vendredi 12 décembre 2014

Pourquoi mourir ?

« Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu’on la doit mépriser »
La Rochefoucauld[1]

« Pourquoi mourir ? » : une telle question frise l’insolence. Comme si nous avions le choix ! Comme si nous pouvions décider, à ce propos, des avantages et des inconvénients ! Bien sûr le suicide ou le sacrifice de soi sont toujours possibles qui permettent d’actualiser et d’anticiper cette interrogation ; mais je veux parler ici de la condition humaine : pourquoi diable est-elle mortelle ? C’est au fond la question de tous les grands dispositifs spirituels de l’humanité, qui s’interrogent sur cette spécificité de notre espèce. Ni les dieux ni les bêtes n’ont cure du terme de leur existence — ils ne « connaissent » pas la mort —, tandis que l’être humain interroge sans fin cette fin inéluctable. Questionner ce qui semble aller de soi : c’est peut-être la définition même de la métaphysique, qui est, comme dit Kant, une « disposition naturelle » de l’humanité.
            Mais à ce questionnement sans fin, on peut penser que le nombre de réponses n’est pas infini, puisque précisément l’homme est un être fini. Pourquoi, dès lors, ne pas tenter l’exercice d’en dresser la liste … sous réserve d’inventaire ?
            La première réponse à cette interrogation métaphysique sur la mort fut mythologique. Elle se présente sous la forme d’un récit, dont la structure présente d’étonnantes similitudes en dépit des différences géographiques et culturelles. A l’origine, dit-on, l’homme ignorait la mort. Mais c’est lui qui, par hasard, par maladresse ou par orgueil l’a finalement « inventée ». Le récit biblique de la chute de l’Eden est l’emblème de cette vision, mais on la retrouve ailleurs. Ainsi Malinowski[2] rapporte que les Trobriandais mélanésiens affirment qu’autrefois les gens ne mourraient jamais. Ils retrouvaient leur jeunesse en se dépouillant de leur peau, comme les serpents. Mais voilà qu’un jour une grand-mère alla se baigner accompagnée de sa petite fille. Celle-ci resta sur la plage tandis que la vieille s’éloignait pour nager. Avant d’entrer dans l’eau, la grand-mère prit soin d’ôter sa peau pour ne pas la mouiller. Mais celle-ci prise par la marée alla se perdre dans les roseaux. Ayant donc repris une apparence juvénile, la vieille retourna vers sa petite fille qui, ne la reconnaissant pas, prit peur et la chassa. Furieuse l’aïeule repartit à la recherche de sa vieille peau et, l’ayant retrouvé, arriva folle de rage dans la maison de sa fille : « Je ne me dépouillerai plus de ma peau, dit-elle. Nous deviendrons tous vieux. Nous mourrons tous ». De ce temps, les hommes (et les femmes) ne purent plus renouveler leur jeunesse éternellement. On pourrait citer bien d’autres exemples, mais le message est le même : la mort est une malédiction dont l’homme est lui-même responsable et qu’il lui faut donc accepter. Voilà le message du mythe.
Mais un autre dispositif vient atténuer la dure sagesse du mythe tout en le complétant : c’est le rite. Le rite de passage, qui rythme l’existence du berceau à la tombe, est, pourrait-on dire, un « multiplicateur de mort ». Enfance, jeunesse, maturité, vieillesse : à chaque étape décisive de l’existence une cérémonie a lieu qui suit une logique ternaire (Arnold van Gennep) : elle comprend d’abord une petite mort, puis une initiation à sa future vie, et enfin une renaissance. On meurt ainsi plusieurs fois dans sa vie : l’enfant meurt quand il devient jeune, le jeune quand il devient adulte, l’adulte quand il devient vieux. De sorte que, quand arrive la vraie mort, il n’y a plus aucune crainte à avoir : on est entraîné ; on sait à quoi s’attendre. La puissance du récit mythologique associée à la régularité du rite provoque la neutralisation de la question de la mort.
            Celle-ci s’ouvre, pourrait-on dire, avec les grandes sagesses cosmologiques, qu’elles soient orientales ou occidentales. En dépit, là encore, de leurs différences innombrables, leurs solutions partagent un principe commun : si les hommes sont mortels, c’est parce que, le plus souvent, ils se contentent d’une vie de mortel. Mais il ne tient qu’à eux d’échapper à cette triste condition. Ainsi, pour les philosophes grecs, il y a au moins trois voies d’accès à l’immortalité. 1) La procréation, tout d’abord, par laquelle l’individu assure la pérennité d’un nom dans une lignée ou dans l’espèce : c’est l’immortalité la plus fruste, car elle ne prend pas en compte l’individualité, mais seulement le groupe, non l’humanité, mais seulement l’animalité. 2) La renommée et la gloire, ensuite, par lesquelles l’homme espère voir ses actes et ses paroles gravés dans le marbre de l’histoire : immortalité plus noble (c’est le choix d’Achille dans l’Iliade), mais bien fugace néanmoins, qui consiste à survivre dans la mémoire … de simples mortels. 3) La philosophie, enfin, par laquelle la connaissance juste de l’univers permet de fusionner avec lui et d’adhérer à l’éternité de la nature elle-même : c’est ce dernier genre d’immortalité que doit viser le sage. « Lorsqu’un homme, écrit Platon dans le Timée (90 b-c), s’est donné tout entier à l’amour de la science et à la vraie sagesse et que, parmi ses facultés, il a surtout exercé celle de penser à des choses immortelles et divines, s’il parvient à atteindre la vérité il est certain que, dans la mesure où il est donné à la nature humaine de participer à l’immortalité, il ne lui manque rien pour y parvenir ». Grâce au cosmos, c’est-à-dire à l’idée d’un ordre parfait et harmonieux du monde, l’homme a les ressources lui permettant de dépasser la mort.
            Mais si, comme le pensent aussi bien les bouddhistes que les épicuriens, il n’y a pas de cosmos harmonieux, si l’ordre du monde est contingent et aléatoire, alors la seule issue consistera à fusionner avec le flux instable d’un univers en mouvement et à se départir, du même coup, de toute espèce d’illusion ou d’espoir d’une consolation ultime. Si la mort n’est pas à craindre, ce n’est pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle n’est rien pour nous et qu’elle est elle-même, comme tout ce qui est, relative. C’est un simple « clignement de paupière » dans le perpétuel changement des choses.
            Une troisième grande réponse serait la réponse théologique, notamment celle qui se formule dans le christianisme. Pour elle non plus, la mort n’est pas une fatalité. Elle peut être dépassée si on accepte la promesse que l’amour est plus fort. Pas n’importe quel amour, cela dit : ce n’est pas l’amour qui s’attache à autrui (l’eros ou l’amour-passion), car l’attachement n’a aucune chance de résister à la mort. Il ne s’agit pas non plus de l’amour détaché (la compassion ou la charité), qui est trop désincarné pour offrir la perspective d’un « salut ». Le christianisme propose l’amour en Dieu, qui est une manière de s’attacher sans réserve à ce qu’il y a d’immortel et de divin en ceux qu’on aime. C’est un amour garanti par Dieu, une sorte d’assurance vie éternelle, comme l’écrit Augustin : « Heureux celui qui vous aime, et son ami en vous et son ennemi à cause de vous ! Seul il ne perd aucun être cher, l’homme à qui tous sont chers en Celui qu’on ne perd jamais » (Confessions, IV, 9). Dans le christianisme, l’insolence de la question est pleinement assumée : « pourquoi donc voulez-vous mourir,  alors que l’éternité est à portée de main ?». Sans Dieu, la vie est fugace, misérable et insensée. Grâce à Dieu, la vie d’amour ne s’arrête pas à la vie terrestre et l’éternité recevra la meilleure part de nous-même, qu’il faut donc s’attacher à cultiver dans l’ici-bas. Magnifique promesse, sans doute, mais à laquelle il faut croire, car la réponse chrétienne quitte le terrain de la raison pour laisser place à la foi.
            La quatrième réponse est née d’une triple crise : avec la critique de la tradition, le récit des origines a cessé de fonctionner. Avec les découvertes scientifiques de la Renaissance, l’univers est apparu davantage comme un chaos que comme un cosmos harmonieux ; avec les guerres de religion, la confiance en la promesse chrétienne a été ébranlée. Quand le passé se perd, quand la nature se tait et quand le ciel se vide, comment l’homme pourrait-il consoler l’homme de sa mort ? La métaphysique moderne se construit sur ce défi. Il s’agira d’opposer à la mort, la perspective d’une « vie réussie », car il n’y en a qu’une. Pour aller à l’essentiel, deux voies se présentent : celle d’une vie toujours plus « intense » où chaque moment pourrait être revécu éternellement ; celle d’une vie toujours plus « ouverte » qui ne s’enferme pas dans l’égoïsme mais parvient à s’élargir aux autres. Nietzsche, d’un côté ; Rousseau et Kant, de l’autre. Dans les deux cas, l’homme cherche à trouver en lui-même ce qui lui est supérieur : la Vie pour l’un, l’Humanité pour les autres. Ce sont les deux dernières réponses à la question de la mort, mais leur postériorité n’annule pas, loin s’en faut, la valeur des précédentes. Car en métaphysique, à la différence de ce qui se passe en sciences, ce n’est pas le dernier arrivé qui forcément a « plus raison ». La question « pourquoi mourir ? » reste donc ouverte. Son insolence est peut-être l’unique façon d’éviter la désolation. Ni la multiplication des morts par le mythe et le rite, ni sa négation religieuse ni son anticipation bouddhiste, ni l’intensification ou l’élargissement de la vie ne permettent d’échapper à l’angoisse qu’elle suscite. Mais au moins ce panorama nous offre des armes pour tenter de l’apprivoiser.
Et puis, il y a encore une autre réponse qui, sans atteindre la beauté grandiose de celles qu’on a évoquées, présente à mes yeux une certaine séduction : c’est la curiosité. Elle est certes un vilain défaut, mais comment ne pas en avoir à l’idée d’expérimenter la fin de l’expérience, d’éprouver le terme des épreuves, de vivre le passage vers là où il ne se passera plus rien ? On saura alors si c’est le néant ou l’ailleurs, qu’il soit enfer ou paradis, ou qu’il soit, à l’instar des enfers antiques, une vie réduite comme la petite veilleuse d’une chaudière à gaz. Bref, on aura peut-être  la réponse ; mais quel dommage qu’on ne puisse la partager !

« L’homme qui, privé du secours de ses semblables et sans cesse occupé de pourvoir à ses besoins, est réduit en toute chose à la seule marche de ses propres idées, fait un progrès bien lent de ce côté-là ; il vieillit et meurt avant d’être sorti de l’enfance de la raison » (Rousseau, Lettre à M. de Beaumont, III, 75).




[1] Moins fluide, mais aussi juste, cette maxime supprimée après la première édition : « Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur réputation. » Voir Réflexions ou sentences, in Œuvres de La Rochefoucauld, t. I, Hachette, 1868.
[2] Malinowski, B., Trois essais sur la vie des primitifs, Payot, 2001.

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