jeudi 17 octobre 2019

Le gouvernement des principes : un danger pour la démocratie

Le Figaro (17/11/2019)

«Le gouvernement des principes,ou la fin de la démocratie délibérative»

TRIBUNE - Pour Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences à Paris 4 Sorbonne* et président du Collège de philosophie, la décision du Conseil constitutionnel de consacrer le principe de gratuité de l’enseignement supérieur est caractéristique d’une dérive de nos démocraties.
Par Pierre-Henri Tavoillot
Clairefond
Il y a pire que le gouvernement des juges ; il y a le gouvernement des principes. Sans doute ne faut-il pas gouverner sans principes, mais lorsqu’on laisse les principes agir à notre place, il n’y a plus de gouvernement et donc plus de démocratie, car elle est - faut-il le rappeler? - un mode de gouvernement. Cet abandon aux principes est pourtant une tendance lourde et grave de nos démocraties libérales.
Le dernier exemple en date est l’arrêt du Conseil constitutionnel qui vient de décider, tout seul dans son coin, de la gratuité de l’enseignement supérieur! Il était saisi par des associations étudiantes qui dénonçaient le projet du gouvernement d’augmenter les droits d’inscription pour les étudiants étrangers (hors Union européenne). Je rappelle brièvement les faits: un étudiant coûte au budget français au minimum 15.000 euros par an ; les nouveaux droits envisagés étaient de l’ordre de 3000 euros, très loin du coût des études ailleurs dans le monde. La ministre de l’Enseignement supérieur s’est posée cette question simple: pourquoi la France devrait-elle accueillir gratuitement les étudiants américains ou chinois sans aucune réciprocité? Cette question ne devrait même pas faire débat!
Tel est le contexte, déjà sidérant, de la saisine. Certes, en l’espèce, le Conseil constitutionnel ne se prononce pas directement sur le sujet (qu’il renvoie au Conseil d’État) mais profite de l’occasion pour sortir de son chapeau un «principe» de gratuité de l’enseignement supérieur, dont il faut dire très fermement qu’il ne relève pas de sa compétence. Ce serait, a minima, au Parlement de débattre de cette question qui engage toute la politique éducative nationale. Cet arrêt, je pèse mes mots, est une véritable usurpation de la volonté générale.
La légitimité d’agir du politique est devenue tellement faible qu’il tente de la gonfler artificiellement par l’autorité du droit.
Cet épisode est pourtant loin d’être le premier et le Conseil constitutionnel est loin d’être seul responsable de cette dérive. Ce sont bien souvent les politiques eux-mêmes qui désertent la politique. D’ailleurs, à chaque fois qu’un problème apparaît, et quelle que soit sa nature, le premier réflexe est d’aller d’urgence et dans cet ordre: modifier les programmes scolaires (lutte contre l’obésité, promotion de l’éducation à l’environnement, combat contre le sexisme, etc.) ; modifier quelques lois et en faire beaucoup d’autres ; inventer un nouveau principe constitutionnel.
Chacun pourra ensuite aller dormir en paix, avec le sentiment du devoir accompli. Principe de précaution, principe de parité, débat sur la «règle d’or budgétaire» (heureusement inabouti)… cette accumulation de questions de principes révèle une chose: la légitimité d’agir du politique est devenue tellement faible qu’il tente de la gonfler artificiellement par l’autorité du droit. Faute de pouvoir changer le réel, il cherche à modifier les textes en général et la loi fondamentale en particulier.
Mais cette fuite en avant est délétère, car elle aggrave le mal au lieu de le soigner. Quel mal? Celui de la dépossession démocratique. Alors que la démocratie est la promesse d’une maîtrise par le peuple de son destin, cette maîtrise semble s’évaporer à tous les niveaux: la mondialisation démultiplie les pôles de décision, la frénésie e-médiatique déstructure le débat public, la financiarisation met à mal les régulations, la protection de l’environnement semble hors de tout contrôle. Si on ajoute à cela l’abandon de la politique au règne des seuls principes juridiques, il ne restera plus aux peuples des démocraties que leurs yeux pour pleurer ou le populisme en réaction.
Du point de vue d’une collectivité démocratique, il est anormal d’abandonner tout contrôle de ses flux migratoires
La question migratoire est emblématique de cette évolution. En 1978, le Conseil d’État, par l’arrêt Gisti, reconnaît le droit au regroupement familial au nom des «principes généraux du droit». C’est une date clé du lâcher-prise politique sur l’immigration. Entendons-nous bien: ce principe est loin d’être scandaleux. Quiconque, dans une situation de réfugié ou d’immigration professionnelle prolongée, aspire à réunir sa famille: c’est légitime individuellement (article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme). Mais du point de vue d’une collectivité démocratique, il est anormal d’abandonner tout contrôle de ses flux migratoires ou, comme c’est le cas en France, de ne les soumettre qu’à des conditions de ressources et de logement sans prendre en considération aussi les conditions d’accueil, les impératifs d’intégration, les effets sur la population autochtone et la répartition sur le territoire.
L’immigration a cessé en 1978 d’être un sujet de gouvernement pour ne devenir qu’une affaire juridico-administrative ou une question morale.
Voilà la véritable difficulté: l’immigration a cessé en 1978 d’être un sujet de gouvernement pour ne devenir qu’une affaire juridico-administrative ou une question morale. Sa gestion est passée en mode automatique, tout comme le débat qui l’a accompagnée. Et c’est cet abandon délétère qui va faire le lit du Front national, à qui la dimension politique du thème est sottement abandonnée. Tous les autres partis se contenteront d’une posture morale. Est-il déjà trop tard pour retenir cette leçon?
Est-il déjà trop tard pour rappeler ce qu’est une Constitution? C’est, à mon sens, un texte, ou une doctrine, qui «institue et constitue» un peuple ; il organise la manière dont les citoyens d’une nation envisagentles règles de la décision collective. On peut en déduire ce qu’un peuple ne peut pas décider sauf à cesser d’être un peuple (opprimer une minorité, remettre en question les libertés fondamentales), mais il n’a pas à orienter un certain type de politique. Il faut donc d’urgence dépolitiser la Constitution pour permettreà la politique de retrouver ses droits.
Et relisons, en passant, Benjamin Constant (Principes de politique, 1815): «Il y a longtemps que j’ai dit qu’une Constitution étant la garantie de la liberté d’un peuple, tout ce qui était à la liberté était constitutionnel, mais que rien n’était constitutionnel de ce qui n’y était pas: qu’étendre une constitution à tout, c’était faire de tout des dangers pour elle.»
* Dernier ouvrage paru: «Comment gouverner un peuple-roi? Traité nouveau d’art politique» Odile Jacob, 2019).

vendredi 11 octobre 2019

Un spectre hante l’actualité : les années 30 ! Et ce spectre est un leurre …


Je recommande chaleureusement la lecture, extrêmement stimulante du livre d’Alexandre Devecchio, Recomposition. Le nouveau monde populiste, Cerf, 2019.  En voici l'amorce. 

Pour d’Alexandre Devecchio, la clé de nos égarements intellectuels et politiques d’aujourd’hui tient en un mot : anachronisme. Nous croyons revivre les années 30, alors que notre situation est totalement inédite. Cette illusion nous empêche de comprendre le présent, d’identifier les vrais risques et d’envisager les bons contre-feux. Sa démonstration est terriblement convaincante.

Partout, on entend parler du « fascisme qui vient », du « racisme en germe », de la « lèpre nationaliste », et bien sûr, c’est l’AOC du temps, de « populisme ».  Michaël Fœssel, qui se taille beau succès avec son Récidive, 1938 —, paru cette année, témoigne de cette « mode ».

Mais tout cela ne résiste pas un instant à une analyse, en tout cas pour qui préfère l’histoire à l’idéologie.

Devecchio identifie trois contresens majeurs dans cette opération : 

1) Le nationalisme n’est pas le totalitarisme — Les années 30 ont vu la montée en puissance de l’idéologie totalitaire : celle-ci est universaliste, conquérante, destructrice, impérialiste, terroriste. C’est l’âge de la lutte des classes ou de la lutte des races qui a vocation à transcender les petites logiques nationales. La Révolution ou la pureté raciale sont au-delà de l’idée pourtant sacrée de Nation, mais qui avait pris du plomb dans l’aile avec la guerre de 14-18. Rien à voir en tout cas, avec le populisme nationaliste d’aujourd’hui d’un Orban ou d’un Salvini. On peut (avec quelques raisons) ne pas les aimer, mais il ne sert à rien de les qualifier de fascistes : c’est manquer totalement la cible et rater la confrontation ! Mais c’est surtout ne pas vouloir voir les vrais ennemis ; ceux qui veulent détruire la démocratie libérale : les fascistes d’aujourd’hui, ce ne sont pas les populistes, mais bien les terroristes islamistes.

2) Les totalitarismes des années 30 ne furent pas de mouvements « populistes » ni même populaires — Les mouvements qui ont porté les systèmes totalitaires au pouvoir (léninisme, fascisme, ou nazismes) ne furent pas — faut-il le rappeler — le fait d’une masse, mais d’une alliance subtile entre un petit parti de professionnels de la révolution et des élites défaillantes. Lénine disait qu’il lui fallait « mille hommes » et il a réussi avec cela à faire sa révolution ; Mussolini a été battu aux élections, et sa « Marche sur Rome » (oct. 22) aurait pu être balayée … si seulement le roi l’avait voulu ! Quant à Hitler, il n’a jamais obtenu la majorité des suffrages, mais a été porté par les milieux d’affaires allemands qui finissent par faire céder Hindenburg. Non, donc, le totalitarisme n’est pas né dans les urnes ! Rien à voir, donc, avec les populistes d’aujourd’hui qui sont légitimement élus dans leurs pays sans recourir aux milices, marches.

3) Les musulmans des années 2000 ne sont pas les juifs des années 30 et l’islamophobie d’aujourd’hui n’est pas l’antisémitisme d’hier — Il faut une sacrée dose de mauvaise foi (et/ou de cynisme) pour oser soutenir la comparaison. C’est pourtant ce que font sans vergogne Hani Ramadan et son frère Tariq ou encore les dirigeants du CCIF ou encore Edwy Plenel. Ils induisent ainsi que la laïcité, c’est le racisme, et que la république, c’est le fascisme. Gonflé non ? Est-il besoin de rappeler avec Charb (juste avant d’être assassiné dans l’attentat contre Charlie Hebdo) ces quelques données : « En 1931, existait-il un terrorisme international qui se réclamait du judaïsme orthodoxe ? Des terroristes juifs revendiquaient-ils d’instaurer l’équivalent juif de la Charia en Libye, en Tunisie, en Syrie et en Irak ? Un Ben Laden juif avait-il envoyé un biplan s’écraser sur l’Empire state building ? ». Et plus généralement assistait-on à un repli communautaire des juifs en 1930 ? C’était l’inverse … Y a-t-il des pogroms anti-musulmans, ou une persécution systématique conduite par l’Etat en vue d’une solution finale ? Qui peut le soutenir ? Le grand remplacement de l’antisémitisme par l’islamophobie n’a pas eu lieu. D’ailleurs, l’antisémitisme est toujours bien là, nullement remplacé et plus désinhibé que jamais dans une partie des « quartiers ». Le hold-up est parfait : nier l’antisémitisme actuel au profit de l’islamophobie fantasmée et en déduire que nous en sommes donc revenus aux années 30 et qu’il faut lutter contre les populistes comme des fascistes des temps modernes.

4) S’il y a pourtant une comparaison possible avec les années 30, c’est celle de l’« étrange défaite » ou de la trahison des clercs, ou du « Munich de la pensée » : quand, en effet, des esprits (soit disant) éclairés s’aveuglent à voir la haine de la démocratie, là où il n’y a qu’une immense exigence de démocratie (le populisme) ; et un espoir de régénération (démocratie « radicale »), là où il n’y a que forces destructrices et délétères.

Je vois pour ma part la « menace populiste », moins comme un péril de destruction que comme un formidable défi : celui qui oblige notre démocratie libérale à répondre au sentiment de dépossession démocratique et de perte de maîtrise. La démocratie libérale est convaincue qu’il n’y a pas de cratos sans demos (entendu ici comme contre-pouvoir) ; la démocratie illibérale nous rappelle qu’il n’y a pas de demos (entendu ici comme collectif) sans cratos. La reconquête du pouvoir d’agir collectivement dans un monde complexe, global, souvent illisible, traversé par les rumeurs, saturé des règles, où les pôles de décisions se sont démultipliés à l’infini : voilà le seul véritable objectif.  Il ne s’agit pas de donner plus de pouvoir au peuple, mais de permettre au peuple de donner plus de pouvoir (ou, plus exactement, de le prêter avec plus d’efficacité).


samedi 5 octobre 2019

Collège de philosophie

Le Collège de philosophie
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a le plaisir de vous convier à sa prochaine séance publique


Samedi 9 novembre  2019 (14h- SORBONNE - Amphi MICHELET, 

entrée au 46 rue Saint Jacques 75005 PARIS),  

   L'ETHIQUE AUJOURD'HUI : PENURIE OU EXCES ?
 

  Pierre-Henri TAVOILLOT 


[Entrée dans la limite des places disponibles sur présentation de cette invitation]

mercredi 21 août 2019

La désobéissance civile : principe ou tactique ?


J’ai reçu pas mal de courrier (et parfois d’insultes) pour mon éloge de l’obéissance en démocratie. Manifestement, la distinction pourtant rigoureuse et classique entre obéissance et servitude a du mal à passer !

Et j’ai beau rappeler ce pourtant fameux passage de Rousseau, pourtant peu suspect d'éloge de la tyrannie : rien n’y fait !

Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des lois : ils en sont les ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain.
Rousseau, Lettres écrites de la montagne - VIII

Dans les échanges les plus poussés, la discussion portait sur ma critique de la désobéissance comme « principe de la démocratie », pour reprendre la formule de Sandra Laugier. Pour mémoire, dans mon livre, je refuse à la désobéissance civile l’honneur d’être un principe démocratique, sauf à sacrifier toute possibilité de vie commune. Et j’indiquais que la désobéissance relevait plutôt de l’art politique ; c’est-à-dire de la gestion du rapport de force.

Une de mes lectures de l’été est venue me conforter dans cette idée et m’a permis de me réclamer d’un quasi argument d’autorité. Il s’agit des propos de Nelson Mandela dans son livre, Un long chemin vers la liberté (3e partie, empl. 2426).

La scène que rapporte Mandela se passe le 31 mai 1952. Les responsables de l’ANC (Congrès national africain) et du SAIC (Congrès indien d’Afrique du Sud, représentant la communauté indienne) se réunissent pour déterminer le type d’action à conduire en commun pour protester contre les lois de 1950 instaurant l’apartheid

[Soit dit en passant, relire le contenu de ces lois reste une expérience éprouvante tant elles sont à fois débiles et ignobles].

Voici l’échange qui eut lieu ce jour-là :

« Nous avons aussi discuté pour savoir si la campagne devait suivre le principe de non-violence de Gandhi, ou ce que le Mahtma appelait satyagraha, une non-violence qui tente de convaincre par la discussion. Certains défendaient la non-violence sur des bases purement morales, en affirmant qu’elle était moralement supérieure à toute autre méthode. Cette idée était fermement défendue par Manilal Gandhi, le fils de Mahatma et directeur du journal Indian Opinion […] 
D’autres disaient que nous devions aborder la question non sous l’angle des principes, mais sous celui de la tactique, et que nous devions utiliser la méthode qu’exigeaient les conditions. Si une méthode particulière nous permettait de vaincre l’ennemi, alors il fallait l’employer. EN l’occurrence, l’Etat était bien plus puissant que nous et toute tentative de violence de notre part serait impitoyablement écrasée. La non-violence devenait plus une nécessité qu’un choix. 
Je partageais ce point de vue et je considérais la non-violence du modèle de Gandhi non comme un principe inviolable mais comme une tactique à utiliser quand la situation l’exigeait. La stratégie n’était pas à ce point importante qu’on dût l’employer même si elle menait à la défaite, comme le croyait Gandhi. C’est cette conception qui a prévalu malgré les objections obstinées de Manilal Gandhi »

On ne saurait mieux dire !

Et cela me permet d’apporter un autre élément de réponse à tous ceux qui n’ont pas supporté que je puisse critiquer Gandhi.



mercredi 12 juin 2019

Entretien avec Jules Brussel

Voici un entretien avec un brillant étudiant, Jules Brussel, à qui il était demandé d'interroger un « chercheur ».


ENTRETIEN
Pierre-Henri Tavoillot
Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d'art politique
Editions Odile Jacob
Philosophe, Président du Collège de philosophie et enseignant à Sorbonne Université

1/ La forme grammaticale du titre de votre dernier ouvrage Comment gouverner un peuple-roi ?, fait écho à celui de 2011 Qui doit gouverner ? Pouvez-vous au travers de ces deux interrogations présenter vos champs de recherche ?

Qui doit gouverner ? est un essai conçu comme une sorte de manuel d’histoire de la philosophie politique. Il se termine par l’énigme du gouvernement démocratique : à partir de l’âge moderne, c’est le peuple qui doit gouverner. Comment gouverner un peuple roi ? tente de résoudre cette énigme : c’est un travail plus personnel. Lincoln définissait la démocratie comme « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », mais qui est le peuple ? Je tente d’élaborer une théorie du peuple en évitant la tentation courante de réduire le peuple à une seule partie de la population (les élites, la masse, les plus défavorisés ou encore un leader charismatique).

2/ Vous avez écrit sur des sujets qui s'éloignent de la politique stricto sensu : les abeilles, les âges de la vie (les générations, la vieillesse)… En quoi l'orientation de ces recherches est-elle complémentaire et enrichit vos champs d'études politiques ? Et revendiquez-vous une certaine interdisciplinarité dans votre travail de chercheur ?

Il y a un axe directeur dans mon travail : la question de l’âge adulte. Comment y parvenir individuellement sur le chemin de l’existence, du berceau à la tombe ? C’est mon travail sur l’éthique des âges de la vie. Comment y parvenir collectivement dans une cité ? C’est ma recherche sur la politique et la recette d’une démocratie, dont on espère qu’elle arrivera à maturité. Mais c’est aussi un travail plus général sur la civilisation des modernes : comment penser une humanité adulte ? Kant définissait les Lumières comme la sortie de l’humanité d’une minorité où elle se maintient par sa propre faute. Je me situe dans le prolongement de cette question dans un contexte — la mondialisation et l’innovation technologique — où elle s’est beaucoup complexifiée.
Le livre sur les abeilles est un peu marginal par rapport à cet axe — quoi que …  Il s’agit d’une tentative de raconter l’histoire de la philosophie en suivant la manière dont les penseurs occidentaux, ont utilisé l’abeille pour penser … tout : la vie, la vertu, le travail, la cité, la beauté, l’éternité, la sainteté, l’écologie, l’économie …  Au départ, ce projet était une simple plaisanterie entre mon frère, apiculteur, philosophe de formation, et moi. Mais, vingt ans plus tard, cela a donné un livre qui a eut un surprenant succès, y compris en Chine où il a été traduit il y a deux ans. Il paraît que, là-bas, on nous appelle les « frères abeilles » !

Au sujet de votre dernière publication : Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d'art politique

3/ L’action du peuple en démocratie repose sur quatre piliers selon vous : élection, délibération, décision et reddition de compte. Le bât blesse pour la décision avec un refus de la part des gouvernés du pouvoir. Pourquoi ?

Ces quatre piliers définissent la recette de la démocratie. S’il en manque un seul, le peuple démocratique disparaît. Voyez en Iran : il y a des élections, mais pas de délibération ; en Russie, il y a un espace public, mais pas de véritable reddition de comptes (Poutine est toujours en poste) ; en Chine, presque rien de tout cela, hormis les décisions. Dans les démocraties libérales, notamment européennes, c’est la décision qui est le moment fragile. Il y a certes beaucoup de décisions prises, mais elles le sont de plus en plus en « mode automatique ». Ce qui nourrit le sentiment (propice à ce qu’on appelle le « populisme ») que le peuple n’a plus de maîtrise sur son destin. Toutes les grandes fragilités de l’univers démocratique se condensent dans cette impuissance publique ou dans ce sentiment de dépossession : on ne maîtrise plus nos frontières (problème des migrants), on ne maîtrise plus nos choix économiques (problème de la grande finance), on ne maîtrise plus les risques environnementaux (problème du changement climatique, de la biodiversité, de l’épuisement des ressources, …), on ne maîtrise plus les changements de nos modes de vie (destructuration de l’espace, des liens, de la convivialité, insécurité culturelle…). Le populisme prétend répondre à ces craintes ou ces colères par le retour d’un pouvoir fort qui, pour y répondre, pourrait prendre « certaines libertés » avec les libertés. Le grand enjeu pour la démocratie libérale est de relever ce défi de l’efficacité et de la puissance publique.

4/ Les partis populistes, dans le sens de ceux se revendiquant « du peuple » contre « une élite », semblent en Occident avoir des scores stables voire en augmentation malgré de nombreuses affaires de corruption sous toutes ses formes (fraude au parlement européen pour le RN, fraudes aux aides de l’UE en Pologne et Hongrie, népotisme de D. Trump ou de B. Netanyahou). Leurs électeurs sont-ils imperméables au 4ème de vos piliers (la reddition de compte) ?

Pas seulement : les démocraties illibérales (dont je raconte la genèse dans mon livre) considèrent que la démocratie c’est seulement : élections + décisions. Elles font l’impasse sur le moment délibératif (bavardage inutile à leurs yeux) et le moment de la reddition des comptes (perte d’efficacité selon elles). A leur égard, il ne faut pas, je crois, avoir une attitude négative ou moralisatrice. On entend trop souvent à propos de leurs dirigeants ou de leurs partisans que « ce sont des dictateurs, des fascistes, des racistes, voire des nazis » ! C’est totalement inefficace, et même contre-productif. Car ce genre de critiques, excessives et infondées, contribue à les renforcer … Il faut plutôt montrer que leur modèle n’est pas viable durablement : la délibération permet d’éviter les conflits intérieurs ; la reddition des comptes permet l’efficacité de l’action publique.  Mais il faut aussi (et surtout) montrer que la démocratie libérale peut être efficace : qu’elle est capable de régler les défis migratoires, financiers, environnementaux, culturels, sans se laisser engluer dans des labyrinthes de règles et de principes.

5/ La mise en récit de la démocratie joue un rôle primordial dans la représentation citoyenne de soi mais aussi dans l’acceptation des règles démocratiques communes, quels sont aujourd’hui les ressorts de cette mise en récit dans les démocraties illibérales ?

Le récit illibéral est un récit identitaire qui joue sur la colère des peuples et le sentiment de leur impuissance. Il faut entendre ce récit. La Hongrie est emblématique : Victor Orban a d’abord été un leader politique libéral dans le contexte de l’après communiste. Puis son parti est sèchement battu. Il passe plusieurs années dans l’opposition où il réfléchit et voit que la Hongrie, petit peuple avec un grand passé, langue rare coincée entre le monde slave et l’Europe occidentale, risque de disparaître dans la globalisation ; et que c’est la principale hantise de la population hongroise. Il s’inspire, à partir de là de modèles étrangers (notamment de Lee Kuan Yew, le fondateur de Singapour) et rebâtit un programme centré sur l’identité chrétienne, l’intérêt national et la méfiance à l’égard du néo-libéralisme mondialisé (incarné pour lui par G. Soros). Résultat, il gagne les élections. On peut le critiquer, mais on risque fort de critiquer le peuple hongrois dans son ensemble. Et critiquer un peuple, n’est jamais un bon geste « démocratique ».

6/ Et la mise en récit de la démocratie est-elle encore possible dans les démocraties libérales ?

C’est le grand défi d’aujourd’hui, et il n’est pas simple. Il faut arriver à montre que l’on peut prendre en charge le sentiment d’insécurité (économique, culturel, politique, …) des populations sans renoncer aux principes de liberté qui nous structurent. Dire que l’illibéralisme n’est pas cohérent ne suffira pas ; il faut montrer que la démocratie peut être efficace en temps de paix, comme elle a pu l’être en temps de guerre.

7/ Alors que l’on observe un refus de l’expertise chez de plus en plus de groupes et mouvements sociaux (Gilets Jaunes, partis populistes dans toute l’Europe…), comment en tant qu’universitaire être audible par tous sur un sujet aussi brulant que le vôtre ?

Vous avez raison, il y a une méfiance à l’égard de l’expertise, quand elle est très spécialisée et « technocratique ». C’est le prix à payer de l’analyse scientifique : pour être rigoureuse, elle découpe le réel en parties de plus en plus petites ; ce qui peut donner le sentiment de perdre de vue l’ensemble. Il ne faut pas renoncer à cette rigueur, mais l’universitaire doit intégrer une autre dimension de son travail : la diffusion dans l’espace public civique. Celui-ci ne fonctionne pas comme l’espace public scientifique, où l’on livre, à ses pairs, tous les bâtons pour se faire battre, car la science ne fonctionne pas par la vérification, mais par la réfutation. Dans l’espace public civique, il faut produire des argumentations immédiatement convaincantes et plus « plausibles » que « tangibles ». SI l’universitaire ne fait pas cet effort de diffusion, il deviendra de plus en plus inaudible et « suspect ». Cela demande donc un surcroît de travail par rapport au travail proprement scientifique. Pour le dire d’un mot : la médiatisation est une exigence supplémentaire et non une « facilité ». Vulgariser un savoir est une tâche infiniment plus difficile que de s’adresser à ses seuls « chers collègues ».

8/ La France est à la veille des élections européennes, vos livres ne sont pas seulement didactiques mais sont force de proposition quant à la construction permanente de la démocratie. Vos recherches vous incitent-elles à conserver une position neutre, ou avez-vous parfois l'envie de vous investir (quelle que soit par ailleurs votre orientation politique) ?

Mon rôle d’intellectuel n’est pas de mettre en avant des convictions, mais de présenter des arguments. J’ai bien sûr des préférences, mais je ne les expose jamais s’il n’y a pas des éléments solides, susceptibles de valoir non seulement pour moi, mais aussi pour les autres. En ce sens, je me refuse à être un « intellectuel engagé ». Mon unique engagement va vers la clarification d’un monde et d’un temps devenus très complexes. J’ai du temps pour réfléchir, pour lire, pour m’informer, pour écrire, puisque c’est mon métier, c’est une chance et un plaisir : je souhaite faire profiter les autres des quelques résultats auxquels j’estime être parvenu. C’est un travail à la fois très modeste et très ambitieux, mais gratifiant.

9/ Votre dernière publication a été l’occasion d’un traitement journalistique conséquent, comment concevez-vous la place du chercheur dans l’espace médiatique ?

Il faut être présent dans l’espace médiatique si l’on veut diffuser son travail. Ce n’est pas par plaisir narcissique, même s’il ne faut pas nier la satisfaction d’être « reconnu » et lu, mais c’est un réel devoir et un véritable travail. Ce n’est pas toujours très agréable, car, à l’heure des réseaux sociaux ensauvagés, on s’expose beaucoup. Mais, pour le moment, le bilan, pour moi, reste plutôt positif.
Permettez-moi, pour conclure, de vous féliciter pour la qualité de cet entretien et la pertinence de vos questions, qui, basées sur un solide travail de lecture, ont su aller à l’essentiel. J’ai pris beaucoup de plaisir à y répondre et je dois dire qu’elles m’ont fait vraiment réfléchir.

lundi 3 juin 2019

Enfin !

Enfin !
Le premier compte-rendu défavorable pour Comment gouverner un peuple-roi ? 

J'y suis en compagnie des infâmes Yasha Mounk et Marc Lazar …

Il vient de Médiapart … qui identifie bien ma haine du peuple et mon désintérêt total à l'égard de la « question sociale » …

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/010619/le-peuple-comme-menace-une-nouvelle-mode-editoriale?onglet=full

j'ai failli attendre …


Le gouvernement des principes : un danger pour la démocratie

Le Figaro (17/11/2019) «Le gouvernement des principes,ou la fin de la démocratie délibérative» TRIBUNE - Pour Pierre-Henri Tavoillot, ...