vendredi 29 juin 2012

Sommes-nous devenus trouillards ?


            Nos sociétés seraient-elles devenues trouillardes ? C’est ce qu’on pourrait croire en constatant la place paradoxale que la peur y occupe. Elle est paradoxale pour au moins trois raisons. Comment, tout d’abord, ne pas voir que nous vivons dans un monde où la sécurité règne comme jamais dans l’histoire de l’humanité ? La guerre s’est éloignée, la famine a disparu, l’homicide décline, l’espérance de vie augmente, la médecine n’a jamais été aussi efficace … et, au lieu de nous réjouir, c’est la trouille qui nous taraude dans tous les moments de notre vie quotidienne. On a peur de manger, de boire, de respirer, de faire l’amour, et de fumer ensuite …  Ce sont d’innombrables petites phobies qui semblent avoir pris la place des terreurs d’autrefois. A ceci près pourtant que, dans notre univers laïque, rationnel et scientifique — et c’est un deuxième paradoxe — l’angoisse de l’apocalypse ne nous a pas quitté : effet du réchauffement climatique, catastrophe nucléaire, crash financier … l’évocation de ces risques, réels, retrouvent dans l’espace public des accents prophétiques bien au-delà de leur analyse rationnelle. Enfin, et c’est le plus surprenant, la peur s’est déculpabilisée. Jadis considérée comme une passion infantile (ou féminine !), elle était un vice dont l’adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a presque acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble pas commet le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ? On peut avancer trois types d’interprétation.
            1) Une première (d’inspiration nietzschéenne) mettra cette crainte générale sur le compte du déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergeants, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D’un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la fonction protectrice de l’Etat infantiliserait la société en sur-assistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.
            2) Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D’où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration des conditions.
            3) Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. A défaut d’avoir un avenir radieux, une horizon béni, — et nous sommes immunisés en la matière ! — il reste très utile d’avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique,  la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président honni, … tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref : la peur rassure ! C’est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis.
            Chacun pourra choisir entre ces trois interprétations et même tenter une habile motion de synthèse. Mais il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Ce serait le comble ! 
Chronique Clivages, paru dans Philosophie Magazine, Juin 2012.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire