lundi 18 décembre 2017

Grand Entretien

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - À l'occasion de la parution de son dernier livre De mieux en mieux et de pire en pire, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot accorde un long entretien au Figaro Vox. Il explore les promesses de la démocratie et les grands enjeux de la modernité.

Pierre-Henri Tavoillot , De mieux en mieux et de pire en pire, Ed. Odile Jacob, 2017, 272 p., 22€.
Pierre-Henri Tavoillot , De mieux en mieux et de pire en pire, Ed. Odile Jacob, 2017, 272 p., 22€. - Crédits photo : ODILE JACOB
Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à l'université Paris-Sorbonne, président du Collège de philosophie et ancien membre (2004-2013) du Conseil d'analyse de la société auprès du Premier ministre. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, il publie cette année La guerre des générations aura-t-elle lieu?, co-écrit avec Serge Guérin (Ed. Calmann-Lévy) et De mieux en mieux et de pire en pire (Ed. Odile Jacob).

FIGAROVOX. - Nous vivons dans une société paradoxale dans laquelle les pessimistes et les optimistes s'affrontent. Vous vous qualifiez de «mieux-en-piriste», qu'entendez-vous par là?
PIERRE-HENRI TAVOILLOT. - Ce simple fait que nous adorons détester notre époque, mais que, pour rien au monde, nous ne voudrions revenir en arrière. D'un côté, nous avons beaucoup de mal à prendre conscience que, pour ce qui est de la France en tout cas, notre situation est favorable comme jamais dans l'histoire, que ce soit en termes de sécurité, de santé, de prospérité, … Mais, d'un autre côté, la démocratie a ceci de vertigineux que ses promesses sont infinies: la mort, la souffrance, les inégalités, le manque de reconnaissance nous apparaissent comme des scandales intolérables. Pessimisme impossible, optimisme improbable: telle est, je crois, la clé de bien des débats de notre temps. C'est cette ambivalence que j'ai voulu explorer dans ce livre. Aucun progrès jamais n'abolira le tragique, mais que cela ne nous rende pas aveugle sur les atouts du temps. Cela s'appelle l'optimisme modéré.
«Le changement est pour ainsi dire devenu notre tradition», écrivez-vous. N'est-ce pas là le symptôme d'une grave perte de sens pour nos sociétés contemporaines?
Jamais l'exigence de sens n'a été si présente qu'aujourd'hui. C'est peut-être moins le signe de sa disparition que de sa transformation. Comment regretter le temps où le sens nous tombait tout cuit du ciel ou tout mâché du passé? Bien sûr, tout un pan de notre présent obéit à la rationalité instrumentale: la croissance qui devient un impératif catégorique ; la consommation qui s'impose comme signe d'une vie réussie ; des mécanismes financiers ou institutionnels qui échappent à tout contrôle ; des moyens de plus en plus perfectionnés pour des fins de moins en moins lisibles.
La liberté des modernes offre un horizon de sens puissant et fécond aux individus que nous sommes : choisir sa vie autant que possible tout en cultivant des liens de qualité avec son entourage.
Pierre-Henri Tavoillot
Mais, que je sache, la critique de cette dépossession est loin d'être minoritaire: c'est plutôt le lieu commun de toutes les lectures de la modernité ; et, même si elle s'affiche parfois (et bizarrement) comme «antilibérale», elle se fait le plus souvent au nom de la liberté. Je ne crois donc pas du tout que nous vivions dans un «désert spirituel» qui ferait le lit des fondamentalismes de tout poil. La liberté des modernes offre un horizon de sens puissant et fécond aux individus que nous sommes: choisir sa vie autant que possible tout en cultivant des liens de qualité avec son entourage proche ou lointain. Que souhaiter de mieux? Mais cette perspective du choix de soi peut aussi effrayer et fragiliser, d'où la tentation de la soumission, du communautarisme, du retrait. Etre libre, ce n'est ni un droit ni un don: c'est un travail exigeant et bien suffisant pour remplir une vie … même plus longue!
Vous posez vous-même la question suivante dans votre livre: «Daesh est-il le symptôme du vide spirituel de notre temps?» …
Et j'y réponds par la négative. Contre les lectures qui nous rendent responsables des maux que nous subissons, je constate que le fondamentalisme islamiste est porté par une idéologie puissante, cohérente et attractive, nourrie par des penseurs majeurs et consistants. Sa structure est similaire à celle des idéologies totalitaires, fascistes ou communistes. Au fond l'islamisme propose une «idéologisation de la religion». Son projet est simple: il faut détruire la démocratie libérale laïque (et ses complices musulmans), qui cantonne la religion à la simple foi intérieure et qui fragmente l'individu en prétendant le libérer.
Cette lecture est proche des grandes critiques de la modernité qu'elles soient de droite comme de gauche. Elle mêle la nostalgie d'un âge d'or au messianisme révolutionnaire. Mais comme cette idéologie ne se contente pas du débat intellectuel, mais qu'elle peut mener au terrorisme, il faut la combattre avec autre chose que des arguments. Comme dit Carl Schmitt, il ne faut pas confondre les adversaires (ceux avec qui on n'est pas d'accord) et les ennemis (ceux qui vous combattent). Or Daesh est un ennemi et certains intellectuels, comme Tariq Ramadan ou Edwy Plenel, jouent dangereusement sur la ligne rouge qui les distingue.
«La laïcité tolère tous ceux qui ne veulent pas la détruire», affirmez-vous. Or, un espace de vie en commun est-il encore possible dans une société qui considère que tous référents religieux et culturels s'équivalent?
Il y a deux modèles de gestion de la pluralité: la tradition anglo-saxonne et la tradition française. Pour les distinguer, on peut prendre une image qui m'est venue au cours d'un échange en amphi avec un étudiant du Texas. Imaginons deux saloon de l'Ouest américain. A l'entrée de l'un, il est écrit: «Veuillez déposer vos armes avant d'entrer» ; à l'entrée de l'autre: «Vous pouvez entrer avec vos armes, mais n'oubliez pas que les autres en ont aussi». Il suffit de remplacer les armes par les croyances religieuses, les idéologies politiques ou les identités personnelles (sexe, genre, race, ethnie, culture, âge, …) et nous obtenons: le modèle français de la laïcité pour le premier et le modèle «anglo-saxon» de la tolérance pour le second.
La laïcité républicaine, mieux que la libérale tolérance, me paraît garantir la liberté humaine.
Pierre-Henri Tavoillot
Chacun de ces deux modèles a des avantages et des inconvénients. En faveur de la laïcité: la neutralisation de l'espace public, mais avec le risque de l'abstraction (l'homme devient «sans qualité»). En faveur de la tolérance: le respect des identités et le pari de leur concurrence loyale, mais avec le risque du communautarisme et de l'inflation identitaire (le droit à la différence entraîne des différences de droit). Si pourtant il faut faire un choix entre les deux, je choisis le modèle français, car il mise sur une identité humaine qui n'est jamais un carcan. La laïcité républicaine, mieux que la libérale tolérance, me paraît garantir la liberté humaine.
Vous êtes issu de la génération post-soixante-huitarde, génération qui aurait perdu toute notion d'autorité. Or, dès le premier chapitre de votre livre, vous dites que nous sommes à «l'aube de l'autorité» …
Je pense, au contraire, que je fais partie de la génération qui, après l'anti-autoritarisme post-totalitaire, redécouvre l'autorité comme une vraie question. C'est vrai qu'il existe une sorte d'illusion post-politique qui estime que le droit et l'économie pourraient fonctionner tout seuls ; qu'il serait possible et même souhaitable de mettre la Cité en pilotage automatique … et participatif de surcroît.
D'ailleurs la philosophie politique contemporaine, qui se passionne pour les questions de justice et d'inégalités, a presque oublié la réalité politique, c'est-à-dire le caractère indépassable de la conflictualité. Mais ça, c'était avant! Avant «la fin de la fin de l'histoire» et de cette idée que la démocratie libérale était l'horizon indépassable de notre temps. Les choses ont en fait changé très vite: la démocratie libérale s'est retrouvée à la fois des ennemis — le fondamentalisme —, ce qu'elle avait perdu depuis 1989. Elle doit également faire face à de nouveaux concurrents très sérieux. Je pense à la «démocratie illibérale», qui émerge comme un modèle à part entière depuis l'Asie, notamment avec l'acteur-penseur de premier plan que fut Lee Kuan Yew, le président de Singapour. La montée en puissance de la Chine, la séduction de l'illibéralisme, même en Europe (Hongrie, Pologne), placent nos régimes devant de redoutables défis, et notamment celui de l'efficacité et de la puissance.
L' «autorité de service» est celle qui fait grandir à la fois celui qui s'y soumet et celui qui l'exerce.
Pierre-Henri Tavoillot
Mais on retrouve cette question de l'autorité au cœur même de nos sociétés, par exemple à l'école, où, d'après plusieurs enquêtes concordantes, elle est la valeur plébiscitée par les élèves. A vrai dire, la crise de l'autorité, ce n'est pas tant le problème des jeunes que celui des adultes qui ne savent plus comment l'exercer. Je relisais ce texte de De Gaulle, tiré du Fil de l'Epée (1932): «Notre temps est dur pour l'autorité … Heurtée d'en bas chaque fois qu'elle se montre, elle se prend à douter d'elle-même, tâtonne, s'exerce à contretemps, ou bien au minimum avec réticences, précautions, excuses, ou bien à l'excès par bourrade, rudesses et formalisme». Mais sous cette apparence de crise, il y a je crois un mouvement positif qui permet de dégager l'autorité de son carcan dogmatique. Parce qu'elle doute d'elle-même, elle est plus réfléchie que par le passé ; elle se définit comme une «autorité de service», dont la maxime est à la fois forte et claire: la bonne autorité est celle qui fait grandir à la fois celui qui s'y soumet et celui qui l'exerce. Avec un tel critère, on dispose d'un bon guide d'action en éducation comme en politique …
Aujourd'hui, les moyens de communication nous donnent à être pleinement ce que la démocratie nous proposait: des individus. Tocqueville n'avait-il pas raison de nous mettre en garde contre le danger de l'individualisme qui guette tous les pays démocratiques?
Tocqueville avait raison de nous mettre en garde, mais nous sommes aujourd'hui dans une phase post-tocquevillienne. Les grands penseurs de la modernité étaient alertés par le risque d'une désagrégation des communautés du fait de la montée de l'individualisme ; du coup chaque individu allait se retrouver très faible face à de nouvelles formes de despotisme. Or, l'individu démocratique n'est pas qu'égoïste ; il produit aussi du social. Pour une part, il se coupe de la communauté ; pour une autre, il produit du lien. Dans une société d'individus, il s'agit de créer des êtres autonomes capables d'être libres et de produire du lien social. Tel est le cercle vertueux d'une société d'individus.
Le désir d'agir et de servir est la seule planche de salut dans un monde qui n'est plus religieux.
Pierre-Henri Tavoillot
Tocqueville pensait, par exemple, que les générations se coupaient les unes des autres et que cela produirait une désintégration des relations intergénérationnelles. Ce n'est pas du tout ce qui se passe. Les générations n'ont jamais été aussi liées, alors qu'il n'y a plus d'obligation sociale. Au moment de l'épisode caniculaire de 2003, de nombreuses personnes âgées sont mortes pendant l'été. On en a tiré l'idée que les «vieux» étaient abandonnés. Cela aurait été exact si les Français avaient pris cela à la légère ; or ça a été un traumatisme. Il y a eu une prise de conscience. Un nombre d'initiatives incroyables s'est créé dans les villes, organisé soit par les commerçants soit par les collectivités locales… L'élan de solidarité est toujours durable, cela m'impressionne. Cet individu réputé consumériste déploie une énergie considérable pour retisser les liens qu'il semblait vouer à détruire. Ce désir d'agir et de servir est la seule planche de salut dans un monde qui n'est plus religieux. L'action politique se doit d'être attentive à ces réussites et de les étayer. Cette action pleine de tact est aussi nécessaire que délicate.
Vous proposez une réhabilitation du terme «humanisme», qui règlerait presque tous «les dilemmes d'une société d'individus» …
Le mot humanisme est un mot-valise. Toutes les entreprises aujourd'hui veulent «mettre l'homme au centre». Il s'agit surtout de belles formules inscrites dans les chartes éthiques. L'humanisme n'est pas une valeur donnée, c'est un programme de travail. Ce qui le rend difficile, c'est que la définition même de l'humain est en chantier. Quelles sont ses frontières: quand est-ce que cela commence et quand est-ce-que cela s'arrête? Un embryon est-il déjà un humain? Un «vieux sénile» est-il encore un humain? Comment penser le rapport à la machine et à l'animal? Depuis des millénaires, l'injonction fondamentale de l'éthique n'a pas changé: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'autrui te fasse».
On va vers une complémentarité responsable entre l'humanité et ses marges (IA, robot, animalité, environnement …).
Pierre-Henri Tavoillot
Aujourd'hui, la question se pose de savoir: qui est autrui? Qu'est-ce-que l'homme à l'heure des nouvelles technologies et de l'intelligence artificielle? Devant ce bouleversement, il faut à mon sens garder un sang-froid vigilant: on ne va ni vers un remplacement, ni vers un dépassement de l'humain. On va vers une complémentarité responsable entre l'humanité et ses marges (IA, robot, animalité, environnement …). Si je prends l'exemple des maisons de retraite, il y a deux démarches possibles: mettre un robot pour ne plus avoir à s'occuper des personnes âgées, ou mettre un robot pour libérer les personnels des tâches mécaniques et permettre une meilleure qualité du soin. De même, une application qui permette d'être en contact avec les familles et les patients, cela ne remplace pas la visite, mais permet d'être préparé à l'évolution de l'état de santé du patient. Cette complémentarité homme/machine est formidablement prometteuse, mais elle exige toujours d'être conçue avec soin.
Face au transhumanisme vous plaidez pour un humanisme qui accepte les étapes de la vie…
Les âges de la vie ont été bouleversé. Personne aujourd'hui ne veut faire son âge, alors que jadis c'était l'âge qui nous faisait. Il nous donnait notre identité et nous dictait notre conduite. Tout cela semble s'être brouillé: qu'est-ce qui interdit d'être femme fatale à 7 ans et teenager à 80 ans? Mais le plus grand impensé de notre époque c'est l'adulte, qui fut toujours l'âge pivot. Qu'est-ce qu'un adulte? Ce n'est plus un uniforme qu'on endosse, ou comme disait jadis Léon Bourgeois, être «un père de famille, un soldat, un citoyen» (qui pensait que seul l'homme pouvait l'endosser).
Femme et homme entrent aujourd'hui dans l'âge adulte, avec le sentiment qu'il ne le sera jamais totalement.
Pierre-Henri Tavoillot
Femme et homme entrent aujourd'hui dans l'âge adulte, avec le sentiment qu'il ne le sera jamais totalement ; c'est un horizon qui recule au fur et à mesure qu'on avance: horizon d'expérience, de responsabilité, d'autonomie. C'est un système de sagesse, qui organise notre rapport au monde, aux autres, et à soi-même. Il y a une phase d'entrée dans l'âge adulte, souvent par la parentalité ou par des expériences difficiles, comme le deuil. Le grand défi de l'éducation, c'est de remettre l'âge adulte au centre du système.
Comment fabrique-t-on et comment protège-t-on les adultes? A partir de là, c'est tout le fil de l'existence qui s'éclaircit. La protection de l'enfance doit être repensée, car c'est plutôt la volonté de grandir des enfants et non pas l'enfance comme telle qu'il convient de préserver. De même pour le grand âge. On dit souvent que bien vieillir c'est rester jeune et en bonne santé: c'est le rêve transhumaniste. Si on pense cela, on se voue au malheur, car la vieillesse peut être repoussée, mais elle ne sera jamais abolie. Si on dit en revanche que bien vieillir c'est rester adulte et rester en lien avec les autres, on formule un objectif qui a du sens. Bref, sur tous ces points, il convient de concevoir une nouvelle politique des âges de la vie.

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