lundi 16 octobre 2017

La génération Y n'existe pas !

Tout le monde parle de cette fameuse Génération Y ou Millennials ou encore Digital Natives ! C’est même devenu l’emblème de la guerre des âges qui, entend-t-on parfois, sera le destin de nos sociétés futures. Simplement le portrait varie beaucoup. Si, d’un côté, on loue le génie empathique, la sagesse environnementale ou la sérénité critique de ces natifs du 3e millénaire ; on dénonce souvent, de l’autre, la volatilité de leur engagement, leur déficit de concentration et leur égocentrisme. Où se situe le vrai ? Nulle part ! Car la génération Y n’existe pas ! J’en ai eu la révélation brutale en constatant, un jour, que la meilleure description que l’on avait pu en faire se trouvait dans … la Rhétorique d’Aristote …, soit presque 2 500 ans avant son émergence. En fait « Génération Y » est le nom snob et « marketé » pour désigner aujourd’hui la jeunesse. Aujourd’hui comme hier, elle désigne l’étape de l’entrée dans l’âge adulte ; étape, par définition incertaine, puisqu’elle est moins un état qu’un passage.
Alors qu’à l’état de nature, la jeunesse n’existe pas — dès que l’animal peut procréer, il procrée —, toutes les sociétés humaines connues instaurent un moratoire. Leur message est le suivant : tu peux, mais tu n’as pas le droit ! Ce délai d’interdit permet à la civilisation de transmettre son message, ses savoirs, ses valeurs, ses normes et ses lois. Très court, dans les sociétés traditionnelles (c’est le rite d’initiation qui est réglé en trois jours), le délai devient très long dans les sociétés modernes (plus de 15 ans !). Pourquoi ? Parce qu’il est beaucoup plus difficile de préparer un avenir incertain que de répéter servilement le passé. Or les sociétés modernes sont structurées par l’avenir.
Et c’est cela qui a changé à propos de la jeunesse d’aujourd’hui : le temps exigé pour entrer dans l’âge adulte, dont la définition est moins claire et évidente que par le passé, est devenu beaucoup plus long. Mais cela n’a rien à voir avec un phénomène générationnel ; c’est toute la jeunesse qui ne cesse de s’allonger à l’âge moderne. Avec deux phases qui se différencient et s’étalent : la sortie de l’enfance (ou adolescence), qui est de plus en plus lente ; l’entrée dans l’âge adulte (ou jeunesse) qui est de plus en plus étirée. Ni la première expérience sexuelle (17,4 ans en moyenne et stable depuis 10 ans), ni la majorité civile et électorale (18 ans depuis 1974), ni le départ du domicile familiale (23 ans en France), ni même parfois le premier emploi (23 ans également), … ne mettent un terme à la jeunesse. L’âge adulte survient avec une expérience singulière et personnelle, qui marque, dans le récit de vie, l’entrée dans l’âge de l’autonomie et de la responsabilité : naissance du premier enfant, indépendance financière, deuil d’un parents, séjour à l’étranger … Les occasions peuvent varier pour devenir adulte, mais ce qui les caractérisent toutes est qu’elles inaugurent un nouveau regard sur la vie et une nouvelle étape de la trajectoire : après l’adolescence, l’entrée dans la « maturescence » (Claudine Attias Donfut). D’ailleurs, on parvient souvent à l’âge adulte en ayant le sentiment de ne pas l’être vraiment. « L’homme a deux vies, disait Confucius ; la seconde commence quand il s’aperçoit qu’il n’en a qu’une ». L’adulte se construit sur le syndrome de l’imposteur : intimement nous avons conscience d’être immatures, mais la responsabilité à l’égard des autres nous oblige à paraître adulte et donc aussi à l’être un peu. L’âge adulte est davantage un horizon qu’un uniforme : il désigne ce point, qui nous guide, mais qui semble s’éloigner au fur et à mesure que nous croyons nous en approcher.
D’où le fait aussi, qu’on ne sort jamais de l’âge adulte une fois qu’on y est entré.

C’est pourtant ce à quoi semble nous inviter l’impératif contemporain du « Bien vieillir ». S’il est synonyme de « Rester jeune et en bonne santé ! », alors notre vieillesse est vouée au malheur. Car vieillir, par définition, ce n’est pas rester jeune et la bonne santé est peu probable à cet âge. Mais si vieillir bien, c’est « Rester adulte et en lien ! », alors tout est possible, car on peut protéger l’autonomie et lutter contre la solitude, et ce, à tout âge. Et si la sénilité nous atteint et que nous en venons à oublier nous-même que nous sommes adultes ; raison de plus pour que l’entourage affectif et médical en conserve la conviction profonde et protège, pour nous et à notre place, cet adulte qui tend à s’effacer en nous. Tout comme le parent ou l’éducateur occupe, pour l’enfant, la place de l’adulte qu’il sera demain.

On le voit, le « concept » de Génération Y révèle un profond malentendu sur l’ensemble des âges de la vie et la manière de conduire son existence du berceau à la tombe. En vérité, entre l’éloge fumeux de la jeunesse et la découverte de la vieillesse comme problème, notre époque oublie l’âge adulte qu’elle ne sait plus définir. Et il faut reconnaître que l’observation tétanisée des progrès technologiques contribue beaucoup à cet aveuglement. Car nous vivons en régime de révolution permanente avec un pratique frénétique de l’obsolescence. A peine formé, un adulte serait donc déjà dépassé, vieux, mort. On disait jadis (avant que les femmes le soient devenues) que l’adulte était « l’homme fait » : il faudrait ajouter aujourd’hui « fait comme un rat ».


Mais là encore on se trompe. Car ce qui est le plus spectaculaire dans les innovations technologiques des 20 dernières années, ce n’est pas que les jeunes y soient « tombés dedans », comme dans la potion magique ; c’est qu’elles ont concerné toutes les générations sans exception. Ce qui est surprenant, c’est qu’on trouve des personnes âgées sur Facebook, des cadres séniors parfois plus geek que leurs propres enfants, des retraités virtuoses du Hacking … Voilà ce qui est surprenant : l’ensemble des âges est entré en même temps dans l’ère du changement permanent et de l’innovation technologique. Aucun n’en est exclu ; ou plus exactement, on trouvera des exclus — et c’est évidemment un immense problème —, mais à l’intérieur de chaque classe d’âge ou sociale. Voilà pourquoi, même le terme de Digital natives est une ânerie. Il ne suffit pas d’être jeune pour vivre à l’ère numérique ; et la vieillesse ne rend pas principe abruti sur ces questions. L’humanité, aujourd’hui comme hier, a besoin d’apprendre et a la capacité de le faire. Pour cela, elle a besoin de toutes les générations et de tous les âges de la vie. Commençons donc déjà par comprendre comment nous les vivons.

mercredi 4 octobre 2017

« Violence policière »

En France, hier, ou en Espagne, aujourd'hui, on parle beaucoup de « violence policière ». Je rappellerai que cette expression est un pléonasme.
La violence, c’est le boulot de la police ou, pour le dire, en termes plus choisis : l’Etat a le monopole de la violence légitime (Max Weber). 
Bien sûr, on peut considérer que l’Etat n’est pas légitime, soit en particulier (c’est la position des nationalistes catalans contre l’Etat espagnol), soit en général (c’est alors une position anarchiste qui pense que l’ordre peut être assuré sans violence par la destruction (si possible non violente) de l’Etat). Mais, hormis ces deux cas, il faut admettre que la police est par nature violente dans le cadre de sa mission : la garantie de l’ordre public.


C’est uniquement en acceptant cette idée simple que l’on pourra dénoncer, mais, dans un second temps, l’excès (hors droit) ou la disproportion (hors raison) de l’usage de la violence dans telle ou telle situation. Avec cette simple question comme fil conducteur : y avait-il d’autres moyens de faire respecter l’ordre public ? 

mardi 3 octobre 2017

S'éterniser par le mal ?

Terroriste fast converti ? Serial killer (trop longtemps) refoulé ? On s'interroge sur les motivations du tueur de Las Vegas ; mais certains pointent du doigt, avec une joie mauvaise, le matérialisme américain, la vie moderne réduite à la consommation dont Las Vegas serait le temple vain. 

A ceux-ci rappelons l'histoire véridique d'Erostrate qui n'a pas attendu le consumérisme pour agir.

Erostrate était un obscur habitant d’Ephèse. Désirant se rendre immortel grâce à une action d’éclat, il décida d’incendier le temple d’Artémis à Ephèse, qui était l’une des sept merveilles du monde. C’était en 356 av. J-C. Il fut évidemment torturé et exécuté, mais, en outre, les Ephésiens scandalisés devant cet acte gratuit blasphématoire rendirent un décret qui interdisait sous peine de mort de prononcer le nom d’Erostrate ; et c’est ainsi qu’il passa à la postérité  … pour l’éternité !

Le mal, bien plus que la bonté, est un moyen facile, rapide et efficace de passer à la postérité …

Voir JP Sartre in Le Mur (1939) : 
« — Je le connais votre type, me dit-il. Il s'appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n'a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d'Éphèse, une des Sept Merveilles du monde.
— Et comment s'appelait l'architecte de ce temple ?
— Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois même qu'on ne sait pas son nom.
— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d'Érostrate ? Vous voyez qu'il n'avait pas fait un si mauvais calcul. »

jeudi 7 septembre 2017

De mieux en mieux ET de pire en pire


Tout va mal, et même de mal en pis, mais pourtant personne ne désire revenir en arrière. Entre l’improbable nostalgie du passé et la crainte d’un futur incertain, nous adorons détester notre époque, qui va, pensons-nous souvent, de mieux en mieux ET de pire en pire. 
Comment comprendre cette ambivalence ? 
C’est tout l’objet de ce livre qui propose, sous forme de chroniques, une analyse de quelques-unes des grandes questions où cette hésitation se joue. 
Crise de l’autorité, montée des peurs, déclin de la culture générale, hypertrophie de la justice, crainte du vieillissement, illusions du jeunisme, troubles dans la laïcité, regain du totalitarisme … 

Sur tous ces sujets, il s’agit de trouver une clé qui permettra, non pas forcément d’aimer, mais au moins de rendre lisible notre époque complexe. 

« Ne pas rire ne pas pleurer ne pas détester, mais comprendre », disait Spinoza. Il faudrait plutôt dire : d’abord comprendre ; puis chacun fera ce qu’il voudra, car c’est poser un regard d’adulte sur notre temps que de percevoir qu’aucun progrès n’abolira jamais le tragique.


Si nous nous haïssons, comment pourrons-nous lutter contre ceux qui nous haïssent ?