mercredi 2 décembre 2015

La philosophie politique de l’EI (3) : comment lutter ?

(… suite)
           
L’idéologie de Daech promeut donc une révolution conservatrice nourrie par le ressentiment de l’islam face à la domination de l’Occident moderne[1]. Elle est plus révolutionnaire encore que le communisme (puisqu’elle entend rompre avec l’ensemble de la modernité, science comprise) et plus réactionnaire que le fascisme (puisqu’elle prétend aspire à une origine divine) ; tout en défendant, comme ces deux grands systèmes de pensée totalitaires, un horizon impérialiste, puriste, sectaire, messianique et sacrificiel. Quand on se rappelle la difficulté de la lutte intellectuelle contre ceux-ci ; si on se souvient de la séduction qu’ils ont pu avoir sur les esprits, même les plus brillants (voir F. Furet, Le passé d’une illusion, 1995), il ne faut pas mésestimer l’ampleur de la tâche. Quelles sont les ressources de la philosophie politique démocratique pour lutter contre l’idéologie de l’EI ?


1) Le retour du tragique dans l’histoire de France
            Il faut d’abord réapprendre à avoir un ennemi et ce, sans renoncer à l’esprit démocratique. C’est nouveau, car depuis 1989, la démocratie libérale n’a plus d’ennemi désigné, ce qui, passée l’euphorie de la Chute du mur, l’a fait tomber dans une sorte de « mélancolie démocratique » (Pascal Bruckner). Pour être plus précis, ce sont alors deux modèles qui s’affrontent pour penser le devenir du monde : celui de la fin de l’histoire et celui de la guerre de civilisations.
            Ces deux formules, popularisées par deux politologues américains, d’ailleurs proches, Francis Fukuyama et Samuel Huntington, ont eu un destin qui a fonctionné très au-delà de la manière, en vérité nuancée et subtile que leurs auteurs leur conféraient initialement.
            • L’idée de « fin de l’histoire », recèle deux dimensions : il y a non seulement l’idée que le capitalisme et la démocratie constituent « l’horizon indépassable de notre temps » mais aussi que la conversion du monde entier à ces deux modèles inséparables se fera en douceur du fait du double attrait irrépressible de la prospérité et de la liberté.  Si la première idée me semble tout à fait défendable (j’y reviendrai), la seconde est très discutable : elle oublie les « bugs » de l’histoire. Car la liberté peut faire peur quand elle révèle les fragilités ; et l’on peut rejeter le coût de la prospérité quand il est synonyme de destruction et de rétrécissement de la vie. La haine de l’Occident s’est nourrie à ces sources.
            • D’où la deuxième thèse : loin d’être un horizon indépassable, le capitalisme-démocratique est spécifique à l’Occident et vient heurter de front les cultures non-occidentales qui n’ont pas connu la même trajectoire de sortie du monde de la tradition ; d’où la perspective d’un affrontement massif inéluctable entre des entités culturelles closes sur elles-mêmes (Islam, Occident, Asie, Afrique, …) qui, ne pouvant rien partager, ne pourront survivre que par la destruction de l’autre. Là encore, si la première idée me semble acceptable, la déduction de la seconde est incertaine. Car c’est oublier que les civilisations ne sont pas des organismes vivants, dotées d’une trajectoire biologique (comme dirait Oswald Spengler, l’inventeur de ce paradigme) et que, loin d’être closes, elles se sont largement co-constituées. Pour le dire d’un mot : l’Islam n’est pas le contraire de l’Occident moderne ; ni l’Occident moderne le contraire de l’Islam. La contradiction interne du djihadisme (à la fois hypertraditionnel et ultramoderne) le montre assez.
            • Entre ces deux thèses, et pour réconcilier leur deux moments de « vérité » sans conserver leurs excès, on peut considérer un troisième modèle : celui d’un retour du tragique en histoire. Car nous nous (re)apercevons enfin que la modernité n’est pas un long fleuve tranquille. On peut d’un côté, reconnaître la supériorité (et je pèse mes mots) du capitalisme et de la démocratie sur tous les autres dispositifs existants sans pour autant envisager qu’il y a une seule voie pour y parvenir. Après tout, l’Europe a mis plus de 500 ans pour arriver, au prix d’innombrables guerres et crises, à un dispositif politique, économique et social enviable, qui attire, disons-le en passant, bien plus de candidats que tous les apprentis djihadistes réunis. Il n’est donc pas inconcevable que des zones culturelles contraintes à s’y convertir, à partir de l’extérieur et de manière incroyablement plus rapide, soient déstabilisées en profondeur par ce processus. Retenons donc de la « fin de l’histoire » que le capitalisme et la démocratie sont supérieurs (ce qui ne veut pas dire parfaits) tout en gardant du « clash des civilisations » le constat d’une inéluctable conflictualité.
            Fin de l’histoire, en ce sens ne signifie pas arrêt de l’histoire ; guerre de civilisation ne veut pas dire, triomphe de l’une et disparition de l’autre, car l’Islam, comme l’Occident, comme l’Asie, comme l’Afrique sont embarqués dans un processus implacable de modernisation qui nous promet le meilleur comme le pire.

            2) Une réaction armée est nécessaire … mais non suffisante
            Pourquoi cette conception tragique de l’histoire est-elle le préalable de la riposte ? Parce qu’elle permet de répondre aux voix qui considèrent que la France a tort de faire la guerre à l’EI, qu’elle entrerait ainsi dans son jeu et contribuerait même à le faire exister … 
            L’argument est subtil, mais il ne résiste pas à l’analyse. D’abord l’EI existe vraiment et dispose d’une puissance financière notamment impressionnante. Ensuite, de deux choses l’une en effet :
• Soit la France ne réagit pas (par la violence), et cela confirme qu’elle est le ventre mou, société décadente efféminée, sur laquelle il convient donc d’accentuer son emprise pour accélérer sa dissolution : ce sera la troisième conquête de l’EI (Houellebecq)
            • Soit la France réagit (par la violence), et cela confirme que l’Occident est le véritable ennemi contre lequel il convient donc de lutter sans merci.
            Aux échecs, cela s’appelle une fourchette : dans tous les cas, on perd une pièce.
            Ceux qui nous disent que la guerre n’est pas une solution, car cela va mettre de « l’huile sur le feu » et « alimenter la violence de l’adversaire » sont dans la position de celui qui cherche à convaincre un paranoïaque qu’on ne lui veut pas de mal. Ils ne perçoivent pas que la Terreur n’est pas un simple instrument de l’EI ; c’est son essence même.
            Telle est la vraie nouveauté du moment : notre pays protégé, depuis 50 ans, des affres de l’histoire a replongé dans le tragique, c’est-à-dire dans le constat d’une réconciliation impossible ; dans le constat que les dégâts seront importants et durables. Il ne s’agit pas de choisir entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire.
            Contrainte d’entrer dans le rapport de force, la France doit y entrer. Mais sans se faire d’illusion : donner des coups, c’est risquer d’en prendre ; lutter contre ses ennemis, c’est risquer de s’en faire d’autres. Et cela peut durer. Les blessures des guerres, même victorieuses, sont longues à cicatriser. La France, vainqueur de la Grande Guerre, est bien placée pour le savoir : la fleur ne reste pas longtemps dans le fusil. Et pourtant, il faut s’en convaincre : Delenda est Daech … 
            Le combat suppose aussi de réapprendre à ré-obéir ; de ne plus confondre les droits fondamentaux et les devoirs élémentaires, en exagérant les premiers et en s’exonérant des seconds. Ainsi quand l’état d’urgence est décrété, il faut prendre conscience que cela modifie vraiment la vie quotidienne et que l’on va devoir (durant trois mois !) s’abstenir de clamer qu’on change le monde en allant manifester (« courageusement contre l’Etat policier  » ! ). Ce petit ramadan protestataire ne devrait pas mettre la démocratie en péril … 
            Admettons que nous ayons franchi ces deux premières étapes, soit : être parvenu à une vision plus tragique de la mondialisation et plus résolue du combat. Il nous faudra ensuite faire un autre pas : pour se défendre, l’Europe et la France doivent apprendre à s’aimer un peu plus, au lieu de promouvoir une simple identité négative : pas de frontière, pas de culture propre, pas de puissance, pas d’intérêts à défendre … Une identité qui a tellement peur d’être meurtrière qu’elle choisit d’être vide.

3) La modernité n’est pas un vide spirituel
            Daech est-il le symptôme du vide spirituel de notre temps ? Révèle-t-il l’échec d’une modernité qui, dénuée de toute transcendance, s’avère incapable de fournir aux individus, au-delà du confort, un sens de l’existence, au-delà de l’espérance de vie, une vie d’espérance, au-delà des assurances, des justifications  ?
            Certains semblent le penser, et cela m’inquiète. Car si c’était le cas, nous n’aurions guère de raison de combattre cet adversaire, ni d’armes pour le faire. Pourtant, la réaction de notre pays après les attentats, témoigne d’une forme de sursaut et de réinvestissement de symboles oubliés, voire honnis : la marseillaise, le drapeau. Ramollie dans la paix qu’elle procure et à laquelle elle aspire, la démocratie se durcit dans l’adversité. Ses trésors — la sécurité, la liberté, l’égalité, la fraternité —, invisibles quand tout va bien (ou du moins pas trop mal) ; se révèlent quand ils sont menacés. Focalisé sur la crise économique, le citoyen français avait oublié combien il tenait à ce régime contre lequel il ne cessait de râler.
            Cette réaction nous montre une chose : les religions n’ont pas le monopole de la spiritualité, ni du sens de la vie. Et l’on peut défendre, sans sanglot de l’homme blanc, l’idée que la démocratie est le régime supérieur de l’humanité : celui qui permet à l’homme de devenir le plus humain ; celui qui est le plus respectueux de la foi religieuse ; celui qui autorise la meilleure manière de combiner la sécurité, le bien-être et la quête de sens. Ce n’est pas parce qu’elle est pluraliste que la démocratie doit avoir honte de clamer sa supériorité ; mais c’est précisément parce qu’elle est pluraliste qu’elle est supérieure.
            Simplement cette supériorité ne doit plus déboucher sur un impérialisme (l’impérialisme est un particulier qui se prend pour l’universel) ni une domination. La démocratie peut seulement compter sur son pouvoir d’attraction sans prétendre forcer les « autres » à adopter sa voie. Elle peut néanmoins exiger que, dans le cadre de ses frontières, le respect de ses principes soit absolu. Voilà les évidences sur lesquelles, à la faveur du retour tragique, nos yeux devenus myopes se rouvrent quelque peu. Souvenez-vous, il y a quelques semaines, on appelait cela « amalgame » ou « stigmatisation » ou « racisme» !
Al Qaida avait jadis lancé cette phrase fameuse : « Nous aimons la mort plus que vous n’aimez la vie » … Voici la réponse démocratique : « Nous craignons la mort moins que vous ne craignez la vie ! ».  Ce n’est pas rien.

            4) La discorde chez l’ennemi
            Retrouver de la confiance ne suffit pas ; il faut aussi affaiblir l’adversaire. Or, le talent maléfique d’un pervers est de se montrer à la fois plus puissant et moins puissant qu’il n’est en vérité. Ce faisant, il parvient à occuper tout l’esprit avec un minimum de moyen. Et c’est en ce sens aussi qu’il est destructeur. Un des grands enjeux de la lutte contre l’EI est de mesurer la nature exacte de la menace. Son idéologie touche un point sensible de notre temps, c’est incontestable et, de ce point de vue, on l’a trop longtemps sous-estimé, comme on a trop sous-estimé son impact sur la jeunesse française. Mais il faut aussi être attentif à ne pas trop le surestimer au risque de le fétichiser.
            La prudence est donc de mise et j’avoue mon hésitation. Je suis séduit par ceux qui disent que Daech a commis une erreur avec les attentats du 13 novembre, dont les cibles sont — horresco referens — moins bien choisies que celles du 7 janvier. Car s’il était « possible » d’argumenter sur le fait qu’on n’était pas Charlie (au nom du sacré) ou pas Hypercasher (au nom de la cause palestinienne) ou pas « forces de l’ordre » (au nom de l’anarchie) ; de telles subtilités perverses deviennent inexprimables à propos du Bataclan ou des Terrasses du 10e arrondissement. Aucun argument, même de la pire « mauvaise foi », ne peut parvenir à les justifier, sauf à être sympathisant affiché de Daech (et il y en a). Bref, au lieu de diviser, ces attentats unissent ou en tout cas établissent clairement la ligne de front.
Je suis également séduit par ceux qui dévoilent la faiblesse inhérente aux mouvements radicaux, forcément soumis à une surenchère de radicalisation, à une fuite en avant et donc à une division interne. Rappelons-nous : les SS ont exterminés les SA à l’été 1934 lors de la Nuit des longs couteaux ; les purges ont rythmé le régime stalinien, la Révolution culturelle ou l’Etat khmer rouge … Manifestement Daech, déjà opposé à Al-Nosra, est aux prises à de telles divisions entre ceux qui entendent renforcer l’Etat territorial (stratégie interne) et ceux qui aspirent à l’exportation (stratégie externe).
Mais combien faudra-t-il d’erreurs stratégiques ou d’attentats mal ciblés, de purges ou de guerres fratricides avant que l’EI s’effondre ? Je n’en sais rien. Comment produire « la discorde chez l’ennemi » sans jouer à l’apprenti sorcier, qui verra sa créature d’aujourd’hui lui échapper demain.
En outre, il ne faut perdre des yeux que, en dépit de l’ampleur de notre émotion, la France n’est certainement pas l’objectif le plus urgent de Daech. La Lybie est pour ce mouvement une cible autrement importante et stratégique. Là-bas la situation de déliquescence avancée offre un domaine rêvé à l’extension de la lutte.
Bref, s’il ne faut pas sous-estimer l’ennemi ; il ne faut pas non plus que sa surestimation soit contreproductive. C’est pourquoi, je ne peux que me borner ici à signaler mon hésitation en laissant le dossier à plus compétent.

5) Le manque d’Europe puissance
Retrouvant à la fois le sens du tragique (1) et la confiance en soi (3), résolu de lutter frontalement (2) tout en veillant à utiliser les divisions de l’adversaire (4), il nous reste à renforcer notre coalition (5). Et c’est là que le bât blesse le plus : nos alliés européens historiques (Allemagne, Italie) sont aussi les moins fiables et les moins performants ; tandis que ceux qui sont les moins européens (Angleterre et Russie) paraissent les plus solides. L’Amérique qui renonce — et c’est heureux — à son hyperpuissance se pose en chef d’orchestre plutôt qu’en soliste. Les alliés arabes sunnites sont tiraillés et travaillés par des conflits internes ; l’Iran est chiite ; la Turquie est « Otan que possible », le Canada retourne à son rêve multiculturel politiquement correct … Tout cela est bien bancal.
Ce que la crise syrienne révèle brutalement, ce sont les manques mais aussi le besoin d’Europe : manques criants de l’Europe administrative ; besoin urgent de l’Europe politique. Après sa crise institutionnelle, puis financière, l’espace européen entre dans une crise géopolitique qui la replace dans l’urgence de ses origines. Pour ma part, je ne vois pas d’autre salut possible pour la France (y compris pour la lutte contre l’E.I.) que dans une Europe puissance, définie par des frontières extérieures hermétiques, animée d’une stratégie commune claire, dotée de règles intérieures (notamment fiscales) convergentes qui permettront la mise en place d’une solidarité régionale. L’UE est à l’évidence un espace trop vaste et hétérogène pour y parvenir et il faut d’urgence refonder une Europe des origines à 6 ou 8 : le « noyau dur » ou l’Europa, dont parle Giscard d’Estaing. Puisque la paix, à nouveau, est en jeu, c’est peut-être le moment ; mais soyons clair : je ne vois pas comment.

Tragique, confiance, esprit de combat, intelligence stratégique et sens de l’Europe : telles les sont les armes intellectuelles qui me paraissent devoir être mobilisées dans cette lutte redoutable. Comme le dit Olivier Roy de manière lumineuse, nous n’avons pas affaire « à une radicalisation de l’Islam, mais à une islamisation de la radicalité ». Ce diagnostic dicte une tripe ligne de conduite : continuer de vivre avec les musulmans français comme s’il n’y avait pas de terrorisme (c'est-à-dire produire la laïcisation de l'islam en France selon l'esprit de 1905) ; combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de musulmans français (sans état d'âme ni mauvaise conscience) [je reprends ici des formules d'Eric Deschavanne] ; devenir ultra-vigilants et implacables dès lors qu’apparaît en France le moindre de commencement d’une tentation djihadiste. 

(Fin … à moins que …)



[1] Le communisme utilisait comme énergie motrice le ressentiment de classe ; le nazisme la hantise du mélange de race.

dimanche 22 novembre 2015

La philosophie politique de l’EI (2) : L’art politique de Daech

La philosophie politique de l’EI (2) : L’art politique de Daech
(version modifiée au 2/12/2015)
suite … 


Aspirant à détruire à la fois la tradition et la modernité, tout en rêvant d’un passé pur et en usant des moyens les plus modernes, l’idéologie de l’EI repose donc sur une gigantesque contradiction. Pour cette raison, l’EI ne peut pas gagner : c’est la bonne nouvelle. Mais la mauvaise, c’est que l’histoire nous apprend qu’une contradiction peut mettre très longtemps à se résoudre et faire, dans l’intervalle, énormément de dégâts. En fait, c’est tout le chemin de l’histoire qui est pavé de contradictions … 
Je souhaiterai donc poursuivre cette réflexion de philosophie politique, en passant de l’analyse de la théorie à celle de la pratique : quelle est la philosophie politique appliquée de Daech ? Quelles sont les règles de son art politique ?


Là encore, une fois l’émotion passée, il convient d’analyser la pratique non comme une dérive ou une exception, mais comme une méthode politique systématique, soigneusement conçue et rigoureusement établie. Il s’agit au fond de l’art politique totalitaire perfectionné et modernisé par le djihadisme. J’en perçois quatre dimensions principales qu’il faut un peu resituer dans l’histoire, car elles sont loin d’être toutes inédites.

1) La terreur comme politique

            Le 5 septembre 1793, l'avocat Bertrand Barère, membre du Comité de Salut Public (le gouvernement républicain) demande à la Convention nationale de prendre toutes les mesures pour sauver les acquis de la Révolution. L'assemblée met « la Terreur à l'ordre du jour ». Mais ce qui, au départ, est défendu comme un moyen de défense, devient peu à peu dans le discours révolutionnaire une fin en soi : il ne s’agit pas seulement de sauver la Révolution par la Terreur, mais de définir la Révolution comme Terreur. De cette manière, la Révolution cesse d’être un chemin pour devenir le but lui-même. Robespierre pour la nommer usait de cette formule géniale : « le despotisme de la liberté » ! … Et Saint Just : « Ce qui constitue la République, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé » (8 Ventôse an II) … Et Billaud-Varenne : « Il faut pour ainsi dire récréer le peuple qu’on veut rendre  à la liberté » (1er Floréal an II).
            A ce premier stade du terrorisme, pratiqué par un Etat, il faut ajouter un deuxième initié à partir des années 1880 chez les populistes puis les anarchistes russes. C’est cette fois-ci contre l’Etat que le terrorisme se conçoit par des groupuscules dont la puissance de nuisance est démultipliée du fait d’une innovation technologique majeure : la dynamite ! Avec peu de moyens matériels et humains, celle-ci permet de réaliser le maximum de dégâts. Ou plutôt, selon la définition de Raymond Aron, elle permet, sans atteindre en profondeur les forces armées de l’adversaire, de produire des effets psychologiques démesurés. Le terrorisme vise en effet à déstabiliser les esprits et à sidérer les volontés par une action dont l’impact matériel est dérisoire. Le terrorisme est l’arme non seulement du faible (comme la guérilla), mais du très faible …
            C’est cette double logique (étatiste et anarchiste), qui est à l’œuvre dans l’idéologie de l’EI, manifestement instruite aux meilleures sources de l’histoire occidentale. En témoigne, le contenu de l’opuscule attribué à Abu Bakr al-Naji intitulé « L’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique à franchir par l’Oumma » qui détaille la stratégie à mener pour la victoire.
Comme l’écrit Wladimir Glasman, « L'ouvrage soutient qu'en provoquant un déchaînement de violence dans les pays musulmans, les djihadistes contribueront à l'épuisement des structures étatiques et à l'instauration d'une situation de chaos ou de sauvagerie. Les populations perdront confiance en leurs gouvernants, qui, dépassés, ne sauront répondre à la violence que par une violence supérieure. Les djihadistes devront se saisir de la situation de chaos qu'ils auront provoquée et obtenir le soutien populaire en s'imposant comme la seule alternative. En rétablissant la sécurité, en remettant en route les services sociaux, en distribuant nourriture et médicaments, et en prenant en charge l'administration des territoires, ils géreront ce chaos, conformément à un schéma de construction étatique hobbesien. À mesure que les « territoires du chaos » s'étendront, les régions administrées par les djihadistes se multiplieront, formant le noyau de leur futur califat. Convaincues ou non, les populations accepteront cette gouvernance islamique » [L’État islamique, un État à part entière ? (2/3) [archive]]
            On doit  s’en convaincre : le terrorisme n’est pas un simple moyen, il est la fin même de l’EI. Et ceux qui disent qu’il ne faut pas provoquer les terroristes pour les « calmer » se trompent lourdement sur la nature de ce mouvement, dont l’idéologie est structurellement paranoïaque.

2) Le complot comme idéologie
C’est le deuxième instrument de l’art politique de l’EI : la rhétorique du complot. Comme pour les terroristes français, les fascistes et les staliniens, le « conspirationnisme » représente pour l’EI le moyen de créer une contre-culture djihadiste en se démarquant à la fois de l’Islam canal historique et de la modernité laïque. Son fonctionnement est limpide (voir ici P.-A. Taguieff et Laurent Bazin et PHT, Tous paranos, l’Aube, 2011) : 1) rien n’arrive par accident ; 2) tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées ; 3) rien n’est tel qu’il paraît être ; 4) tout est lié mais de façon occulte.
Il y a d’abord dans cette méthode une vision du monde qui a l’avantage de la clarté et de la simplicité. Alors que l’époque contemporaine, dépourvue de « grand récit », semble incompréhensible pour tout un chacun (sauf à s’engager dans des études longues et se parer de nuances), la théorie du complot permet, avec peu de moyens [dans le conflit des idées : c’est aussi l’arme du faible], de donner sens à tout ce qui advient, même ce qui semble tout à fait anodin. La théorie du complot est une forme de dopage intellectuel, par lequel on augmente artificiellement ses capacités d’interprétation du monde pour parvenir au rêve de tout intellectuel : tout expliquer ! C’est aussi pour cela que la principale victime de cette « contre-culture » est l’adolescent ; celui qui, pour grandir, a besoin de s’arracher de la vision parentale  (ou officielle) du monde.
Derrière tous les événements, on voit la main d’un groupe (par exemple, « franc-maçon-judéo-américano-illuminati-… ») qui tire les ficelles et tisse sa toile dans le plus grand secret. « La plus belle des ruses du diable, écrivait Baudelaire (1869), est de vous persuader qu’il n’existe pas ». En effet, peu importent les preuves ou les évidences ! Si le complot est réel, il est puissant ; s’il est puissant, il est secret ; et s’il est secret, il n’est ni montrable ni démontrable. Donc, l’absence de preuves de complot atteste la réalité et la puissance du complot ! CQFD.
 A partir de là, le délire paranoïaque fonctionne à plein régime : toutes les objections émises par les adversaires, loin de réfuter, confirment la conspiration mondiale ; toutes les pseudo-« évidences » viennent accréditer la nécessité d’un combat à mort. Refuser le complot, c’est être soit naïf soit complice.
Ce par quoi cette « théorie » débouche rapidement sur une pratique : il faut éveiller les naïf et éliminer les complices. Fort de sa lucidité face aux masses abruties et serviles, l’adepte se convainc de sa supériorité, de son élection … et donc de l’importance de son engagement sacrificiel. Pour faire triompher le contre-monde, il doit détruire le monde.

           
3) La destruction comme horizon
            La modernité a inventé deux méthodes pour se libérer de la tradition : la table rase et le patrimoine. La première consiste à tenter d’éradiquer le passé en le boutant hors du présent. Peu importe que ce soit pour créer un avenir radieux (marxisme-lénino-stalinisme) ou retrouver un âge d’or mythique (fascisme et fondamentalisme), il s’agit toujours du même projet adolescent qui estime que l’émancipation passe par la destruction des racines (voir Maurice Barrès, Les déracinés). La seconde méthode est celle de la « patrimonialisation » qui consiste d’abord à « formoliser » le passé, pour le poser comme différent de soi (figé en musée), puis de se le réapproprier par l’analyse et la réflexion cultivées. L’Occident, après avoir goûté et initié la première méthode (« du passé faisons table rase ! »), s’est lancé à corps perdu dans la seconde. Celle-ci s’est ensuite diffusée dans le monde entier : musées, « heritage village », sites archéologiques, festivals des cultures indigènes… L’invention du tourisme culturel incarne parfaitement cette forme subtile de l’impérialisme moderne, car c’est en mettant la tradition au musée qu’on parvient à la neutraliser comme Tradition sans pour autant l’abolir.
            Dans son conflit contre l’Occident et sa défense d’une tradition pure, il est donc tout naturel que l’EI renoue avec la première pratique moderne (celle inventée par Savonarole, prolongée par la Révolution française et démultipliée par tous les régimes totalitaires) de la table rase. La démolition des sites païens, la destruction des statues du musée de Mossoul (février 2015), l’attaque du musée du Bardo de Tunis (mars 2015), la mise à sac de Palmyre (été 2015), ne peuvent s’interpréter autrement. Accessoirement, cette destruction peut fort bien s’accommoder d’un trafic intense des œuvres dérobées. N’oublions pas que la destruction de la sublime basilique de Cluny après la Révolution, s’est faite par la vente de ses pierres … Car détruire est coûteux !

4) Le sacrifice narcissique de soi comme mode de recrutement
L’individualisme contemporain est pris entre deux tentations qui sont pour lui comme Charybde et Scylla. La première est la plus connue. C’est celle du narcissisme : quand l’ego se gonfle au point d’oublier l’altérité, celle de l’entourage, du temps, de l’espace, du monde, de la mort, … Tout alors se ramène à soi dans un délire mégalomane et égocentrique. L’individu ne connaît plus de limites — transhumanisme ; toute puissance —, il ne se reconnaît plus de racines — self made man —, il aspire à ne se nourrir que de lui-même.
Mais, à l’opposé de cette première tentation et devant sa démesure, en survient une autre, tout aussi séduisante et sans doute tout aussi « démesurée » : celle du vide, du néant et de la soumission. L’individu dépressif, fatigué d’être lui-même (comme dit, Alain Ehrenberg), cherche à s’exténuer dans le rien, à s’effacer dans le neutre, à se dissiper dans le fade. Cet individu-là n’a pas de conviction (car tout est relatif), pas d’âge (car il faudrait « le faire »), pas de sexe (pardon ! … de genre), pas d’intérêt (pour ne pas risquer les « conflits » du même nom), pas d’identité (car elle est toujours trahison), …
« Entre l’amour de soi jusqu’à l’éviction du reste (narcissisme) et la volonté d’abolition de soi dans ses expressions les plus variées, entre l’absolu de l’être et l’être rien, peut-être n’aurons-nous jamais fini de balancer », écrivait déjà Marcel Gauchet, dans le Désenchantement du monde (1985).
Ces deux tentations du Tout et du Rien constituent, quand elles sont radicales, une véritable antinomie. Ce qui signifie aussi qu’en dépit de leur opposition elles ont un point commun : celui d’espérer dépasser la finitude humaine. La première dans le rêve de l’infini ; la seconde dans le fantasme de l’indéfini ; la première dans l’idéal d’un devenir-dieu ; la seconde dans la nostalgie d’un redevenir-fœtus (Cf. David Le Breton, Disparaître de soi, Métaillé, 2015). Oserai-je dire que Michel Houellebecq me semble aujourd’hui celui qui, avec le plus de profondeur et de constance, explore cette double tentation hypermoderne en même temps que leur possible convergence ? Car le désir fou d’une immortalité clonée et téléchargée dans La Tentation d’une île rejoint l’abandon assumé et réfléchi de l’exigeante autonomie dans Soumission.
L’extraordinaire génie maléfique de l’EI est de prétendre réconcilier ces deux tentations : ce qui, évidemment, est impossible ! Ce n’est pas pour rien que les cibles privilégiée de son recrutement sont les adolescents et jeunes adultes. Dounia Bouzar, présidente du CPDSI [Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam] dans son livre impressionnant (Comment sortir de l’emprise djihadiste ? 2015) en démonte minutieusement le mécanisme.
« Le discours « djiahadiste » donne l’illusion au jeune endoctriné que son malaise (vis-à-vis de ses amis, de ses résultats scolaires, de la société …) provient du fait qu’il est élu par Dieu comme un être supérieur qui détient la Vérité et qui a plus de discernement que les « autres ». Le basculement dans l’embrigadement « djihadiste » correspond toujours à la rencontre entre un malaise, souvent passager (comme le ressent tout adolescent), et un discours qui prétend en dévoiler les causes. Les  « djiahadistes » transforment ainsi le sentiment de malaise en preuve de toute-puissance » (chap. 2).
Un désir de soumission joint à l’espoir de toute-puissance ; un narcissisme de la contrition ; le culte du selfie associé à la détestation des images ;  l’iconoclasme le plus radical combiné à l’esthétisme de Call of Duty, Matrix, le Seigneur des anneaux et Assassins’ Creed réunis, … Et l’on pourrait multiplier les oxymores à l’infini …
La mise au jour de cette mécanique permet d’expliquer l’âge cible, dont les données du CPDSI peuvent offrir une idée : « Le début du processus [d’embrigadement] a lieu fréquemment lors du passage à l’âge adulte : 30% sont des mineurs (de plus en plus jeunes), 39% sont des jeunes majeurs (18-21 ans) et 31% sont des majeurs de 21 à 28 ans. Aucun parent ne nous appelle pour des adultes de plus de 30 ans, ce qui ne signifie pas qu’ils n’existent pas ».
Elle permet aussi de tordre le cou (si je puis dire) à la thèse du « malaise social ». Voici ce qu’écrit Dounia Bouzar : Si le «  discours de l’islam radical touchait au départ les jeunes « sans pères ni repères », qui avaient grandi dans les foyers éducatifs, sans histoire familiale rassurante, sans appartenance territoriale, en échec scolaire, en manque d’amour, sans espoir social, victimes d’humiliations diverses … Avec le CPDSI, je découvris avec stupéfaction que les jeunes à qui nous avions affaire avaient grandi « avec une petite cuillère d’argent dans la bouche » … En effet, les parents qui appelaient étaient plutôt issus des classes moyennes et supérieures : des professeurs, des éducateurs, des artistes, des fonctionnaires, des avocats, des médecins, … Leurs enfants avaient grandi dans un milieu sécurisant et épanouissant ; ils étaient souvent en pleine réussite scolaire » [introduction] Aucune raison de cibler les « seuls désaffiliés sociaux » puisque toute l’emprise djihadiste vise à couper tous les liens : avec les amis, avec les loisirs, avec les parents, avec la culture, … avec soi.
            L’idéologie perverse de l’EI joue vise ce désir du « suicide narcissique » qui constitue une des fragilités de l’adolescence (il faut mourir pour devenir quelqu’un), et auquel répondait jadis le « rite d’initiation ». N’en tirons pas cette conclusion hâtive qu’il faudrait restaurer de tels rites (ou à défaut le service militaire) ! Ce serait tout à fait artificiel et d’ailleurs voué à l’échec. N’oublions pas que l’immense partie de la jeunesse européenne parvient à entrer dans l’âge adulte sans que devenir djihadiste … La modernité dispose de nombreuses voies et moyens pour franchir cette étape, mais dans leur diversité moins évidente et plus complexes elles laissent quelques individus sur le bord du chemin : destruction créatrice encore … 

La terreur comme politique, le complot comme idéologie, la destruction comme horizon, le sacrifice narcissique comme pouvoir de séduction : sous réserve d’inventaire nous avons là les quatre principaux instruments de l’art politique djihadiste. SI j’ai été plus long sur le dernier, c’est qu’il me semble (peut-être) le plus inédit. En tout cas, après la principes de philosophie politique, après les règles de l’art politique, il me reste à envisager les moyens de lutter : comment les démocraties peuvent-elles s’opposer sans se renier à cette puissance perverse de l’EI ?


(… à suivre)

vendredi 20 novembre 2015

La philosophie politique de l’EI (1)


Le titre pourra choquer : peut-on attribuer la dignité d’une pensée philosophique aux monstrueux auteurs des attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015 ? Sous l’effet de la sidération, on préférera les qualificatifs de fous furieux ou de barbares archaïques. Mais, une fois l’émotion passée, il faut mesurer sa double erreur : décidément ces fous sont bien rationnels et ces barbares bien au fait des technologies les plus avancées. En outre, comme nous avons par le passé trop souvent sous-estimé cet adversaire redoutable, tentons de comprendre l’idéologie qui l’anime. Si elle peut séduire tant de personnes y compris dans notre univers démocratique et au point de lui sacrifier leurs vies, il est urgent d’identifier les ressorts de son pouvoir d’attraction et, donc aussi, sa cohérence.

Je suivrai ici de près l’analyse de Marcel Gauchet (« Les ressorts du fondamentalisme islamique » Le Débat, 2015-3, pp. 63-81) qui me semble la plus éclairante, parce qu’elle situe cette forme particulière de fondamentalisme dans le temps long de l’histoire humaine, alors que nous restons un peu trop collés au fil de l’actualité.

1) La transition moderne

            Sociétés religieuses vs sociétés modernes
            Tout le mystère de l’’histoire humaine peut se lire comme celui d’une transition, longue et sinueuse, entre deux types de société : les sociétés religieuses et les sociétés modernes. Comment comprendre que de l’univers religieux des anciens ait pu naître notre univers laïque et démocratique ? Tout semble en effet opposer les sociétés traditionnelles  et les sociétés modernes : nous nous pensons individuellement et collectivement autonomes, maîtres et possesseurs de nos règles de vie et de nos lois, alors qu’elles s’affirmaient « hétéronomes », rejetant dans le passé ou le sacré la source ultime de toutes normes ; nous apprécions plus que tout le progrès et l’innovation, alors qu’elles les regardaient comme les péchés par excellence, leur préférant la pérennité de la coutume et la valeur du passé ; nous faisons spontanément de l’individu la valeur cardinale de nos sociétés, alors qu’elles n’accordaient d’existence à l’être humain que comme membre d’une collectivité (holisme) qui l’englobe et la dépasse à tous égards ; nous pensons les humains comme des égaux quel que soit leur sexe, leur âge, leur ethnie ou leur position sociale, tandis qu’elles envisageaient d’emblée une multitude de degrés dans un  continuum hiérarchique.
            Autonomie, progrès, individualisme, égalité contre hétéronomie, tradition, holisme, hiérarchie : l’opposition est totale. L’histoire de ce passage d’une société à son contraire est longue, sinueuse, marquée d’innombrables accélérations et régressions. Son point d’aboutissement (non nécessaire) est la démocratie capitaliste occidentale, qui suscite dans le monde un double mouvement d’attraction et de répulsion. Attraction pour son mode de vie prospère et pacifique ; répulsion pour la puissance destructrice qu’elle recèle à l’égard du « monde d’avant ».

            Destruction créatrice vs révolution conservatrice
            Cette histoire de la transition moderne est marquée par deux types de forces qu’on pourrait appeler tragiques. D’un côté, celles de la « destruction créatrice » propres au capitalisme, mais aussi à la démocratie ; de l’autre, celles de la « révolution conservatrice » propres aux adversaires de la transition.
         Exemples des premières : la destruction des solidarités traditionnelles oblige à créer des solidarités nouvelles (Etat providence) ; la fin des paysans contraint à inventer l’écologie ; …
            Exemples des secondes : le désir de Luther de revenir contre les dérives « modernistes » de l’Eglise de son temps au message pur et originel du christianisme ; mais ce faisant Luther invente et accélère la modernité en promouvant « l’esprit critique » contre l’autorité. Conservateur dans son projet, il se révèle révolutionnaire dans sa méthode. Même chose pour Hobbes qui, aspirant à refonder l’autorité politique légitime, contribue à sa démocratisation ; … 
            Destruction créatrice et révolution conservatrice, sont les deux tempos qui rythment la grande transition moderne depuis qu’elle est enclenchée.
            Mais au XXe siècle, tout s’accélère : la révolution industrielle achève de détruire l’ancestrale société paysanne (fondamentalement religieuse et traditionnelle dans son principe) sans que l’on puisse d’emblée percevoir le nouveau cadre de la « recréation ».  Ce sentiment de fin du monde entraîne une réaction terrible : celle du totalitarisme.

            Le totalitarisme
            Le mot, rappelons-le, est utilisé pour la première fois de manière positive par Mussolini en 1932 pour désigner l’Etat « totalitaire » qu’il appelle de ses vœux. Cet idéal se conçoit à partir de l’échec des démocraties libérales ou, plus exactement des « gouvernements représentatifs ». Que leur reproche-t-il ? Tout simplement de n’être ni des gouvernements ni représentatifs. Ce ne sont pas des gouvernements, car englués dans les crises parlementaires, ils apparaissent tout à fait impuissants ; et ils ne sont pas représentatifs, car leur pouvoir leur semble préempté par une caste bourgeoise égoïste et sectaire. C’est face à ce double échec que Mussolini forge l’idée d’un Etat totalitaire qui retrouverait le véritable sens de la communauté (holisme), la réalité du lien social (hiérarchie), une autorité incontestée (hétéronomie) et lutterait contre l’individualisme destructeur. Sans l’identifier lui-même, Mussolini aspire à la restauration d’une société religieuse ; mais, nourri de la philosophie moderne de l’histoire, il inscrit son projet dans le futur (révolution) plutôt que dans le passé en mobilisant pour y parvenir tous les instruments modernes (technologies, propagande, gestion des masses) en cherchant à les « retourner » contre la modernité qui les a produits.
            Le nazisme, tout comme le marxisme-léninisme et le stalinisme entrent pleinement dans le cadre de ce projet, même si c’est, à chaque fois, selon des modalités et des stratégies différentes. Cela justifie assez la validité (pourtant toujours contestée) du concept de totalitarisme. L’idée qu’ils sont des « religions séculières » (Aron) permet de rendre raison de leur structure contradictoire, mélange monstrueux d’Ancien et de Moderne ; d’hyper-traditionalisme et d’ultra-modernisme.
            A la place du contenu religieux, le totalitarisme a mis la science, soit l’autorité suprême de l’âge moderne. La lutte des races dans un cas, lutte des classes dans l’autre, permettent de rendre compte de la totalité du devenir historique, d’en prédire de manière certaine le cours et d’en déduire une politique vraie. Accessoirement, elle permet de considérer ses opposants comme de simples erreurs de raisonnement ou bugs du logiciel qu’il convient d’effacer froidement sans regrets ni scrupules : et même par devoir !
             
            Le Fondamentalisme
            Le totalitarisme est une maladie moderne intra-européenne. Le fondamentalisme, s’il émerge en Occident, se développe avec toute sa puissance dans l’espace non occidental. Celui qui subit de plein fouet les destructions causées par la modernité ; et ce, avec une ampleur et une rapidité, sans commune mesure avec l’histoire européenne. Le terme de fondamentalisme apparaît dans le contexte du protestantisme américain du début du XXe siècle. Il aspire à replacer à la religion au fondement de la société dans son ensemble. Pour ce faire, il conteste l’arme de la modernisation qui semble la plus incontestable : la science. C’est pourtant la plus massivement destructrice, puisqu’une fois qu’on y entre, elle oblige à renier la tradition, la création, la hiérarchie, la communauté … bref, l’ensemble de la société religieuse. Le mouvement « créationniste » américain trouve ses racines dans ce mouvement anti-scientifique.
            Mais cette contestation de la vision scientifique du monde n’empêche nullement d’user tous ses produits dérivés pour favoriser le projet d’un retour à la tradition encore plus pure et plus originelle que celle des églises officielles. Telle est la contradiction essentielle du fondamentalisme : il rejette la tradition qu’il prétend accomplir (quête d’une religion plus pure) ; et il adopte la modernité qu’il entend abolir (utilisation des armes modernes). Où l’on retrouve la structure : hypertraditionalisme et ultramodernisme.
            Mais l’esprit fondamentaliste se distingue de l’esprit totalitaire par son refus de la vision scientifique au profit de la religion. Alors que le totalitarisme tentait de rendre religieuse la politique ; le fondamentalisme (re)-politise la religion : il transforme la religion en idéologie.

2) Le fondamentalisme islamique

            Dans son article déjà cité, Marcel Gauchet éclaire de manière limpide le mécanisme de création et de diffusion du fondamentalisme musulman. Puisqu’on ne saurait mieux dire que lui, je me contente ici de résumer son analyse indispensable.

            Naissance
            C’est chez le penseur pakistanais Mawdudi (1903-1979), créateur de Jamaat-e-Islami, que l’on trouve les fondements du fondamentalisme musulman. Le contexte est celui des années 1930 et des luttes de décolonisation de l’empire des Indes. Face aux Britanniques, Mawdudi ne se contente pas de revendiquer la création d’un « Etat des musulmans », mais il appelle un « Etat islamique », formule dont il semble être l’inventeur.
            On trouve chez lui trois redéfinitions qui constituent les piliers du fondamentalisme : redéfinition de la religion, de la souveraineté et du djihad.
1) Pour Mawdudi, « l’Islam n’est pas une religion dans le sens communément admis de ce mot. C’est un système comprenant tous les aspects de la vie ».  La charia qui en constitue le cœur embrasse l’organisation collective dans son ensemble. Elle définit aussi bien « les relations familiales, les affaires sociales et économiques, l’administration, les droits et les devoirs des citoyens, le système judiciaire, les lois de la guerre et de la paix et les relations internationales ». Bref, elle détermine un ordre social « où rien n’est superflu et où rien ne manque ».
2) En matière politique, Mawdudi prône une « théodémocratie », récusant la version occidentale de la démocratie qui transfère indûment la souveraineté qui n’appartient qu’à Dieu au peuple, mais reconnaissant à ce dernier le choix de ses dirigeants.
            3) Il théorise le djihad dans une perspective radicalement universaliste, dont l’horizon est le califat conçu comme Etat islamique mondial — « L’islam revendique toute la terre et non une petite partie ».
            Ces trois idées feront leur chemin tant chez les Frères musulmans d’Egypte qu’au sein du clergé de l’Iran chiite.
            J’ajoute un point biographique : né en Inde, Mawdudi meurt aux Etats-Unis en 1979 dans l’Etat de New York. Il était venu y soigner une maladie rénale près de son fils médecin … L’Occident est honni mais certains de ses progrès sont appréciés !

            Ce premier germe du fondamentalisme musulman, suivi de quelques autres, reste assez marginal jusque dans les années 1970. Dans le monde arabe, la révolte contre les impérialismes prend jusqu’alors une forme socialiste et non encore islamiste. Le « socialisme arabe », celui par exemple du parti Baas, d’Irak et de Syrie, est laïc, scientifique, révolutionnaire, progressiste. Il utilise, pour aller vite, le langage « totalitaire » européen sans adopter encore sa voie propre.

            Conditions de diffusion
            Ce sont trois facteurs principaux qui vont contribuer à la montée en puissance du fondamentalisme musulman.
            a) Il y a d’abord un profond sentiment d’humiliation. Alors que l’Islam se considère comme « le dernier mot » de Dieu, comme le monothéisme ultime, donc « le plus vrai », comme le « sceau de la prophétie », elle se voit géopolitiquement soumise, historiquement dominée, spirituellement défaite. Cette anomalie produit un ressentiment puissant, source d’une énergie à utiliser.
            b) D’autant que l’Islam a toujours l’esprit l’épopée de sa fondation et de sa diffusion extraordinairement rapide. Cet « esprit de conquête », héritée des origines, donne à son universalisme (trait obligé de tout monothéisme, puisqu’un seul Dieu règne) sa dimension spécifique. En dépit de la division et de la soumission accidentelles, l’empire unifié reste l’horizon.
            c) Cette perspective est nourrie par un troisième trait caractéristique : la surenchère littéraliste. Sans doute, toutes les religions du livre sont-elles confrontées au mystère du message divin mis en mot. Mais, alors que le judaïsme et le christianisme intègrent le moment herméneutique comme un moment nécessaire de leur doctrine : pour eux, si l’esprit est divin, les mots sont humains, et ces humains sont plus ou moins inspirés (tables de la loi, prophètes, témoins évangélistes) ; l’islam tend à délégitimer toute espèce d’interprétation au nom d’une lettre elle-même considérée comme de part en part divine. C’est Dieu lui-même qui a dicté son message à un prophète jusqu’alors analphabète. Une telle lecture, qui méconnaît tout ce qu’on sait de l’établissement laborieux et tardif du texte coranique et toutes les querelles internes à l’Islam, conduit à ce qu’on pourrait appeler une « ontologie textuelle », soit : l’idée que seul le Coran est réel ; que le Coran est plus réel que le réel. Le salafisme, héritier du wahabisme, représente une telle dérive littéraliste. En un premier sens, il peut être tout à fait inoffensif et déboucher sur une pratique religieuse focalisée sur la lecture du Coran et l’observance stricte de ses commandements (puisque le texte est la seule réalité qui vaille) ; mais, en un second sens, il peut aussi se scandaliser de voir que la réalité colle si peu au texte et en conclure qu’il convient de la forcer à changer ! La démarche est là beaucoup moins inoffensive, on s’en doute. Mais ce qui importe c’est que rien dans la première tendance ne peut venir freiner la seconde. Ce pourquoi, d’ailleurs, les salafistes quiétistes se contentent aujourd’hui, face aux attentats et aux crimes, de dire « c’est pas nous ! » sans trouver aucune bonne raison d’affronter ces autres « eux-mêmes » devenus activistes.
            Sentiment d’humiliation, esprit de conquête, rigorisme littéraliste : ces trois ferments vont arriver à maturation au moment même où l’idéologie totalitaire épuise ses derniers feux.

            1979
            Marcel Gauchet pointe, avec raison, l’année 1979 comme le basculement spectaculaire de l’esprit totalitaire à l’esprit fondamentaliste dans un contexte de triomphe de la modernité. 1979, c’est la révolution islamique d’Iran qui installe pour la première fois le fondamentalisme musulman au pouvoir. Cela se passe dans l’espace chiite qui, du fait de son clergé, facilite les prises d’autorité. Mais cela se passe aussi dans l’univers persan, au nom d’une identité nationale qui soutient très efficacement la « révolution conservatrice ». 1979, c’est aussi la sortie de la Chine de l’ère maoiste. Deng Xiaoping reconnaît que le marxisme-léninisme ne marche pas pour conduire un pays sur le chemin du progrès : le capitalisme est plus efficace. 1979, c’est enfin l’invasion soviétique de l’Afghanistan et la montée en puissance de la résistance au nom de l’Islam sunnite à l’impérialisme devenu soviétique. Elle marque l’invention du djihadisme contemporain.
            Ces trois événements révèlent a posteriori un passage de témoin. Dans un contexte où la démocratie libérale et capitaliste se fait de plus en plus triomphante (mondialisation marchande) se dessine discrètement la montée en puissance d’une nouvelle forme redoutable de contestation de la modernité et de l’Occident.
            Sans doute, ne faut-il pas trop exagérer. L’exemple iranien montre que si la révolution est belle, elle ne produit pas toujours les effets souhaités. Aujourd’hui 36 ans après l’instauration de la république d’Iran, force est de constater qu’il n’y a pas eu de restauration d’une société religieuse au sens strict du terme. Bien au contraire, contre l’intention de ses chefs, l’Iran est entré dans la modernité et va y entrer toujours plus rapidement. La révolution conservatrice alimente là encore la destruction créatrice … 
            Mais si l’on peut être raisonnablement optimiste sur l’Iran, il n’en va pas de même l’islam sunnite.

            La seconde guerre du golfe
            La seconde guerre du golfe (2003) fait éclater l’équilibre de la terreur que Saddam Hussein faisait régner dans son propre pays entre les ethnies (musulmans-kurdes), entre les islams (sunnites-chiites), entre les tribus.
            L’effondrement du pouvoir sunnite face à l’esprit de revanche chiite entraîne des alliances qui semblent contre-nature : les anciens dignitaires du parti Baas (résurrection arabe et socialiste), spécialistes du terrorisme d’Etat s’allient avec les terroristes anarchistes de la branche irakienne d’Al Qaïda, fondée par le jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui. En vérité, rien n’est moins surprenant : l’esprit totalitaire et l’esprit fondamentaliste, animés par la même haine fascinée de la modernité, se retrouvent sur l’essentiel : leurs ennemis et  leur contradiction matricielle. Le cocktail est d’une efficacité redoutable : le 13 octobre 2006, l’union de plusieurs groupes djihadistes annoncent la création de l’Etat islamique d’Irak (EII) ; le 29 juin 2014, dans la foulée de prise de Mossoul en Irak : Abou Bakr Al-Baghdadi s’autoproclame chef de l’Etat Islamique en Iral et au Levant (EIIL) en se référant aux califat ottoman (1517-1924), abbasside (750-1258) et ommeyade (661-750).



(à suivre …)