mardi 19 mars 2019

Un Président au pays des intellos ou les intellos au pays du Président ?



L'Elysée hier à minuit (sans fantôme)

Sentiment mitigé après la rencontre avec Emmanuel Macron d’hier soir (18/03/2019) à l’Elysée. La forme était prévisiblement propre à la fustration : 64 intellectuels, savants, réputés, tous libres et « ego » en droit. On n’allait clairement pas tous pouvoir parler ! Quand je suis parti, à minuit, il restait plus d’une vingtaine d’intervenants potentiels toujours bien installés dans leurs starting block … Mais l’état du monde et de ses environs avait été déjà bien évoqué. Et je n’ai pas regretté de n’avoir pas été sollicité pour placer mon mot et faire mon numéro (qui aurait pourtant été très bon, j’vous jure !). Car beaucoup d’interventions furent intéressantes : celle de Pascal Bruckner sur l’ère généralisée de l’indignation, dégénérant parfois en une violence totalement délirante, devant laquelle l’Etat et le public semblent tétanisés ; celle de Dominique Schnapper sur la laïcité républicaine ; de Perrine Simon-Nahum sur le citoyen acteur de l’histoire ; de Yan Algan, qui a coupé l’herbe sous les pieds des autres économistes en évoquant avec profondeur la question du lien, de la solitude propre à la société des individus ; de Jean Viard, qui a renchérit sur le même sujet, tout en plaidant pour la préservation des terres agricoles sur le grignotage de l’horrible péri-urbain tendance « zone d’activité » ; de Julien Damon qui a parlé drôlement de la « Giletjaunologie » tout en rappelant les exigences minimales du réel (Budget, endettement, …) ; de René Frydman sur les mutations globales de la procréation ; de Boris Cyrulnik sur l’état alarmant de la psychiatrie en France ; celles des scientifiques (Haroche, … ) parlant avec un enthousiasme communicatif des découvertes en biologie et en physique, et de leur préoccupation sur la confusion actuelle entre savoirs, croyances et opinions ; celle de Benjamin Stora sur l’Algérie … Les réponses du président furent précises, courtoises, compétentes, parfois fermes sur des options qu’il n’hésitait pas à fermer (comme le RU au nom de la valeur travail ; comme la fiscalisation des droits de succession, …).
Simplement cette profusion de sujets et cette configuration choisie du « débat » laisse un sentiment étrange.
1) Uniquement organisé entre les intellos, d’une part, et le président, de l’autre (et non entre les intellos eux-mêmes), l’échange fut une pure et simple juxtaposition de points de vue et non un échange d’argumentations. Le sujet sur la laïcité en fut l’illustration : les républicains et les multiculturalistes se sont succédés, rendant l’exercice de synthèse par le Président aussi aisé que … flou. Non pas sur le principe (on ne touche pas à la loi de 1905 a-t-il dit), mais sur le champ d’application (qui fera la distinction entre le cultuel et culturel ; comment sera organisé le financement, … ?). Son éloge de la démocratie délibérative m’a laissé sur ma faim : est-ce un instrument d’art politique (dans le cadre d’une démocratie exécutive) ou une évolution institutionnelle de la démocratie représentative ?
            2)  L’autre déception, c’est que Macron est clair sur tout sauf sur ses priorités. Il donne constamment le sentiment de vouloir tout faire (« en même temps »), sans présenter de hiérarchisation des objectifs. Certes, il y a une logique organique et systémique de la Réforme, mais les moyens pour la réaliser demandent à être sériés. Clair sur tout, il est confus sur l’ensemble, puisque tout est « prioritaire », très « important », voire « capital ».
En l’écoutant je pensais aux objectifs que Richelieu s’était engagé à défendre devant son roi Louis XIII. « Je lui promis d’employer toute mon industrie et toute l’autorité qu’il lui plaisait de me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous ses sujets dans leurs devoirs et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être ». La politique d’aujourd’hui ne peut sans doute plus se réduire à des objectifs aussi simplement explicites, mais l’ordre des priorités demeure essentiel. Cette clarté d’ensemble fait défaut.

Suite … 

vendredi 15 mars 2019

Grand débat, petits résultats


C’était prévisible et c’était même prévu. Les deux premières mesures qui ressortent du Grand débat (à plus 30 %) sont celles qui vont plomber encore plus le budget de l’Etat : réindexation des retraites sur l’inflation, la baisse de la TVA sur certains produits. Plus de prestations et moins d’impôt. Les autres réponses (20 à 30%) ciblent les supposés « ennemis du peuple » : les entreprises (augmenter le smic), les députés (réduire leur nombre), les riches (rétablissement de l’ISF), les assistés (lutter contre la fraude aux aides, contreparties du RSA). En dessous de 20%, des mesures chocs : vote obligatoire, vote blanc, quotas d’immigration, RIC, limitation de vitesse, … 
Le schéma des réponses est emblématique de l'esprit français. Quand on en appelle à la société civile, 1) elle exige plus d’Etat, et surtout qu’il grossisse et maigrisse à la fois ! ; 2) elle cible tous les éléments qui la divisent.
La grande difficulté sera de retrouver du commun dans cette fragmentation, c’est-à-dire à la fois le sens de l’intérêt général et celui des réalités ; 3) Elle préfère souvent les symboles (ISF), voire les gadgets (vote blanc) à l'efficacité.

A tous ceux qui attendent une réponse à ce Grand débat, il faut se préparer à une Grande déception, car il n’y a pas de réponse possible à cet ensemble de revendications.

Tout au plus, peut-on espérer la mise en place de plusieurs chantiers, mais qui devront tous avoir en tête (ce sera la responsabilité du politique) le dramatique endettement de la France. Cela même qui lui ôte aujourd’hui toute espèce de marge de manœuvre d’envergure. On peut manifester pour le climat (qui est contre ?), contre les inégalités (qui est pour ?), mais sans les instruments et le budget pour affronter ces enjeux, cela ne restera que de l’incantation !

Mais le débat a eu une vertu que tous ces résultats bruts ne doivent pas nous faire méconnaître : dans la confrontation, on apprend la complexité, on perçoit les désaccords, on mesure les difficultés. Donc, il ne faudrait pas considérer le Grand débat national à la seule aune de ces « solutions ». Ni d'ailleurs à celle des décisions sur lesquelles il débouchera … ou non.

dimanche 10 mars 2019

Demain le foot !


Après la défaite du PSG sur un pénalty « discuté ». Quelques réflexions prospectives à propos de l’interview de Michel Platini dans le JDD (10/03/2019)sur la VAR (assistance vidéo).

Coupe du monde 2018 — Russie
L’assistance vidéo (VAR) est officiellement introduite dans l’arbitrage de la compétition.

Coupe du monde 2022 — Qatar
Dans une ambiance surchauffée, la compétition est marquée par plusieurs blessures graves de joueurs.

Coupe du monde 2026 — Etats-Unis, Canada, Mexique
Les joueurs sont équipés de nano-capteurs, sur toutes les parties du corps qui permettent de mesurer en temps réel la force des contacts. Au-delà d’un certain seuil, le carton jaune, voire rouge, devient automatique. L’arbitre garde donc toujours un œil sur l’IMuCOPhY : l’instrument de mesure des contacts physiques.

Coupe du monde 2030 — Chine
Le jeu a évolué : les joueurs ont appris à mesurer leurs coups pour rester toujours — autant que possible — en-deçà des seuils. Mais, à la puissance des coups s’est substituée la force des mots. Les injures à caractère raciste, sexuel, familial se sont développés bien au-delà de l’habituel chambrage. Chaque équipe dispose désormais d’un très discret bullshit-coach, permettant ses joueurs de trouver, à partir des profils psychologiques de leurs adversaires, les mots susceptibles de leur faire « péter les plombs ». Face à cette dérive, la FIFA décide de compléter les capteurs par des dispositifs d’enregistrement audio et video. La masse de toutes ces données (vitesse des mouvements des joueurs, coups, mots, attitudes, … ) est analysée par un algorithme appelé IA for FIFA. Elle s’impose de plus en plus comme le seul véritable arbitre. Elle nourrit des jeux vidéos en ligne de plus en plus sophistiqués. On peut « refaire les matchs », pour de vrai, en changeant d’infirmes variables. Mais, au même moment, la FIFA commence à s’étonner d’une certaine érosion du public dans les stades comme de l’audience des matchs.

Coupe du monde 2034 — Egypte-Israël
Pour lutter contre cette désaffection : la FIFA décide de doter chaque spectateur lui-même d’une masse de nano-capteurs visant à identifier la puissance émotionnelle suscitée par le spectacle du foot. C’est l’IMuEMoF (Instrument de Mesure des Emotions du Foot). A partir de ses résultats, chaque coach est incité à demander aux joueurs de se conformer aux attentes des spectateurs. Paradoxe ! Les mesures montrent que les matchs perdus à la dernière seconde produisent des émotions plus fortes que les matchs facilement gagnés. Elles montrent aussi que les décisions injustes des juges favorisent des passions insensées … et très profitables pour les anonceurs. Du coup, les équipes — afin de favoriser les retombées publicitaires — se mettent à perdre leurs matchs — ; et l’algorithme d’arbitrage introduit savamment des bugs dans son programme afin de produire de manière aléatoire des décisions absurdes. Une grève générale des joueurs commence : c’est le mouvement des cartons rouges. Chaque samedi, ils occupent tous les ponts du monde en les transformant en terrain de football.

Coupe du monde 2042 — Mars
Pour que la compétition puisse tout de même avoir lieu, la FIFA a remplacé les joueurs par des robots beaucoup plus performant ; l’arbitrage est intégralement assuré par l’algorithme de la FIFA ; les spectateurs sont alertés des (rares) moments intéressants par leurs ordinateurs. La coupe du monde est un flop !

Mais sur les ponts, c’est la fête, tous les samedi … 

mardi 5 mars 2019

Recensions, émissions,

France Culture — Répliques (16/03/2019) avec Alain Finkielkraut et Nicolas Rousselier. 
https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/gouverner-en-democratie

Europe 1 — Médiapolis avec Olivier Duhamel … Emission du 9/03/2019
https://twitter.com/o_duhamel/status/1104334677740085248

Recension dans Le Monde des Livres (07/03/2019) par Florent Georgesco
La discussion entre Frédéric Worms et moi sera diffusée ce jeudi 7 mars 2019 de 22h15 à 23h00 sur France Culture, puis sur podcast — https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser

Culture top — compte-rendu par B. Devevey - Comment gouverner un peuple-roi ? http://www.culture-tops.fr/critique-evenement/livres/comment-gouverner-un-peuple-roi-traite-nouveau-dart-politique#.XHz_grhCd7c

France Culture, La grande Table , 05/02/2019
https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/peut-se-reconcilier-avec-la-democratie

Emission sur France info TV sur le RIC
https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/replay-ouvrez-le-1-referendum-pour-ou-contre_3209517.html

lundi 4 mars 2019

Le RIC ou le peuple illusoire

Lien avec mon article paru dans le 1 (27/02/2019)

https://le1hebdo.fr/journal/numero/238/le-ric-ou-le-peuple-illusoire-3213.html




Comment peut-on être contre le RIC ? Ce sigle contient trois mots magiques : référendum, initiative, citoyenne. Pour ses partisans, il est la panacée contre le mal qui ronge la démocratie : la dépossession du pouvoir du peuple par des élites, à la fois sourdes et aveugles, sauf à leurs propres intérêts. Grâce à ce RIC, le peuple aura enfin droit au chapitre et pourra reprendre son destin en main. Certes, depuis 2008, notre Constitution prévoit un référendum d’initiative partagée, qui permet de proposer une loi soutenue par 10 % du corps électoral, si elle est approuvée par un cinquième des parlementaires et validée par le Conseil constitutionnel. Mais c’est trop compliqué ! Aujourd’hui les RICistes les plus radicaux exigent qu’une simple pétition puisse déboucher, au choix, sur une loi ou son abrogation, sur la modification de la Constitution, voire sur la révocation d’un élu quand il ne plaît plus. 
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Le RIC ou le peuple illusoire

Comment peut-on être contre le RIC ? Ce sigle contient trois mots magiques : référendum, initiative, citoyenne. Pour ses partisans, il est la panacée contre le mal qui ronge la démocratie : la dépossession du pouvoir du peuple par des élites, à la fois sourdes et aveugles, sauf à leurs propres intérêts. Grâce à ce RIC, le peuple aura enfin droit au chapitre et pourra reprendre son destin en main. Certes, depuis 2008, notre Constitution prévoit un référendum d’initiative partagée, qui permet de proposer une loi soutenue par 10% du corps électoral, si elle est approuvée par 1/5e des parlementaires et validée par le Conseil constitutionnel. Mais c’est trop compliqué ! Aujourd’hui les RICistes les plus radicaux exigent qu’une simple pétition puisse déboucher, au choix, sur une loi ou son abrogation, sur la modification de la constitution, voire sur la révocation d’un élu quand il ne plaît plus.
J’ai, contre cette proposition, trois objections.
La première est de circonstance. Elle concerne l’état actuel de notre espace public, déboussolé par l’irruption brutale du Web et des réseaux sociaux. On avait pu d’abord croire que cela allait favoriser la démocratie ; et il ne faut pas mésestimer les bénéfices de ces innovations. Mais on commence aussi à en percevoir les dangers. Notre précieux espace public est aujourd’hui ouvert aux quatre vents, totalement dérégulé et parfois ensauvagé. Règne de l’anonymat, triomphe des infox, déstabilisation massive à grande échelle, harcèlement sans borne, … L’idéal de publicité s’est transformé en culte de la transparence, fragilisant au passage la délibération collective. Dans ce contexte, instaurer un RIC reviendrait à livrer notre régime à tous les hackers de la démocratie qu’ils soient de l’extérieur ou de l’intérieur.
La deuxième objection est d’efficacité. On a trop tendance à oublier que, dans démocratie, il y a peuple (demos), mais il y a aussi pouvoir (kratos). Or, l’initiative citoyenne, pour sympathique qu’elle soit, risque d’aggraver l’impuissance publique en installant une campagne électorale permanente, saturant la délibération de sujets innombrables, contestant à tout propos les élus et, surtout, perdant de vue l’intérêt général. C’est ce que montre l’exemple californien où la pratique référendaire existe depuis 1970. A chaque scrutin, plus de 40 questions sont posées ; le document censé éclairer le choix fait plus de 500 pages ; chaque campagne est l’objet d’un lobbying intense, et … juteux. Et, à chaque fois, le même résultat : toujours moins d’impôts et toujours plus de demandes. La Californie : une économie prospère ; une politique délétère.

Ma dernière objection est de principe. Le mouvement des « gilets jaunes » a eu au moins une vertu : remettre du peuple dans la démocratie. Mais il n’est certainement pas le Peuple. Et il aura beau multiplier les « actes » et les samedis d’agitation, il ne le sera jamais. Car le peuple n’a pas de visage, c’est là toute sa grandeur et son mystère. Il n’est ni de gauche ni de droite, il n’est ni la majorité silencieuse, ni la somme des minorités actives, ni l’élite ni la plèbe. Pour moi, il est la capacité collective d’agir. Ce qui suppose le respect de procédures (élections, délibérations, décisions, reddition de compte), la fidélité à une histoire et un horizon commun. A défaut de tout cela, il n’y a ni peuple ni gouvernement ni, donc, démocratie. Croire que le RIC fera apparaître le peuple d’un coup de baguette magique, c’est prendre les messies pour des lanternes et risquer de rire … jaune.

Un Président au pays des intellos ou les intellos au pays du Président ?

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