lundi 28 novembre 2016

Fillon : un révolutionnaire conservateur ?

Révolutionnaire conservateur : cette appellation est en passe de devenir contrôlée pour qualifier la victoire et le programme de François Fillon. Patrick Buisson l’a, je crois, utilisée au moment de son ralliement, et Le Monde en fait son titre post-second tour (mardi 28 novembre 2017). 
L’un pour s’en féliciter ; l’autre pour le déplorer.
Mais les deux se trompent, car, si les mots ont un sens, Fillon n’est, en toute rigueur, ni révolutionnaire, ni conservateur, ni même révolutionnaire conservateur.
• Il n’est pas révolutionnaire, car (faut-il le rappeler ?) il reste dans l’Etat de droit : sa politique de réforme ne concerne ni les institutions ni les modes de vie et elle n’aspire à aucun chamboule-tout de l’existence sous tous ses aspects. Arrêtons de voir des révolutions partout ! 
• Il n’est pas conservateur, car ses intentions programmatiques (même si l’on se doit de rester d’une grande prudence à l’égard de leur réalisation) se fondent sur quatre diagnostics/thérapies clairs qui rompent avec les politiques conduites jusqu’alors : 1) la surcharge pondérale de l’Etat grève l’avenir sans amélioration pour le présent : il faut la réduire ; 2) l’organisation du travail en France a fait le choix du chômage de masse : il faut en modifier le logiciel ; 3) Une fois les chaînes de ces deux boulets brisées, la France sera en état d’affronter la globalisation, de peser sur sa régulation et de lutter contre la menace du fondamentalisme musulman, à travers, notamment, 4) une refondation de l’Europe (en phase actuelle de déliquescence).
A titre personnel, je suis en total accord avec ces quatre objectifs, même si je vois bien qu’entre leur formulation et leur réalisation, il y a un gouffre. Mais qui peut dire, en toute rigueur, qu’ils sont révolutionnaires ou conservateurs ?
Mais, j’ajoute encore ce point : le programme de Fillon n’est pas davantage « révolutionnaire conservateur », car le terme, si on préfère la précision à l’idéologie, a un sens.
La révolution conservatrice désigne un mouvement de philosophie politique, qui émerge dans les années 20, comme prélude au fascisme allemand. On compte parmi ses adeptes A. Moeller van den Bruck (das Dritte Reich, 1922), E. Jünger, O. Spengler (Le déclin de l’Occident), mais aussi Carl Schmitt, Ernst Nieckisch …. Ce mouvement se fonde sur une critique radicale de la modernité nourrie par la nostalgie d’un âge d’or. Il cherche à fonder une troisième voie (d’où la formule de « 3e Reich » avant son utilisation par Hitler) entre le capitalisme libéral (focalisé sur le présent, l’argent et la consommation) et le marxisme révolutionnaire (dont les yeux sont rivés vers l’avenir radieux).

Cette idéologie-là existe en France aujourd’hui : elle s’appelle « Front National ».

Utiliser le terme de « Révolution conservatrice » pour qualifier le programme de Fillon est donc à la fois une erreur et une faute. Cela revient à confondre le poison et un de ses antidotes possibles. Prudence donc ! 

Cf. Louis Dupeux, La révolution conservatrice allemande sous la république de Weimar, Kimé.

Armin Molher, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932.

mardi 22 novembre 2016

La France orpheline !

Avec le depart de Sarkozy, la France devient orpheline d'une haine structurante. Je suis frappé de l'effet de stupeur que ce départ pourtant un peu attendu a causé ! Je suis aussi frappé de la rapidité avec laquelle le déplacement s'est opéré : il faut un autre ennemi (hors Le Pen qui est hors compétition) ! Alors voici le Fillon jusque-là inoffensif qui devient ultralibéral, hypertraditionnaliste, poutiniste convaincu, homophobe assumé, islamophobe en chef, antiavortement ... autant de qualificatifs qui surprennent le lecteur attentif de son programme que je suis (Faire + Vaincre le totalitarisme islamique) ; à moins évidemment que je sois moi-même ... à l'insu de mon plein gré ... tout cela …
La Une de Libé (Fillon en portrait de Thatcher) révèle cet insurmontable besoin de haïr : la gauche ne sait désormais plus faire que cela ; la gauche n'est plus que haine de la droite. Sans elle, elle est perdue !
Je suis moi-même stupéfait ; et même Juppe crie : au secours la droite revient ! 
Étonnant ... la droite aussi aurait-elle besoin de se haïr ? 

mardi 15 novembre 2016

L'abeille philosophe en espagnol !

A paraître le 19 janvier …


Ningún animal como la abeja ha fascinado más y durante más tiempo a los filósofos. Los pensadores de todas las épocas y de todas las civilizaciones han buscado en la colmena los secretos de la naturaleza y los misterios de la cultura. Desde la Antigüedad hasta la actualidad, hay una extraordinaria historia de la cultura occidental que se recoge en este libro. Tras el delicado vuelo de la abeja se encuentra el genio de Aristóteles, el advenimiento de Augusto o el nacimiento del cristianismo, por no hablar de la ciencia experimental. Un libro sorprendente.

samedi 17 septembre 2016

Anthropocène : on ne manque pas d’ère !



Je trouve enfin une tribune claire (Le Monde, du 14/09/2016) sur cette notion d’anthopocène qui a été popularisé en 1995 par le prix Nobel de Chimie Paul Crutzen et qui fait l’objet d’une intense utilisation désormais dans les sciences … humaines. L’idée serait d’identifier un nouvel âge géologique marqué par une action décisive et manipulatrice de l’homme sur son environnement et sur la structure planétaire elle-même.

Pour ceux qui ne le sauraient pas (ou l’auraient oublié), je rappelle que nous sommes actuellement (avant l’invention du terme d’anthropocène) dans l’Eon Phanérozoïque (= « vie visible » ; depuis environ 1 milliard d’années), dans l’ère Cénozoïque (= « vie récente » ; depuis 70 millions d’années), dans la période (ou système) Quaternaire (depuis 3 millions d’années) et dans l’époque (ou série) holocène (depuis hier soir très tard : 10 000 ans). Eon, ère, système, étage désignent les grandes subdivisions de cette genèse de notre planète.

 Patrick de Wever (Museum) et Stanley Finlay (Long Beach), nous rappellent que pour être décrétée géologique une « étape » (utilisons ce terme neutre) de l’histoire de la terre doit être significative à l’aune de cette histoire : l’ère géologique la plus courte atteint 65 millions d’années ! Mais elle doit aussi respecter des critères précis — géologiques, biostratigraphiques (c’est-à-dire repérer de fortes et durables modifications dans la faune fossilisée), physico-chimiques — qui doivent être à la fois globaux et synchrones.
Le concept d’anthropocène ne correspond en rien à ces critères rigoureux et son usage témoigne au mieux d’une confusion des genres au pire d’une stratégie marketing. Car, en a-t-on besoin pour prendre conscience que l’homme agit sur son environnement ; qu’il agit de plus en plus et qu’il le menace gravement au point de mettre en question sa propre survie ?

Si la pensée écologiste continue d’utiliser des gadgets de ce type au nom de sa « juste cause », elle finira par polluer son propre environnement intellectuel de manière irréversible. J’ajoute qu’à mes yeux l’usage d’antropocène est caractéristique de la démesure prométhéenne que ses inventeurs entendent par ailleurs dénoncer : l’oubli que le temps humain n’a rien à voir avec le temps géologique. Et que, même pollueuse, réchauffeuse, voire parasite, l’humanité est bien peu de chose dans l’univers … 

jeudi 15 septembre 2016

Pourquoi les philosophes sont-ils souvent pessimistes ?

[Texte paru dans la revue Cités, « La philosophie en France aujourd'hui », dir. Y.-Ch. Zarka et J. Grange, n°56, 2013 - où il était demandé à quelques philosophes de la « nouvelle génération » (?) de définir leur démarche]


Pourquoi les philosophe sont-ils si souvent pessimistes ? De Platon à Machiavel, d’Augustin à Arendt, c’est souvent une lumière sombre qui émane de leurs œuvres. J’oserai cette réponse brutale : pour qu’un individu consacre sa vie à la pensée, alors qu’il y a tant à faire dans ce bas monde, il doit être sacrément convaincu que la pensée peut sauver : sauver à la fois ce qui est pensé (le monde) et celui qui pense (lui-même). Et plus celui-là va mal, plus la philosophie remplit sa fonction salutaire pour celui-ci. D’où, parfois, cette tentation d’aggraver l’ampleur d’un désastre pour justifier une vocation. N’est-ce pas particulièrement le cas de nos jours ?
De fait, l’esprit des temps démocratiques est accusé de tous les maux : la société est réputée individualiste, incapable de lien qu’il soit familial, amoureux, social ou civique ; le pouvoir démocratique semble à la fois impuissant et oppressif, toujours trop gros ou trop faible, inapte à représenter le peuple et à penser l’avenir ; la culture démocratique paraît condamnée au consumérisme : plate, ingrate, dénuée de grandeur comme de hauteur.
Mais, au regard d’un tel diagnostic, ce qu’on ne comprend plus, c’est pourquoi « ça marche encore ». Pourquoi, en dépit de ces impossibilités, le régime démocratique continue-t-il sa route, mais, sans doute ; mal, bien sûr, puisque « c’est le pire régime à l’exception de tous les autres » ? Pourquoi attire-t-il toujours ceux qui n’en sont pas ? Pourquoi la production d’œuvres ne s’épuise-t-elle pas totalement ? Pourquoi les liens interhumains semblent-il non seulement persister, mais n’avoir jamais été autant investis et scrutés ?
E pur si muove ! …  Et pourtant elle tourne, la démocratie ! Telle est la vraie surprise ; et telle est la question qui guide mon travail philosophique. Il ne s’agit pas de dire que tout va bien chez elle, mais de comprendre pourquoi tout ne s’effondre pas. Quelles sont les ressources qui, dans un contexte où tout paraît se déconstruire (les valeurs, la spiritualité, les liens, les œuvres, …), se mobilisent pour produire à la fois une réflexion et une reconstruction ? Repérer ces mécanismes reconstructeurs permettra aussi d’envisager les moyens politiques de les étayer et de les renforcer.
C’était la démarche de Philosophie des âges de la vie, élaboré avec Eric Deschavanne. Nous partions du scénario courant « d’une fin des âges », alimenté — entre autres — par le succès des produits « anti-âges » ; mais c’était pour le nuancer et décrire les formes d’une reconfiguration contemporaine. Cessant d’être des statuts prédéfinis, les âges se muent en catégories individuelles de l’identité narrative. Certes l’enfance se complexifie, la jeunesse s’allonge, l’âge adulte se problématise, la vieillesse se pluralise, mais l’horizon de la maturité, loin de disparaître, demeure plus puissant que jamais. Une telle redéfinition du cours de la vie hypermoderne, éclairée par l’histoire des conceptions passées, permet aussi, et peut-être surtout, d’envisager ce que serait une « nouvelle politique des âges de la vie ».
La même interrogation et la même méthode se retrouvent à propos de l’autorité politique dans Qui doit gouverner ? L’angoisse de la disparition de l’autorité nourrit si vivement l’espace public qu’on se convaincra sans peine qu’elle n’est guère à craindre. Mais sous quelles formes se reconstitue-t-elle ? En quoi consiste cette nouvelle autorité, à la fois réfléchie et inquiète, qui s’efforce de faire grandir aussi bien celui qui l’exerce que celui qui s’y soumet ? C’était l’objet du livre.
Dans cette exploration des reconfigurations démocratiques, il y a encore beaucoup à faire : comment expliquer que l’atomisation du social pronostiquée par tous les grands penseurs de la modernité ne s’achève pas dans l’hypermodernité ? Comment concevoir l’ambivalence de la solitude, qui est à la fois le paradis et l’enfer de l’individualisme ? Comment comprendre que nos sociétés ultra-sécurisées soient taraudées par tant de peurs ? Comment envisager un « art politique démocratique » quand tout plaide pour l’impuissance et le renoncement ? L’exploration de ces reconstructions est à mon sens le plus passionnant des travaux philosophiques qui soit, mais elle exige que le philosophe ne travaille pas seul et qu’il collabore sans prétention hégémonique avec l’ensemble des sciences humaines : l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’anthropologie, la science politique, … Et celles-ci me paraissent aujourd’hui très accueillantes et ouvertes à cette collaboration. Voilà donc une autre raison de n’être pas (trop) pessimiste.

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...