vendredi 6 novembre 2015

Qu'est-ce que le charisme (4 et fin)

(suite et fin)
Le charisme cosmique

Cette insistance de Xénophon sur les artifices séducteurs (vêtement, maquillage, …) dont use Cyrus ne relève pas, chez lui, d’une critique à l’égard d’une volonté manipulatrice, mais manifeste au contraire l’indice d’une qualité exceptionnelle du grand Roi, peut-être la plus haute de toutes : Cyrus séduit l’univers entier, mais ne succombe pas lui-même à son propre charme. Il sait que ses dons exceptionnels ne suffisent pas et que, dans l’ordre humain, les équilibres sont fragiles et doivent être constamment redéfinis par l’art. C’est là, le sens profond du charisme. En concentrant et en tissant tous les registres des relations humaines, le personnage charismatique tisse avec l’univers dans son ensemble des liens familiaux, amicaux et amoureux ; il fait du monde sa famille[1] ; il en devient l’ordonnateur suprême : cosmocrator, non pas au sens de « maître du monde », mais au sens de celui qui fait tenir le monde en ordre[2].

Pour être tout à fait complet dans cette philosophie du charisme, il faudrait ajouter un dernier registre, qui est moins directement présent dans la Cyropédie, mais que Xénophon développe dans d’autres de ses œuvres. Il s’agit de la relation maître/élève, dont le génie, aux yeux de Xénophon, est  à l’évidence Socrate. Il est celui qui charme non par son art du commandement, mais par son art d’enseignement. Lui aussi est pieux, fidèle aux ancêtres et à la cité ; lui aussi, est fraternel, puisqu’il prétend ne rien savoir de plus que ceux qui l’entourent ; lui aussi est parent, pour autant que, sous cet aveu d’ignorance, se cache une grande sagesse, attentive non seulement à l’ordre cosmique (fonction paternelle), mais aussi à son entourage immédiat dont il s’efforce de favoriser l’élévation (fonction maternelle) ; lui aussi, enfin est un « grand érotique » (comme dira Nietzsche), capable de charmer les plus séduisants des jeunes athéniens, alors même que sa laideur était proverbiale.
Et chez Socrate comme chez Cyrus, l’on retrouve cette capacité de réconcilier les tendances contradictoires du réel. Le charisme est donc, en un sens le contraire du tragique, puisqu’il produit un moment de réconciliation dans un désordre (conflits, injonctions contradictoires, confusion… ) d’ordinaire permanent[3]. Mais en un autre sens, la figure charismatique est hypertragique, puisque cette harmonie de l’univers ne repose de manière fugace et labile que sur un simple mortel. D’ailleurs, la fin de la Cyropédie le montre : l’œuvre de Cyrus ne résiste pas à sa mort, en dépit du soin qu’il mit à préparer sa succession. L’Empire perse se désagrège dès lors que son axe cesse d’exister.


Que retirer de ce petit traité du charisme illustré ? A mon sens, trois leçons principales, qui n’épuisent pas l’extraordinaire richesse de ce texte.
1) En élaborant le type parfait du charisme, Xénophon contribue paradoxalement à le désenchanter. Le rêve de Cyrus est vraiment trop beau pour être honnête et le réveil ne peut être que brutal : Cyrus, c’est pour de faux ! Dans la vraie vie, la démesure du grand homme, l’envie de ses « sujets » et l’usure du temps qui passe, finissent toujours par l’emporter. Et si le génie exceptionnel de Cyrus lui permet d’éviter les deux premiers obstacles, il finit, comme tout le monde, par mourir. On ne peut donc rien fonder sur le charisme ; on ne peut le produire ni l’inventer. Le charisme relève exactement de ce que Kant nomme un « idéal de l’imagination », c’est-à-dire une chimère de l’esprit. Convenons-en : c’est là une définition précise, qui peut aider à nous désaccoutumer des attraits de cette drogue !
2) Mais s’il est un rêve incapable de fonder quoi que ce soit, et surtout pas un pouvoir durable, le charisme en est pourtant un ingrédient utile voire indispensable : il en est comme l’étincelle de démarrage, un moment nécessaire. Pour le dire autrement : si l’on ne peut espérer fonder un pouvoir sur le charisme parfait, tout pouvoir a besoin de charisme (imparfait) pour naître et durer. Ni la compétence ni le sens du devoir n’y suffisent, même si l’habitude et la loi devront vite prendre le relai[4]. D’ailleurs, remarquons que nos institutions aussi républicaines soient-elles continuent de mobiliser de l’apparat, des ors et des cérémonies. Comme si, au cas où les individus réels en seraient dépourvus, la fonction pouvait leur offrir quelques onces d’un charisme bien tempéré.
3) Encore faut-il savoir de quel charisme imparfait on parle. Et là encore Xénophon nous offre un critère précieux pour séparer le bon grain de l’ivraie. La perfection « gracieuse » de Cyrus vient de sa résistance aux dérives qui le menace, ce qui permet de distinguer un mauvais d’un bon charisme. Le premier est égocentrique, ramène tout à soi et prétend se soumettre l’univers. Il incarne la définition exacte de l’impérialisme tyrannique, soit : un particulier qui se prend pour l’universel. Le second est ouvert ; très singulier, il tend à l’universel sans prétendre pour autant l’épuiser : c’est un charisme « de service », pourrait-on dire, où la fonction d’ordonnancement prime sur le désir narcissique et mégalomane d’oppression. Le premier ramène tout à soi ; le second ramène un soi au tout. Comme le Cyrus de Xénophon, sa grandeur consiste à faire grandir. Le premier rétrécit le monde et la liberté ; le second les élargit et les augmente. Bien sûr, la frontière entre les deux est des plus subtiles, et le risque de confusion permanent, mais cette idée permet au moins de conserver une place au charisme au-delà du « rêve éveillé » et ainsi de comprendre pourquoi il reste, envers et contre tout, une attente irrépressible de nos temps désenchantés.


Extrait
« Cyrus était obéi volontairement par des peuples éloignés, les uns de plusieurs jours de marche, les autres de plusieurs mois, de peuples mêmes qui ne l’avaient jamais vu, ou qui étaient assuré de ne le voir jamais, et cependant ils se soumettaient tous sans contrainte à son autorité. A ce point de vue, Cyrus a surpassé de beaucoup tous les autres rois, tant ceux qui ont hérité le trône de leurs pères que ceux qui l’ont gagné par eux-mêmes. […] Cyrus qui avait trouvé les nations de l’Asie indépendantes se mit en campagne avec une petite armée de Perses, et, secondé par les Mèdes et les Hyrcaniens qui le suivirent volontairement, il soumit les Syriens, les Assyriens, les Arabes, les Cappadociens, les habitants des deux Phrygies, les Lydiens, les Cares, les Phéniciens, les Babyloniens ; il maîtrisa les habitants de la Bactriane, des Indes, de la Cilicie et aussi les Saces, les Paphlagoniens, les Magalides et une foule de peuplades dont les noms mêmes sont ignorés ; il asservit encore les Grecs d’Asie, et, descendant sur la mer, Cypre et l’Egypte. Et ces nations qu’il soumit à son autorité ne parlaient pas sa langue et ne se comprenaient pas entre elles, et néanmoins il étendit si loin son empire par la terreur de son nom que tout trembla devant lui et que personne n’entreprit rien contre lui ; il leur inspira au contraire à tous un tel désir de lui plaire qu’ils ne demandaient qu’à être gouvernés toujours selon sa volonté. […] Pour nous, le jugeant digne d’admiration, nous avons cherché quels avantages dus à sa naissance, à son caractère, à son éducation lui ont assuré une telle supériorité dans le commandement des hommes. Nous allons donc essayer de raconter tout ce que nous en avons appris et croyons avoir découvert sur sa personne » (Xénophon, Cyropédie, I, 1 ; trad. Chambry)


FIN-


[1] Pour Xénophon, le lien familial est le lien le plus solide qui soit, ce pourquoi l’unité du monde doit être conçue grâce à lui : « Les amitiés (philiai) les plus solides, semble-t-il, sont sans doute celles qui lient les parents aux enfants, les enfants aux parents, les frères entre eux, les femmes à leurs maris et les camarades entre eux » (Hiéron, III, 7 ; voir aussi Cyropédie : VIII, 7, 14).
[2] Ce portrait du charisme serait à mettre en lien avec les grands traités politiques chinois sur l’art de régner, notamment celui de Han Fei Zi (280-233 av. JC). Cf. L’art de gouverner, introduction d’Alexis Lavis, Presses du Châtelet, 2010.
[3] Lorsque, dans les Mémorables (III, 1, 6), le Socrate de Xénophon entend définir l’art de commander, il montre qu’il consiste à concilier l’inconciliable : « Il faut encore que le général soit habile à préparer ce qui sert à la guerre et à procurer le nécessaire aux soldats, qu’il soit inventif, actif, soigneux, patient, vif d’esprit. Il faut aussi qu’il soit bon et cruel, simple et rusé, capable de se garder et de dérober les secrets de l’ennemi, prodigue et rapace, libéral et cupide, qu’il sache se couvrir et soit prompt à l’attaque, sans parler de bien d’autres qualités naturelles et acquises qu’un bon général doit posséder ».
[4] C’est ce que note M. Weber, W (Economie et société, trad. cit. p. 329-332) : la domination charismatique est transitoire, propre aux temps de crises, mais vouée à se transformer en autorité traditionnelle ou légale.

mardi 3 novembre 2015

Qu'est-ce que le charisme ? (3)

(suite)

Tous les registres du lien

            Cyrus est d’abord un bon fils. De rang royal, il est bien né (kaloskagathos), attentif à ses ancêtres et respectueux des anciens. Il écoute, par exemple, sagement les conseils politiques et stratégiques que lui prodigue son père Cambyse (I, 6). Cette fidélité l’installe dans la durée et fait de lui le pivot d’un ordre qui le dépasse. S’il est grand, c’est aussi qu’il sait être petit ; humble face au temps qui passe et face à ce qui dépasse le temps, à savoir le divin. C’est pourquoi Xénophon ne cesse d’insister sur une des principales qualités de Cyrus : sa piété exemplaire. Lisons cette prière qu’il lui met dans la bouche : « Ô Zeus ancestral, Soleil et tous les dieux ! Acceptez ces offrandes en action de grâces pour toutes les œuvres louables que je vous dois et ces autres actions de grâce (charis) pour m’avoir montré par des présages, par des signes célestes, des oiseaux et des voix ce qu’il fallait faire et ne pas faire. Infinie reconnaissance à vous encore pour m’avoir fait constater votre sollicitude et toujours empêché de tirer de mes succès des pensées dépassant la condition humaine [je souligne] » (VIII, 7). Cyrus a ainsi la grâce de la gratitude, la mesure de sa grandeur.
Bon fils, Cyrus sait, en deuxième lieu, être un frère parfait. Malgré sa haute naissance, il est, pour son éducation, mêlé aux autres enfants sans autre privilège que ses qualités personnelles ; malgré son commandement, il partage la vie quotidienne de la troupe, ses souffrances, ses privations ; malgré sa royauté, il est attentif aux qualités des « sans grade », qu’il reconnaît comme des frères d’armes. Mais, à chaque fois, dans cette égalité de situation, sa supériorité se manifeste : il court plus vite que les autres enfants, il se bat mieux que les autres soldats, il endure plus que ses compagnons d’armes, il voit plus loin que les autres généraux[1]. C’est donc bien du grand frère qu’il s’agit : primus inter pares ou prince. Et s’il sait aussi être « comme tout le monde », c’est qu’il s’agit là d’une qualité qui n’est pas donnée à tout le monde. Sa grandeur simple est exceptionnelle : deuxième trait de son charisme.
Cyrus est également un bon père pour tous les gens qui l’entourent. Il en possède la qualité majeure — royale et non plus princière — , à savoir la justice, qui signifie l’art et la manière de donner à chacun ce qui lui revient : récompense comme punition. A chaque fois, il parvient à identifier ce qui convient le mieux à telle personne et dans telle situation : faut-il être sévère ou être clément ? Faut-il rémunérer ou honorer ?  Faut-il donner, pardonner ou punir ? Le talent de Cyrus est d’avoir un jugement parfait en toutes circonstances. Il est comme une « loi vivante » et bienveillante, ne gardant rien pour lui, dénué d’égoïsme, et mesurant avec précision la qualité des relations. Comme le dit un de ses généraux  : « J’ai remarqué en beaucoup d’autres circonstances qu’un bon chef ne diffère en rien d’un bon père de famille. Un père, en effet, se préoccupe d’assurer solidement l’avenir de ses enfants, et je vois qu’à présent Cyrus nous donne les conseils les plus propres à conserver notre bonheur » (VIII, 1). Et Cyrus lui-même reconnaît sa force de gratification : « Toutes ces richesses […], il faut que vous les teniez pour vôtres autant que pour miennes, car si je les amasse, ce n’est ni pour les jeter tout seul par les fenêtres, ni pour les consommer tout seul — j’en serais incapable — mais pour pouvoir récompenser par des dons, à tour de rôle, tout auteur parmi vous d’une bonne action » (VIII, 4)
Père juste, à la fois généreux et sévère, Cyrus se révèle être aussi une « bonne mère », attentive et pleine de sollicitude. Il est, dit Xénophon, comme la reine des abeilles (V, 1) qui sait veiller à l’économie intérieure de la ruche. Il ne néglige aucun détail. Il se préoccupe de tout ce qu’il faut pour une expédition : nourriture, armement, vêtements chauds, et même ces petites attentions qui viennent contenter les soldats afin de soutenir leur moral. Il institue ainsi une sorte de « caisse d’assurance maladie » pour soigner ses hommes en campagne (VIII, 2, 24). Le charisme de Cyrus relève donc aussi du care, c’est-à-dire du soin apporté aux plus fragiles et vulnérables.
Si la justice du père garantit l’ordre politique (dans la cité, polis), la sollicitude de la mère maintient l’ordre domestique ou économique (dans la maison, oikia) . (voir Cyr., I, 3, 16-17 ; II, 2, 18-21 ; VIII, 6, 23 ; voir également Hérodote, Histoires, III, 89). Et réunissant les traits des deux parents, Cyrus a ce talent de faire grandir ce sur quoi il règne : aussi bien les hommes (qui s’élèvent à leur meilleur), que les terres (qui deviennent Empire) et les choses (qui, de profanes, se haussent au sacré).
Enfin, en plus de toutes ces qualités familiales, Cyrus apparaît comme un amant sublime, dégageant un érotisme irrépressible. Sa beauté, « son éclat » dit Xénophon, subjuguent son entourage (masculin comme féminin) qui n’a de cesse de s’en faire aimer, de le contenter, de l’imiter[2]. Objet de tous les désirs, Cyrus sait pour sa part parfaitement contenir les siens, car il comprend vite que cette ascèse est la condition de la durée. Cette érotisation du pouvoir est un des traits essentiels de l’autorité charismatique, dont Xénophon montre qu’elle relève à la fois du don et de l’artifice. Certes Cyrus est beau et naturellement charmant, mais il sait aussi se mettre en scène, ainsi que le montre le récit du cérémonial de son « triomphe », après la prise de Babylone  :
« Sortant de la porte, en char, Cyrus attirait les regards ; il portait la tiare droite et une tunique de pourpre avec des reflets blancs — sauf lui personne n’a le droit d’avoir des reflets blancs — le pantalon bouffant teint d’écarlate autour des jambes, un surtout entièrement pourpre. Il avait aussi un diadème autour de la tiare [...]. Il avait les mains hors des manches. Sur le char, à son côté, se trouvait un cocher de grande taille, moins grand que lui cependant, soit de nature, soit en vertu de quelque artifice ; en tout cas, Cyrus apparut beaucoup plus grand.  […] En le voyant, tout le monde fit la prosternation, soit que certains eussent reçu l’ordre de donner l’exemple, soit encore que la mise en scène et l’air de grandeur et de beauté que Cyrus présentait aux regards eût stupéfié la foule. Avant ce jour aucun Perse ne s’était prosterné devant Cyrus » (VIII, 3).
Cyrus organise donc son pouvoir de séduction : il le travaille, sachant se mouvoir dans la multiplicité des sollicitations et des désirs qu’il suscite, attisant les jalousies à son égard, mais sachant aussi les atténuer. Il sait qu’une fois passés les combats héroïques, le pouvoir doit se transformer. A la guerre, il était important d’être présent pour frapper les esprits de sa gloire. Mais, en temps de paix, il faut plutôt se faire rare et se laisser désirer. L’invisibilité, alors, loin de nuire au pouvoir, le renforce, puisque le chef n’étant jamais nulle part visible, peut être virtuellement partout (VIII, 2).






[1] Ses qualités natives sont énumérées par Xénophon : « Cyrus, d’après les récits et les chants qu’on entend encore aujourd’hui chez les Barbares, avait reçu de la nature une figure d’une très grande beauté, une âme extrêmement généreuse (philanthrôpotatos), passionnée pour l’étude (philomathestatos) et pour la gloire (philotimotatos) au point d’endurer toutes les fatigues, d’affronter tous les périls pour mériter des louanges » (I, 2, 1).
[2] Voir Cyr. I, 4, 27 sq. ; IV, 1, 24.

Qu'est-ce que le charisme ? (2)

Suite …

L’obéissance volontaire

Le problème posé de la Cyropédie est d’une grande simplicité : quelles sont les conditions qui permettent de susciter une obéissance à la fois volontaire et durable ? La question, fondamentale pour la politique, est délicate, car toutes les réponses les plus évidentes semblent échouer. Ni la force ni la peur ni la loi, nous dit Xénophon, ne peuvent suffire à cette tâche. L’obéissance par la force n’est pas volontaire, et elle n’est pas non plus durable, car, dans le monde humain en tout cas, aucune force ne l’est. L’obéissance par la peur est sans doute plus efficace, mais difficile à utiliser : si un pouvoir ne fait pas assez peur, cela entraîne la contestation de ceux qui n’ont pas grand chose à craindre ; mais s’il fait trop peur, il produit la résistance acharnée de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Excellent instrument de gouvernement, la peur ne suffit donc pas à assurer le développement durable du pouvoir. Quant à l’obéissance à la loi, c’est une belle solution, mais dont l’inconvénient est de supposer résolu le problème posé ; car, pour obéir volontairement à la loi, il faut déjà … le vouloir. Et pour le vouloir, il faut soit être soumis à la force, soit craindre de l’être : ce qui renvoie aux deux cas de figures précédents. Ou alors il faut des sujets vertueux — ce sur quoi un chef prudent ne peut guère compter — ou encore qu’ils soient entraînés par l’habitude ou le conformisme —, ce qui, à nouveau, renvoie au problème du commencement : comment susciter cette habitude ? Bref, la question de l’origine de l’obéissance volontaire semble insoluble !
C’est cette énigme qui amène Xénophon à rédiger le portrait de Cyrus le Grand. Car la thèse qu’il va défendre est que seule une personnalité extraordinaire peut susciter cette adhésion volontaire susceptible de créer de l’autorité. Xénophon sait de quoi il parle : cet Athénien, disciple de Socrate, défenseur acharné de la mémoire de son maître contre son grand rival Platon, a aussi été soldat et même général. Mercenaire auprès de Cyrus le jeune (descendant du grand Cyrus et prétendant au trône de Perse), il fut le conseiller politique de plusieurs rois en Thrace (Seuthès) et à Sparte (Agélisas). L’ouvrage mêle toutes ces expériences auprès des « grands hommes » de son temps. Une réflexion philosophique sur le pouvoir, l’analyse du commandement, le commerce des « Grands » et l’attrait de l’Orient : telle est la recette de la Cyropédie et de son succès.
Mais à tous ces ingrédients, Xénophon ajoute quelque chose de très singulier. Le livre contient une dimension quasi fantastique ou fantasmatique qui correspondrait assez bien à ce que Freud appelle le « rêve éveillé ». Par cette formule, Freud désigne toutes ces petites rêveries, que l’on n’avouerait pour rien au monde, au cours desquelles l’on se met à imaginer que tout nous nous sourit dans la vie : on est beau, on est riche, tout le monde loue notre intelligence, notre talent, et la modestie avec laquelle nous accueillons nos succès force l’admiration unanime, etc.
L’histoire du Cyrus de Xénophon, c’est exactement cela : le rêve éveillé d’un chef qui imagine en secret que tout lui réussit. Tout petit déjà, il montrait d’éminentes qualités qui laissaient béats les grandes personnes ; puis, à l’adolescence, sa beauté, sa force, son esprit l’ont rendu supérieur à tous les autres ; l’âge adulte fut pour lui un chemin sans faute de réussites en tout genre (militaires, politiques, amoureuses) ; et au soir de sa vie, il put recueillir sereinement les fruits de ses qualités exceptionnelles. A vrai dire, Cyrus n’a ni grandi ni vieilli, il a eu à chaque âge tous les âges ou du moins toutes leurs qualités habituelles : l’innocence, l’énergie, le sérieux, la sagesse. Homme de tous les âges, Cyrus est en outre l’homme de toutes les qualités : son charisme s’exprime aussi bien dans son corps (il est beau) que dans son esprit (il est sage), autant dans ses vertus (il est bon, il est juste, il est courageux, il est tempérant, il est pieux) que dans son génie militaire, autant dans son sens politique que dans son goût esthétique.
            Mais le véritable secret de Cyrus, ce qui fait tout son « charisme », c’est un talent extraordinaire qui est décrit avec une précision systématique par Xénophon. Cyrus a cette capacité de tisser avec son entourage tous les types de liens humains possibles. Pour le dire d’une phrase, avant de l’expliciter : le secret du charme de Cyrus tient au fait qu’il parvient à être avec tous à la fois un bon fils, un grand frère, un père sévère mais juste, une mère attentive et un amant sublime. C’est parce qu’il a le don exceptionnel de jouer tous ces registres des relations humaines qu’il est charismatique.

Précisons.

(à suivre …)

lundi 2 novembre 2015

Qu'est-ce que le Charisme ? (1)

[Paru dans De Platon à Matrix. L'âme du monde. Hommage à Jean-François Mattéi, Editions Manucius, 2015]

Quand nous rencontrons une personne « charismatique », comme on dit, que ce soit un chef en politique, un maître dans l’enseignement, un leader dans la vie professionnelle, ou un être aimable dans la vie affective, son pouvoir de séduction nous « saute aux yeux » et s’impose à nous. Mais cette évidence, à vrai dire, est obscure, car dès qu’on veut aller plus loin et comprendre le mécanisme, les raisons, ou même seulement les traits de ce singulier pouvoir — et cela survient, en général, lorsque le « charme s’est dissipé » —, alors les mots manquent, les analyses se troublent et la conceptualisation échoue. Le charisme est un « je ne sais quoi presque tout » qui en impose quand il est là et est une énigme quand il a disparu. Il rend un personnage plus qu’attachant, lui confère une sorte de force magique et une puissance de domination, sans que l’on sache ni pourquoi ni comment. Evident, le charisme n’est donc jamais clair. Ce qui suscite d’ailleurs un doute à son égard, notamment en matière politique : qu’est-ce que masque cette puissance ? Quelle volonté maligne, manipulatrice voire oppressive se cache sous la parure opaque de la grâce ? Sans doute le souvenir des épisodes totalitaires ou seulement autoritaires nous a-t-il rendu méfiant à l’égard d’une qualité que l’esprit des temps démocratiques n’apprécie guère. Il y a là trop de transcendance pour l’âge de la laïcité, trop de supériorité pour l’âge de l’égalité, trop d’émotion pour l’âge de la raison et trop de soumission pour l’âge de la liberté. Et pourtant : en dépit de tous ces défauts, l’individu démocratique peine à se défaire d’une certaine nostalgie. Même s’il s’en défend, il se prend parfois à regretter l’évidence d’une autorité qui émanerait d’une personnalité exceptionnelle ; il continue d’attendre « Le Chef » comme le messie et il exige toujours d’un candidat à l’élection qu’il le « fasse rêver ». Il est vrai que cela ne dure guère : dès que le rêve prend trop de place, et dès que le candidat est élu, chacun s’acharne à déboulonner la statue. En fait, tout se passe comme si on élisait aujourd’hui les politiques, … pour mieux les détester ensuite. Mais précisément : c’est parce que, quoi qu’on dise, nous ne nous sommes pas tout à fait réveillés du rêve charismatique.
Face à cette double difficulté d’une évidence obscure et d’une attente méfiante, faudrait-il se résoudre à ne définir le charisme qu’en creux ?
            C’est la solution qu’avait adoptée le plus célèbre théoricien du pouvoir charismatique, le sociologue Max Weber, qui en a donné une définition négative. L’autorité charismatique, disait-il, est celle qui n’émane ni du passé (comme l’autorité traditionnelle) ni d’un contrat (comme l’autorité légale) ; elle n’est pas davantage le fruit d’une habitude à obéir ni d’une réflexion personnelle guidée par l’intérêt bien compris. « Nous appellerons charisme, disait Weber, la qualité extraordinaire […] d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme un envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un “ chef ” [Führer[1].  Le charisme vient d’ailleurs ! Et, pour illustrer son propos, Weber prenait pour exemples originels les prophètes, les sages, les thérapeutes, les juristes, les grands chasseurs ou les héros guerriers. La difficulté du charisme est que, niché au cœur d’une personnalité toujours singulière, il semble échapper à toute généralisation. Le personnage charismatique authentique ne s’autorise que de lui-même pour accéder à l’autorité : ce qui semble vouer à l’échec toute tentative pour en cerner les limites.
            Et la tentative paraît d’autant plus vaine que le terme regroupe une profusion de sens différents qui se sont accumulés au cours de l’histoire depuis la Charis grecque, qui embarque avec elle : charme, charité, eucharistie ; jusqu’à sa traduction en latin par Gratia, qui ajoute : la grâce, les grâces, gracieux, gratitude, gratification, gratuit, gratis … Ce qui nous fait là un nombre de registres sémantiques — de l’esthétique à l’éthique en passant par le religieux et l’économique — plus qu’impressionnant : vraiment décourageant !

            Mais égaré dans ce labyrinthe de sens et de dimensions, il se pourrait qu’un guide sûr se présente à nous. Il s’agit de l’unique essai, à mes yeux inégalé et même grandiose de définition positive et complète du charisme. Il se trouve dans le livre de Xénophon, intitulé la Cyropédie (ou l’éducation de Cyrus), rédigé entre 378 et 362 avant J.-C[2]. C’est là un texte un peu oublié voire désuet, réservé aux méritants élèves de grec ancien. Mais on néglige que, selon certains témoignages, il fut le livre de chevet d’Alexandre, de César et de Napoléon … c’est tout dire. L’ouvrage raconte la vie de Cyrus le Grand, le fondateur de l’Empire Perse et de la dynastie des Achéménides, qui vécut entre 599- v 530 av. JC. Ce « Roi des rois » soumit l’empire mède de son grand père Astyage, l’empire de Lydie du riche Crésus, les cités grecques d’Ionie, et l’empire babylonien qui s’étendait de la Mésopotamie à la Phénicie et la Judée. Sous son règne, c’est un ensemble politique gigantesque qui se constitue : le premier empire à vocation universelle de l’histoire. Rien que cela justifiait un portrait. Mais, comme on va le voir, le Cyrus de Xénophon n’a que très peu à voir avec le personnage historique : l’histoire de sa vie est plutôt le prétexte d’une réflexion philosophique sur la nature du pouvoir.




(à suivre) 


[1] Wirtschaft und Gesellschaft, [1912] I, 3, § 10 ; Economie et Société,  trad. Plon,  « Pocket », 1995, I, p. 320
[2] Je souhaiterais ici rendre hommage à l’excellent livre de Vincent Azoulay, Xénophon ou les grâces du pouvoir (Publications de la Sorbonne, 2004) auquel cet article doit beaucoup. Cet ouvrage présente une analyse exhaustive de la Charis chez Xénophon dans une perspective, très stimulante, d’anthropologie historique. Pour ma part, je tente d’en tirer une construction idéal-typique qui viendrait compléter l’analyse wébérienne.

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...