mercredi 13 novembre 2013

Gilgamesh vs Peter Pan


            Parmi les grands mythes qui nous racontent les âges et la manière dont il faudrait les vivre, il y en a deux qui, assurément, occupent une place à part. Le premier est le plus ancien texte littéraire connu : l’épopée de Gilgamesh, le « grand homme qui ne voulait pas mourir » ; le second est beaucoup plus récent, c’est la légende de Peter Pan, le « petit homme qui ne voulait pas grandir ». A eux deux, ils épuisent presque le champ d’une sagesse des âges de la vie que la vanité humaine ne cesse de mettre en péril.
            Gilgamesh, le roi légendaire d’Uruk en Mésopotamie (qui vécut effectivement vers 2650 ans avant l’ère commune), est grand : par la taille, par la force, par la noblesse et par la renommée. Pour lui, grandir va tellement de soi qu’il éprouve comme un scandale de devoir mourir un jour. Il en prend conscience lorsque son grand ami, Enkidu, le fidèle compagnon de ses exploits, décède des suites d’une malédiction divine. Fou de douleur, mais aussi d’angoisse, il décide de partir à la recherche du secret de la « vie-sans-fin », dont un vieil homme, Utanapisti — sorte de Noé avant la lettre — serait le dépositaire dans une île du bout du monde. Après maintes épreuves terrifiantes, Gilgamesh atteint l’île. Mais là, nul secret. Le vieil homme doit son immortalité à une simple décision des dieux de le préserver du déluge. Pour consoler Gilgamesh désespéré, celui-ci lui offre un lot de consolation : la « vie-prolongée » et la « vitalité-retrouvée ». Elles proviennent d’une plante dont Gilgamesh parvient à s’emparer après, là encore, beaucoup d’efforts. Mais, hélas !, épuisé par ses prouesses, notre héros s’endort et se fait dérober son bien par un serpent … qui aura désormais le don de se débarrasser de sa vieille peau ! Gilgamesh rentre alors à Uruk avec pour seul trésor, ces paroles d’une nymphe rencontrée en chemin :
« Pourquoi vagabonder ainsi, Gilgamesh ?
La vie sans fin que tu recherches,
Tu ne la trouveras jamais !
Quand les dieux ont créé les hommes,
 Ils leur ont assigné la mort,
Se réservant l’immortalité à Eux seuls !
Toi, plutôt, remplis-toi la panse,
Demeure en gaîté jour et nuit, […]
Regarde tendrement ton petit qui te tient la main
Et fais le bonheur de ta femme, serrée contre toi !
Car telle est la seule perspective des hommes ! »

            Ne pas mourir, ne pas vieillir : c’est donc là un vain rêve. Mais Gilgamesh le grand aurait-il pu imaginer qu’on désire aussi ne pas grandir ? C’est ce complément moderne qu’apporte le récit de Peter Pan. Il débute par cette phrase terrible : « tous les enfants veulent grandir sauf un … » ; et à lire cette histoire fameuse du dramaturge J.-M. Barrie (1860-1937), sans s’en tenir à la version édulcorée de Disney, on a plutôt le sentiment d’une tragédie. A sa naissance, Peter Pan n’est pas accueilli par les bras de sa mère. Persuadé qu’avant de naître les enfants sont des oiseaux, il s’envole pour les jardins de Kensington, dédaigneux de l’insoutenable lourdeur de l’être. Il y rencontre les fées. Rempli du désir fou de « tout avoir et de tout être », il part avec elles au pays du « jamais-jamais », où l’on a renoncé à tout renoncement. De temps à autre, il revient à Londres. Jusqu’à ce beau soir, où il se pose sur la fenêtre du n° 14, celle de Wendy Darling qu’il entraîne dans les aventures que l’on sait : enfants perdus, pirates, indiens, crocodile, … Mais Wendy — contrairement à Michaël Jackson (qui avait nommé son ranch Never-Never) — reviendra du « jamais-jamais » ; elle acceptera de ne plus savoir voler ; elle aura même un enfant, la petite Jane, et pourra dire à Peter Pan, vingt ans après : « je suis vieille maintenant ».

            Le message là encore est puissant. Face à la tragédie du vieillissement et à la hantise de la mort, il y a une autre aspiration que celle de l’immortalité, mais tout aussi tragique : la tentation du rien. Ne pas choisir, ne pas s’incarner, rester disponible à tous les destins. Au fond, ces deux mythes nous disent que la meilleure façon de ne pas mourir, de ne pas vieillir et de ne pas grandir serait encore de ne pas naître. Alors, naître ou ne pas naître ? That is the question

[Tiré de Pierre-Henri Tavoillot, Petit Almanach du sens de la vie, Livre de Poche, 2013]

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