mardi 3 novembre 2015

Qu'est-ce que le charisme ? (3)

(suite)

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            Cyrus est d’abord un bon fils. De rang royal, il est bien né (kaloskagathos), attentif à ses ancêtres et respectueux des anciens. Il écoute, par exemple, sagement les conseils politiques et stratégiques que lui prodigue son père Cambyse (I, 6). Cette fidélité l’installe dans la durée et fait de lui le pivot d’un ordre qui le dépasse. S’il est grand, c’est aussi qu’il sait être petit ; humble face au temps qui passe et face à ce qui dépasse le temps, à savoir le divin. C’est pourquoi Xénophon ne cesse d’insister sur une des principales qualités de Cyrus : sa piété exemplaire. Lisons cette prière qu’il lui met dans la bouche : « Ô Zeus ancestral, Soleil et tous les dieux ! Acceptez ces offrandes en action de grâces pour toutes les œuvres louables que je vous dois et ces autres actions de grâce (charis) pour m’avoir montré par des présages, par des signes célestes, des oiseaux et des voix ce qu’il fallait faire et ne pas faire. Infinie reconnaissance à vous encore pour m’avoir fait constater votre sollicitude et toujours empêché de tirer de mes succès des pensées dépassant la condition humaine [je souligne] » (VIII, 7). Cyrus a ainsi la grâce de la gratitude, la mesure de sa grandeur.
Bon fils, Cyrus sait, en deuxième lieu, être un frère parfait. Malgré sa haute naissance, il est, pour son éducation, mêlé aux autres enfants sans autre privilège que ses qualités personnelles ; malgré son commandement, il partage la vie quotidienne de la troupe, ses souffrances, ses privations ; malgré sa royauté, il est attentif aux qualités des « sans grade », qu’il reconnaît comme des frères d’armes. Mais, à chaque fois, dans cette égalité de situation, sa supériorité se manifeste : il court plus vite que les autres enfants, il se bat mieux que les autres soldats, il endure plus que ses compagnons d’armes, il voit plus loin que les autres généraux[1]. C’est donc bien du grand frère qu’il s’agit : primus inter pares ou prince. Et s’il sait aussi être « comme tout le monde », c’est qu’il s’agit là d’une qualité qui n’est pas donnée à tout le monde. Sa grandeur simple est exceptionnelle : deuxième trait de son charisme.
Cyrus est également un bon père pour tous les gens qui l’entourent. Il en possède la qualité majeure — royale et non plus princière — , à savoir la justice, qui signifie l’art et la manière de donner à chacun ce qui lui revient : récompense comme punition. A chaque fois, il parvient à identifier ce qui convient le mieux à telle personne et dans telle situation : faut-il être sévère ou être clément ? Faut-il rémunérer ou honorer ?  Faut-il donner, pardonner ou punir ? Le talent de Cyrus est d’avoir un jugement parfait en toutes circonstances. Il est comme une « loi vivante » et bienveillante, ne gardant rien pour lui, dénué d’égoïsme, et mesurant avec précision la qualité des relations. Comme le dit un de ses généraux  : « J’ai remarqué en beaucoup d’autres circonstances qu’un bon chef ne diffère en rien d’un bon père de famille. Un père, en effet, se préoccupe d’assurer solidement l’avenir de ses enfants, et je vois qu’à présent Cyrus nous donne les conseils les plus propres à conserver notre bonheur » (VIII, 1). Et Cyrus lui-même reconnaît sa force de gratification : « Toutes ces richesses […], il faut que vous les teniez pour vôtres autant que pour miennes, car si je les amasse, ce n’est ni pour les jeter tout seul par les fenêtres, ni pour les consommer tout seul — j’en serais incapable — mais pour pouvoir récompenser par des dons, à tour de rôle, tout auteur parmi vous d’une bonne action » (VIII, 4)
Père juste, à la fois généreux et sévère, Cyrus se révèle être aussi une « bonne mère », attentive et pleine de sollicitude. Il est, dit Xénophon, comme la reine des abeilles (V, 1) qui sait veiller à l’économie intérieure de la ruche. Il ne néglige aucun détail. Il se préoccupe de tout ce qu’il faut pour une expédition : nourriture, armement, vêtements chauds, et même ces petites attentions qui viennent contenter les soldats afin de soutenir leur moral. Il institue ainsi une sorte de « caisse d’assurance maladie » pour soigner ses hommes en campagne (VIII, 2, 24). Le charisme de Cyrus relève donc aussi du care, c’est-à-dire du soin apporté aux plus fragiles et vulnérables.
Si la justice du père garantit l’ordre politique (dans la cité, polis), la sollicitude de la mère maintient l’ordre domestique ou économique (dans la maison, oikia) . (voir Cyr., I, 3, 16-17 ; II, 2, 18-21 ; VIII, 6, 23 ; voir également Hérodote, Histoires, III, 89). Et réunissant les traits des deux parents, Cyrus a ce talent de faire grandir ce sur quoi il règne : aussi bien les hommes (qui s’élèvent à leur meilleur), que les terres (qui deviennent Empire) et les choses (qui, de profanes, se haussent au sacré).
Enfin, en plus de toutes ces qualités familiales, Cyrus apparaît comme un amant sublime, dégageant un érotisme irrépressible. Sa beauté, « son éclat » dit Xénophon, subjuguent son entourage (masculin comme féminin) qui n’a de cesse de s’en faire aimer, de le contenter, de l’imiter[2]. Objet de tous les désirs, Cyrus sait pour sa part parfaitement contenir les siens, car il comprend vite que cette ascèse est la condition de la durée. Cette érotisation du pouvoir est un des traits essentiels de l’autorité charismatique, dont Xénophon montre qu’elle relève à la fois du don et de l’artifice. Certes Cyrus est beau et naturellement charmant, mais il sait aussi se mettre en scène, ainsi que le montre le récit du cérémonial de son « triomphe », après la prise de Babylone  :
« Sortant de la porte, en char, Cyrus attirait les regards ; il portait la tiare droite et une tunique de pourpre avec des reflets blancs — sauf lui personne n’a le droit d’avoir des reflets blancs — le pantalon bouffant teint d’écarlate autour des jambes, un surtout entièrement pourpre. Il avait aussi un diadème autour de la tiare [...]. Il avait les mains hors des manches. Sur le char, à son côté, se trouvait un cocher de grande taille, moins grand que lui cependant, soit de nature, soit en vertu de quelque artifice ; en tout cas, Cyrus apparut beaucoup plus grand.  […] En le voyant, tout le monde fit la prosternation, soit que certains eussent reçu l’ordre de donner l’exemple, soit encore que la mise en scène et l’air de grandeur et de beauté que Cyrus présentait aux regards eût stupéfié la foule. Avant ce jour aucun Perse ne s’était prosterné devant Cyrus » (VIII, 3).
Cyrus organise donc son pouvoir de séduction : il le travaille, sachant se mouvoir dans la multiplicité des sollicitations et des désirs qu’il suscite, attisant les jalousies à son égard, mais sachant aussi les atténuer. Il sait qu’une fois passés les combats héroïques, le pouvoir doit se transformer. A la guerre, il était important d’être présent pour frapper les esprits de sa gloire. Mais, en temps de paix, il faut plutôt se faire rare et se laisser désirer. L’invisibilité, alors, loin de nuire au pouvoir, le renforce, puisque le chef n’étant jamais nulle part visible, peut être virtuellement partout (VIII, 2).






[1] Ses qualités natives sont énumérées par Xénophon : « Cyrus, d’après les récits et les chants qu’on entend encore aujourd’hui chez les Barbares, avait reçu de la nature une figure d’une très grande beauté, une âme extrêmement généreuse (philanthrôpotatos), passionnée pour l’étude (philomathestatos) et pour la gloire (philotimotatos) au point d’endurer toutes les fatigues, d’affronter tous les périls pour mériter des louanges » (I, 2, 1).
[2] Voir Cyr. I, 4, 27 sq. ; IV, 1, 24.

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