Je vous laisse le soin de trouver les autres. Se dessine ici une ligne de clivage qui sera à mon sens durable et qui suscite des discussions enflammées.



Si je reprends les choses plus calmement, j'identifie le nœud de la divergence (entre les personnes de bonne foi) de la manière suivante. C'est au fond une divergence classique de diagnostic sur la priorité de la menace.
Qu'est-ce qui menace le plus la « liberté académique » aujourd'hui ? Est-ce l'Etat toujours tenté par une dérive autoritaire ou est-ce la montée en puissance de l'idéologie islamiste ?
Pour le dire de manière moins impartiale : Est-il plus urgent pour les universitaires de lutter 1) contre l'islamisme ou 2) contre les universitaires qui tentent d'éviter dans l'université ce qui se passe actuellement dans le secondaire ?
Chacun pourra choisir sa priorité en son âme et conscience. J'ai choisi la mienne.

Mais le débat concerne aussi des personnes de beaucoup moins bonne foi. Contrairement à ce qui est dit ici ou là, l'islamo-gauchisme est aisé à définir. C'est la position qui considère que, l'islam étant la « religion des opprimés », le gauchisme peut ici reléguer son aversion du religieux. La révolte islamiste est une « divine surprise » qui permet de pallier la tendance devenue réactionnaire ou conservatrice du prolétariat européen (qui soit se contente de « défendre les acquis sociaux » = conservatisme, soit vote RN = réactionnaire). Avec un tel prolétariat : plus de révolution possible ! Donc il est urgent d'importer un prolétariat actif et révolutionnaire (d'où la position « open Borders » de l'islamo-gauchisme) afin de pourvoir surfer sur cette vague pour détruire la pseudo-démocratie libérale et l'affreux système capitaliste. L'islamisme est donc une bonne nouvelle.
Il est d'ailleurs, au fond, une pure et simple réaction de défense (légitime) face à un impérialisme occidental hypocrite qui prétend imposer son « idéologie des droits de l'homme » dans le monde entier, à coup de canon.
Tel est le raisonnement (ou du moins sa logique).
Il convient donc de faciliter la force destabilisatrice de l'idéologie islamiste, allié objectif de lutte, (bien sûr au nom de la liberté d'expression ici dévoyée) et de l'immuniser contre toute tentative de réaction de défense. Donc, oui, l'islamogauchisme n'est pas un ami de la République.
Mais comme il reste, dans sa force radicale, minoritaire dans l'opinion publique (bien que surreprésenté ailleurs), le meilleur moyen (comme d'habitude) de rallier à lui les modérés et timorés est de qualifier de « fascistes »; « islamophobes » et « maccarthystes » ceux qui voudraient s'y opposer. Voilà ma lecture, je vous la livre avec franchise.
Maintenant chacun prend, comme on dit, ses responsabilités ; mène son combat, et on refait le point dans cinq ans.

Quelques documents

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/28/prevention-de-la-radicalisation-une-formation-polemique-a-l-universite-paris-i_6017169_3224.html

https://www.revolutionpermanente.fr/Tribune-Mohammed-Sifaoui-n-a-rien-a-faire-a-la-Sorbonne

jeudi 22 octobre 2020

Tocqueville et l'Islam

 

Pourquoi l’Islam ne peut-il pas dominer en terre démocratique ?, s’interroge Tocqueville. 

Voici sa réponse : « Mahomet a fait descendre du ciel, et a placé dans le Coran, non seulement des doctrines religieuses, mais des maximes politiques, des lois civiles et criminelles, des théories scientifiques. L’Evangile ne parle, au contraire, que des rapports généraux des hommes avec Dieu et entre eux. Hors de là, il n’enseigne rien et n’oblige à rien croire. Cela seul, entre mille autres raisons, suffit pour montrer que la première de ces deux religions ne saurait dominer longtemps dans des temps de lumières et de démocratie, tandis que la seconde est destinée à régner dans ces siècles comme dans tous les autres » (De la Démocratie en Amérique, II, I, 5). 




 Pourquoi, pourtant, le fondamentalisme séduit-il l’individu démocratique ? De nouveau, Tocqueville nous apporte une réflexion précieuse : 

« A mesure que, les conditions devenant plus égales, chaque homme en particulier devient plus semblable à tous les autres, plus faible et plus petit, on s’habitue à ne plus envisager les citoyens pour ne considérer que le peuple ; on oublie les individus pour ne songer qu’à l’espèce. Dans ces temps, l’esprit humain aime à embrasser à la fois une foule d’objets divers ; il aspire à pouvoir rattacher une multitude de conséquences à une seule cause. L’idée de l’unité l’obsède, il la cherche de tous côtés, et, quand il croit l’avoir trouvée, il s’étend volontiers dans son sein et s’y repose. Non seulement il en vient à ne découvrir dans le monde qu’une création et un créateur ; cette première division des choses le gêne encore, et il cherche volontiers à grandir et à simplifier sa pensée en renfermant Dieu et l’univers dans un seul grand tout […] Un pareil système, quoiqu’il détruise l’individualité humaine, ou plutôt parce qu’il la détruit aura des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans la démocratie ; toutes leurs habitudes intellectuelles les préparent à le concevoir et les mettent sur la voie de l’adopter. Il attire naturellement leur imagination et la fixe ; il nourrit l’orgueil de leur esprit et flatte sa paresse » (De la démocratie en Amérique, II, I, 7)

mardi 20 octobre 2020

La laïcité comme référence

Paru dans Le Point, 20 octobre 2020 

Pierre-Henri TavoillotQue faire ?

Réaction. Avec l’historien Éric Anceau, le philosophe a lancé à la Sorbonne la première formation de « référents laïcité » dans les entreprises et les institutions. Son constat est alarmant.

Par François-Guillaume Lorrain



Pierre-Henri Tavoillot est philosophe. Il est, notamment, l’auteur de « La Morale de cette histoire, guide éthique pour temps incertains » (Michel Lafon, 230 p. 12,95 €). En librairie le 29 octobre.

Depuis le 9 octobre, et pendant six mois et cent vingt-cinq heures de cours et d’ateliers, la promotion d’étudiants inscrits dans la première formation universitaire chargée de former des « référents laïcité » – et qui débouche sur un diplôme – va travailler avec des acteurs engagés sur le terrain de la laïcité, ainsi que des historiens et philosophes de renom (Marcel Gauchet, Luc Ferry, Dominique Schnapper, Éric Anceau…). Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot nous explique les raisons et le contenu de cette initiative pionnière. 

Le Point : Dans quel cadre est née la formation continue de référents laïcité ? 

Pierre-Henri Tavoillot : Elle est née d’abord d’une réaction aux attentats de 2015, puis d’un constat établi en tant que philosophe et enseignant : les formations dispensées ailleurs (dans les instituts catholiques, à Science Po, dans d’autres universités) ne me semblaient pas assez prendre en compte le champ opérationnel. Or la plupart des crises proviennent, on le sait, de réactions inadaptées de la part des personnes qui exercent des responsabilités. Il s’agit donc de fournir des repères sur la laïcité, d’être au clair sur des points d’histoire, de droit, de philosophie, de religion, mais aussi de les relier à la gestion de crise et aux mises en situation, enfin d’être au clair avec soi, par le biais d’un coaching personnel, qui permet d’aider à affronter le débat et le conflit. Le but est de constituer un réseau de personnes fiables, dotées non pas seulement d’une « belle culture », mais d’une culture pratique. 

Qui sont les quinze membres de votre promotion ? 

Nous avons des responsables de collectivités locales confrontés au communautarisme, au séparatisme, qui souhaitent mener des projets où il est nécessaire de promouvoir les principes de la République, une psychologue médicale, le chef de cabinet d’un élu, le DRH d’un grand groupe chargé du secteur de la dépendance, qui aspire à mieux identifier les problématiques relatives au fait religieux tant pour les personnels que pour les résidents. Nous avons enfin des enseignants du secondaire, qui ont une bonne expérience en la matière, mais qui veulent l’approfondir. 

Le cours sur la liberté d’expression donné par Samuel Paty pourrait être une de ces mises en situation que vous évoquiez ? 

Exactement. Nous avons du reste début novembre une intervention intitulée « Citoyenneté, éducation et laïcité » et des sessions intensives de gestion de crise. 

Quel est le portrait de l’école qu’ils vous ont dressé ? 

Il est objectivement alarmant. Le problème de la laïcité ne concerne plus seulement les élèves et la transmission, mais aussi certains de leurs collègues et membres de l’administration. En clair, il n’y a pas seulement des difficultés d’enseignement dans des matières comme la biologie ou l’histoire, par crainte des réactions des élèves, mais du côté des adultes, parfois flottants sur les principes, voire carrément hostiles. Cela peut aller jusqu’à un véritable « entrisme » de la part des fondamentalistes. 

Avec quelles demandes ces gens-là ont-ils fait acte de candidature ? 

Précisons que nous sommes d’abord allés vers eux, vers les services publics, les entreprises, les associations, les syndicats, pour connaître leurs besoins. La phase de conception a été longue pour cette raison : ce furent plusieurs séminaires et beaucoup d’enquêtes. Le résultat : un besoin unanime d’idées clarifiées et d’outils efficaces. Il manque des capteurs d’alertes, des repères, y compris en matière religieuse, la maîtrise des cadres légaux, par exemple pour les règlements intérieurs, autant d’instruments pratiques qui sont indispensables pour prévenir et gérer les crises. 

Avez-vous été soutenus dans votre démarche ? 

Un soutien sans faille de la part de Sorbonne Université, de son président, Jean Chambaz, comme du doyen de la faculté des lettres, Alain Tallon. Soutien également total de Jean-Michel Blanquer, mais peu de relais dans les académies, ce qui résume une France où les directives des ministres peinent à se diffuser. Nous avons eu le même souci avec le ministère de l’Intérieur, où l’on a trouvé que notre idée était très belle, mais proposé peu d’aide pour la diffuser. Du côté des entreprises, même difficulté à affronter la question, souvent taboue. Nous aurions voulu aussi impliquer davantage les hôpitaux et le milieu médical.

Pourquoi la laïcité telle que l’entend la loi de 1905 s’est-elle complexifiée ? 

La laïcité, c’est trois principes pour trois sphères distinctes de nos vies. Dans la sphère privée, c’est la liberté de croire, de ne pas croire et de changer de croyance. Dans la sphère publique, c’est la neutralité d’un État qui « ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ». Il y a enfin la sphère civile (la rue, les échanges…), où doit régner un principe de discrétion : l’expression de ma foi vaut tant qu’elle ne nuit pas à autrui ni à l’ordre commun. La discrétion civile, c’est un chemin qui évite à la fois l’effacement du religieux et l’ostentation prosélyte. C’est là que se situent la plupart des conflits : comportements, attitudes vestimentaires, prosélytisme, avec cette difficulté supplémentaire des réseaux sociaux, qui brouillent les frontières entre privé et public. De fait, le champ de la laïcité s’est élargi au fil du temps, bien au-delà de la seule idée de neutralité de l’État. Mais le point crucial est le rapport à l’islam, religion qui a du mal à reconnaître la séparation entre ces trois sphères. Pour elle, le religieux n’est pas qu’une affaire de foi (privée), mais touche aussi la vie civile et l’ordre politique. La loi de Dieu concerne tous les domaines de l’existence. C’est ce qu’écrivait le penseur du fondamentalisme musulman, le Pakistanais Sayyid Maududi (1903-1979) : « L’islam n’est pas une religion dans le sens communément admis de ce mot. C’est un système comprenant tous les aspects de la vie. » Il régit « les relations familiales, les affaires sociales et économiques, l’administration, les droits et les devoirs du citoyen, le système judiciaire, les lois de la guerre et de la paix et les relations internationales ». Rien ne s’oppose davantage à la laïcité que cette conception de la religion. Et il sera très difficile à un musulman de s’opposer à cette perspective et d’inventer un islam « laïque », puisqu’il sera qualifié d’infidèle par les plus radicaux. 

C’est ainsi qu’on peut analyser l’attitude du père d’une élève musulmane de Conflans qui a fait circuler la vidéo… 

Il s’estime dans son bon droit de protester ; peu importe pour lui que ce cours ait été dispensé dans le cadre d’une école publique, relevant des lois de la République, avec un professeur qui fait son travail. On voit le fossé qui sépare les deux communautés, ce que Jérôme Fourquet a appelé l’« archipélisation » de notre société. 

Incluez-vous dans cette sphère civile le droit au blasphème ? 

Le blasphème n’est un crime que si l’on place la loi de Dieu au-dessus de celle de la République. Sans doute, la discrétion « civile » doit-elle valoir dans les deux sens : discrétion des expressions religieuses, mais aussi discrétion des critiques de la religion. Pourtant, il faut se garder de confondre l’offense (qui n’est pas un délit) et le préjudice. Personne n’était forcé de voir les caricatures du prophète avant que ceux qui s’en offusquent ne les diffusent massivement. Ce fut là un excellent moyen d’instrumentaliser et de capitaliser sur l’indignation ! Depuis, les caricatures sont devenues des symboles : de la mécréance d’un côté, de la liberté d’expression de l’autre. Le conflit est inévitable. 

La neutralité laïque de l’État consiste-t-elle seulement à combattre l’influence de la religion et des idéologies ? 

« Il n’y a que le néant qui soit neutre », disait Jaurès. Permettre aux croyances et aux non-croyances de « vivre ensemble » ne peut être le seul objectif, car il manquerait alors le « vivre en commun », c’est-à-dire la cohésion d’une nation. Vivre côte à côte ou face à face, ce n’est pas ainsi qu’on assure la cohésion d’une nation, il faut aussi partager une histoire, un présent et un projet collectifs. La République n’est donc pas neutre quand elle promeut un horizon d’émancipation individuelle et collective. C’est ce projet-là qu’il faut poursuivre, renforcer et réinventer.




L'islamo-gauchisme

 Paru dans Le Figaro (20/11/2020) «L’entrisme de l’islamo-gauchisme à l’université est une réalité» ENTRETIEN -  Le philosophe Pierre-Henri...