vendredi 30 septembre 2011

Déclin de l’Occident ?


[paru dans la Tribune, mars 2011]

            Voilà dix ans que l’histoire du monde ne cesse de s’accélérer. Depuis le 11 septembre 2001 exactement, quand, après avoir cru un bref instant à la fin de l’histoire, on perçut soudain l’augmentation de la fréquence des événements planétaires. Depuis tous ou presque, semblent attester le scénario d’un déclin de l’Occident. Le 11 septembre apparut ainsi comme la contestation radicale du modèle démocratique ouvrant la perspective d’un choc des civilisations. Le 15 septembre 2008, début révélé de la crise financière, fut interprété comme le commencement la débâcle du capitalisme et l’affaiblissement de l’hyperpuissance américaine, mise en échec sur tous les fronts. Depuis le 11 mars 2011, enfin, nous assistons à la pire catastrophe qu’ait connu un pays développé, obligé de reconnaître aussi bien face à une nature déchaînée que face à ses propres créations technologiques : no, we cannot ! La modernité occidentale serait ainsi ébranlée dans ses trois contributions majeures, historico-mondiales : la démocratie, le capitalisme et la techno-science. L’hubris (la démesure) d’une maîtrise par l’homme de son destin semble trouver dans ces trois coups du sort sa punition et son terme. Requiem in pace : l’Occident est fini !
            Voilà ce que nous allons entendre dans les prochains jours. C’est beau, c’est crépusculaire, c’est tragique ! Mais est-ce exact ? C’est ce dont on peut douter, et en tout cas discuter pour au moins trois raisons.
            1) D’abord, dans la série actuelle, il y a au moins une bonne nouvelle : les révolutions arabes. Certes, on ne sait pas encore ce que cela va donner, et il se pourrait bien que, pour certaines, elles soient ou étouffées dans l’œuf ou peu libérales dans leurs motifs. Mais il n’empêche que, pour la première fois depuis dix ans, l’islamisme radical paraît ringard et dépassé. A l’inverse, l’attrait pour le libéralisme politique et pour les valeurs démocratiques n’a jamais semblé aussi puissant. Et ici, ce n’est pas le Nord (ou l’Occident) qui convertit (croisade), impose (colonialisme) ou exporte (impérialisme) son modèle, mais c’est le Sud (ou l’Orient) qui se dirige de lui-même vers le lieu de « rendez-vous des civilisations » (Youssef Courbage et Emmanuel Todd, seuil, 2007) en inventant son propre chemin.
            2) Ensuite, l’exigence qui se manifeste à travers ces trois séries d’événements ne tend certainement pas vers un fatalisme satisfait ou une volonté de « lâcher prise », mais au contraire vers un surcroît de maîtrise. Les crises actuelles, qu’elles soient politiques, économiques ou environnementales, ne suggèrent pas qu’il faille arrêter la démocratie, le capitalisme ou la science, mais elles invitent au contraire à être davantage démocrate, plus efficacement et sagement capitaliste et, encore plus scientifique, pour tenter de mesurer les risques et les périls de nos propres actions. Il faudra, plus que jamais, dans les débats à venir se méfier des séductions de la Révolution ou des oripeaux de la pensée réactionnaire (cumulables d’ailleurs dans l’espoir impuissant et douteux d’une révolution conservatrice), pour se consacrer à la seule tâche qui mérite d’être accomplie et qui est assez difficile comme cela : la réforme.
            3) De ce point de vue, l’urgence est la gouvernance mondiale : ou comment piloter de manière plurielle une modernité et une planète qui tend à être de plus en plus commune ? C’est le grand défi de la mondialisation, celui d’une justice globale, d’une prospérité partagée et durable, d’une démocratie planétaire. Dans ce formidable challenge, l’Occident doit se garder autant du doute que de l’arrogance, qui sont ses deux tentations perpétuelles. Mais on oublie trop souvent qu’il n’est aucune idée plus consubstantielle à l’Occident que celle du déclin de l’Occident. Qu’elle fleurisse encore et toujours est donc plutôt un signe de bonne santé !

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