jeudi 7 septembre 2017

De mieux en mieux ET de pire en pire


Tout va mal, et même de mal en pis, mais pourtant personne ne désire revenir en arrière. Entre l’improbable nostalgie du passé et la crainte d’un futur incertain, nous adorons détester notre époque, qui va, pensons-nous souvent, de mieux en mieux ET de pire en pire. 
Comment comprendre cette ambivalence ? 
C’est tout l’objet de ce livre qui propose, sous forme de chroniques, une analyse de quelques-unes des grandes questions où cette hésitation se joue. 
Crise de l’autorité, montée des peurs, déclin de la culture générale, hypertrophie de la justice, crainte du vieillissement, illusions du jeunisme, troubles dans la laïcité, regain du totalitarisme … 

Sur tous ces sujets, il s’agit de trouver une clé qui permettra, non pas forcément d’aimer, mais au moins de rendre lisible notre époque complexe. 

« Ne pas rire ne pas pleurer ne pas détester, mais comprendre », disait Spinoza. Il faudrait plutôt dire : d’abord comprendre ; puis chacun fera ce qu’il voudra, car c’est poser un regard d’adulte sur notre temps que de percevoir qu’aucun progrès n’abolira jamais le tragique.


Si nous nous haïssons, comment pourrons-nous lutter contre ceux qui nous haïssent ? 



dimanche 28 mai 2017

Démoralisation de la vie politique

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 27/05/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici 
TRIBUNE - La loi dite de «moralisation de la vie publique», annoncée par Emmanuel Macron, aura des effets funestes, s'inquiète Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences en philosophie à l'université Paris-Sorbonne (Paris IV).
Il faut une sacrée dose de courage ou d'inconscience pour désirer prendre ou prétendre à des responsabilités politiques aujourd'hui. Dans le quart d'heure qui suivra sa candidature, son élection ou sa nomination, le prétendant va voir sa vie scrutée dans ses moindres recoins, ses zones d'ombre ou intimes révélées au grand jour et les accusations arriver en masse. Et puis, immanquablement, viendra l'heure de la calomnie, cet art pervers de mêler, dans un même discours, le vrai et le faux, l'évident et le flou, le certain et le plausible. Puisqu'on ne peut jamais ni réfuter ni confirmer un tel discours, il produit à coup sûr l'effet visé: le soupçon et la méfiance. Car, même si les accusations semblent exagérées, chacun se convaincra qu'«il n'y a pas de fumée sans feu» ; et le doute sera installé.
Après tout, les politiques l'ont bien cherché, rétorquera-t-on. Ils veulent les avantages du pouvoir ; qu'ils en prennent aussi les inconvénients. Mais c'est oublier un peu vite que la démocratie a besoin de femmes et d'hommes politiques professionnels, qu'elle a besoin de gouvernants - non seulement pour qu'on les déteste: c'est notre passion favorite! - mais aussi et surtout pour la faire fonctionner et la servir. L'art de la calomnie démocratique ne relève plus du contre-pouvoir, elle devient de plus en plus, comme dit Marcel Gauchet, un «anti-pouvoir». Tout converge en effet pour convaincre le citoyen que son rôle principal est de s'indigner, de protester et, au bout du compte, d'empêcher de gouverner. Je pense, donc je suis «contre»!

Apurer les comptes

Et, pour cela, nous avons désormais des professionnels de la calomnie qui exercent sans vergogne, comme au temps de la Terreur, et qui sont même labellisés «citoyens» par notre espace public «vigilant». Mieux que les juges, ils scrutent la légalité des actions passées ; mieux que les directeurs de conscience, ils examinent la pureté des intentions ; et mieux que les bourreaux, ils font tomber les têtes qui ne leur reviennent pas.
La pression est telle qu'on nous a donc promis cette «loi de moralisation de la vie publique» pour apurer les comptes. Elle risque surtout de susciter sa plus complète démoralisation. Comment comprendre que cette formule ne fasse pas frémir?
Le mensonge n'est illégal que dans certains cas ; il peut être politiquement utile, voire nécessaire, mais il sera toujours moralement proscrit
Car elle est un monstre, signe d'une totale confusion des esprits. La dite «moralisation de la vie publique» mélange en effet trois ordres bien distincts: le droit, la morale, la politique. Le droit, c'est la légalité, c'est-à-dire la conformité des actes à des règles écrites et publiques. La morale concerne les intentions, qui comptent certes, mais sont difficilement décryptables et toujours sujettes à interprétation. La politique, elle, vise le succès des actions. C'est, disait Machiavel, «la conquête et la conservation du pouvoir» ; à quoi l'on peut ajouter, si l'on est démocrate, en vue du salut public ou d'une amélioration de la vie commune. Le droit se juge sur actes et sur pièces ; la morale par l'examen de la volonté ; la politique par la qualité des résultats.
Un exemple: le mensonge n'est illégal que dans certains cas ; il peut être politiquement utile, voire nécessaire, mais il sera toujours moralement proscrit. Veut-on interdire le mensonge en politique? Ou la ruse, ou la manipulation, ou le changement brutal d'alliance, ou le fait de considérer autrui comme un moyen et pas seulement comme une fin? Bon courage…

Loin de l'ordre moral

Il faut donc changer d'urgence le nom de cette loi - et éviter la dangereuse confusion qu'elle contient ; car elle se retournera inévitablement contre ses promoteurs, parfois cyniques. Il ne s'agit pas de moraliser la vie politique, mais de clarifier le cadre légal de l'action publique. C'est sans doute nécessaire, car les temps changent, mais n'ayons aucune illusion sur une ultime «solution morale». «S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.» Voilà ce qu'écrivait Rousseau dans Ducontrat social (III, 4). Mais contre Rousseau, il faut se convaincre que la démocratie est capable de vivre avec le risque constant de sa propre déception, loin de l'ordre moral: c'est ainsi qu'elle deviendra adulte. Sinon, elle ne passera jamais sa crise actuelle d'adolescence et ses rêves béats de perfection et de toute puissance.
Dans la République romaine, celui qui se présentait à l'élection consulaire se distinguait des autres citoyens par le port d'une toge blanchie à la craie. Cette habitude est à l'origine du mot «candidat» qui vient du latin candidus, qui signifie blanc. Dans la démocratie contemporaine, on souhaiterait que tous les candidats soient plus blancs que blancs, c'est-à-dire transparents et surtout sans conflit d'intérêts. Mais à force de désirer la transparence, on atteindra l'évanescence ; et à force de lutter contre les conflits d'intérêts, on finira par obtenir des personnalités politiques … sans aucun intérêt.
* Président du Collège de philosophie. Parmi les ouvrages de l'auteur, Qui doit gouverner?(Grasset, 2011) et, avec Serge Guérin, La guerre des générations aura-t-elle lieu? (Calmann-Lévy, 2017).
Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 27/05/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici 

mardi 16 mai 2017

Enseignements du second tour

Enfin quand je dis second tour, je devrais dire sixième tour, après quatre tours de primaires, et avant deux tours de Législatives. La France aura donc eu besoin de huit tours pour produire un exécutif/législatif en état de fonctionner : plus jamais ça, par pitié !

« En même temps » (comme dirait l’autre), il le fallait peut-être pour produire la reconfiguration qui semble en cours. Quelle reconfiguration ?

1) Un nouvelle ligne de front —

Eh bien, celle que Marine Le Pen a été la première à formuler clairement et il faut, malgré tout, lui reconnaître ce mérite. Il y a les mondialistes et les anti-mondialistes. Ce clivage est à la fois idéologique et territorial. Territorialement, il correspond à la fracture repérée par le géographie Christophe Guilluy (Fractures françaises) dès 2010. D’un côté, les territoires “mondialisés” : centres villes et banlieues, caractérisés par la mobilité et l’ouverture internationale ; de l’autre, la France périphérique, enracinée, oubliée des médias, méprisée des élites, dénigrée comme raciste. La montée du Front National est le résultat non seulement de cette fracture, mais surtout de son déni. C’est aussi la raison pour laquelle le Front National a pu “mordre” sur tous les courants politiques : sur la droite classique implantée dans les territoires et les terroirs, sur l’extrême gauche qui partage sa détestation de la mondialisation capitaliste, sur le mouvement souverainiste qui ne trouve aucun argument à opposer aux colères anti-européennes ou protectionnistes du clan Le Pen. Face à lui, on a une soupe idéologique qui fait l’éloge du métissage et du multiculturalisme, qui défend l’ouverture des frontières, les joies du communautarisme, tout en se posant en moralisateur anti-amalgame, anti-islamophobie, anti-racisme, … Ces deux pôles extrêmes se renforcent en se caricaturant. Entre les deux, la voie est pourtant claire : la mondialisation est un fait que l’on ne peut pas contourner et le patriotisme consiste aujourd’hui moins à la nier qu’à l’affronter. Or la France a les moyens d’être conquérante dans la mondialisation : et je ne vois pas en quoi la fuite ou le déni de cette réalité sera le moins du monde “patriotique”. [Je reprends ici les termes d'une ITW donnée pour Atlantico, 15 décembre 2015]

Les noms des partis anti-mondialistes sont significatifs : Front National et Front de gauche. Clairement ils en appellent, tous deux, à une nouvelle ligne Maginot ; tandis qu’En marche ! plaide pour une guerre de mouvement. Et c’est donc reparti comme en 40 ! En outre, l’appellation « France insoumise » acte le fait que la mondialisation a gagné, que l’occupation (allemande) a commencé et qu’il ne reste plus que la Résistance. Comme en 40, je vous dis.

2) Les vieux partis à la peine
Face à cette nouvelle ligne de front, les deux partis traditionnels, PS et LR, sont à la peine ; lourds appareils de vieilles tranchées où les combats ont cessé depuis longtemps. Avant ces législatives, ils tentent pourtant de se situer comme des futurs contre-pouvoir.

A droite, on se demande au nom de quoi. Certes le programme de Fillon se démarquait de celui de Macron en ce qu’il considérait qu’avant de se mettre en marche pour la reconquête mondiale, il fallait au préalable se renforcer afin de dégager une marge de manœuvre opérationnelle. Il visait un quadruple renforcement intérieur : désendettement massif de l’Etat, traitement vigoureux des dérives communautaristes, libéralisation du marché du travail et réforme de l’éducation nationale. Ces éléments étaient aussi présents chez Alain Juppé, mais de manière beaucoup moins radicale. Or, les Républicains sont en train d’abandonner la vigueur fillonniste pour se rabattre sur l’identité heureuse juppéiste. Et l’on ne voit donc plus ce qui les distingue du macronisme. Au nom de quoi faudrait-il voter pour leurs candidats aux législatives ? Leur programme ne se distingue en rien et leur logique d’appareil sera plutôt bloquante qu’entraînante … 

A gauche, le dilemme est un peu différent. Soit le PS se gauchise au risque de se faire absorber par Mélenchon ; soit il reste un parti « moral », ancré sur les postures anti-raciste, multiculturaliste, d’antilibéralisme économique, d’hyperlibéralisme éthique, de vigilance sociale, et il se coupe de la culture de gouvernement pour devenir le parti de la « bonne conscience ». Dans les deux cas, on ne voit pas très bien pourquoi il faudrait voter pour leur candidat aux législatives.

A l’extrême gauche et à l’extrême droite, il n’en va pas de même. Les deux Fronts représentent la véritable opposition, proche sur le fond, mais encore opposée dans la cartographie mentale du paysage. C’est une vieille règle de la géographie depuis Magellan : quand on va très loin vers l’extrême orient on finit par rejoindre l’extrême occident.
Ces deux pôles estiment que le nouveau président élu avec 20 millions de voix sur les 47,5 millions d’électeurs n’est pas légitime et qu’il a échoué. Ce discours est plus développé chez Mélenchon qu’au Front National, ce qui fait de celui-ci, contrairement à ce qu’on entend d’ordinaire, un parti plus républicain que celui-là.


En l’état actuel des choses aux lendemains de la prise de fonction du Président et de la nomination du Premier Ministre, on ne voit guère de raisons qui feraient que les Français ne donnent pas au Président la majorité qui lui permettra d’agir.