Blog de Pierre-Henri TAVOILLOT

Lato sensu

mardi 17 mars 2026

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophie, 

présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE, 

a le plaisir de vous convier à ses conférences publiques en Sorbonne. Elles seront animées avec les étudiants du Master de Philosophie politique et éthique. 

Inscription gratuite mais obligatoire via le lien indiqué. 



• Mardi 7 avril 2026 : Marcel GAUCHET — « Démocratie et idéologies ». 

A propos de son dernier livre Comment pensent les démocraties ? Albin Michel, 2026. Amphi Molinié- Maison de la recherche -28 rue Serpente 75006 

Inscription : https://www.helloasso.com/associations/college-de-philosophie/evenements/marcel-gauchet-democratie-et-ideologie 


• Jeudi 9 avril 2026 : Nathalie HEINICH, « La notion d’identité : un phare ou un piège ? » 

Amphi Michelet, 18h-20h, entrée 46 rue Saint-Jacques, 75005 

Inscription : https://www.helloasso.com/associations/college-de-philosophie/evenements/nathalie-heinich-l-identite-us-et-abus —— 


• Mardi 14 avril 2026 : Raphaël DOAN, « La démocratie au défi de l’Intelligence artificielle ». 

Amphi Quinet, 18h-20h, entrée 46 rue Saint-Jacques, 75005 

Inscription : https://www.helloasso.com/associations/college-de-philosophie/evenements/raphael-doan-la-democratie-au-defi-de-l-intelligence-artificielle —— 


• Mardi 5 mai 2026 : Joséphine STARON, « L’Europe peut-elle être une démocratie ? » 

Amphi Quinet, 18h-20h, entrée 46 rue Saint-Jacques, 75005 

Inscription : https://www.helloasso.com/associations/college-de-philosophie/evenements/josephine-staron-l-europe-peut-elle-etre-une-democratie 


• Mardi 12 mai 2026 : Monique Dagnaud — « L'identité des générations » : 

à propos de son livre Génération Reset, Ils veulent tout changer, Odile Jacob, 2025. 

Amphi Molinié- Maison de la recherche -28 rue Serpente 75006 

Inscription : https://www.helloasso.com/associations/college-de-philosophie/evenements/monique-dagnaud-generation-et-identite

à mars 17, 2026 Aucun commentaire:
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lundi 20 janvier 2025

Entretien pour La Croix, 8 janvier 2025

Pierre-Henri Tavoillot : « En France, nous avons le goût de la vie commune » 


 Recueilli par Marine Lamoureux, le 08/01/2025 

Ce qui nous tient ensemble est plus fort que ce qui nous divise. Telle est la conviction du philosophe Pierre-Henri Tavoillot qui, loin de la vision en vogue de l'« archipel français », expose dans son dernier livre – Voulons-nous encore vivre ensemble ? publié en novembre dernier (1)– ces piliers de la convivialité qui soutiennent une démocratie fragile mais pleine d'atouts. Pour peu que nous soyons des citoyens adultes. 

La Croix L'Hebdo : Comment, avec votre regard de philosophe, analysez-vous la situation politique que la France traverse depuis plusieurs mois ? 

Pierre-Henri Tavoillot : Le nœud de la crise, c'est l'impuissance publique. Et ce sentiment d'être pris dans un piège, dans une muraille d'impossibilités, à la fois bureaucratique, normative, que ce soit dans l'environnement, la recherche, l'agriculture, etc. Partout, il existe un sentiment de blocage : progression de l'insécurité, explosion du narcotrafic, absence de maîtrise de la crise migratoire... Comme si tous les domaines étaient hors de portée d'action. Or, dans une démocratie, le peuple est maître de son destin. Pas tout-puissant, certes, mais en partie maître de son destin. Ce n'est plus le cas : aux niveaux géopolitique, national, parlementaire... et cela s'aggrave. 

Pourquoi ? 
 P.-H. T. : Parce que les citoyens reprochent aux élus cette impuissance politique. Et ce faisant, ils contribuent à l'aggraver. C'est un cercle vicieux. La critique de l'impuissance entraîne davantage d'impuissance. 

 Les politiques n'ont-ils pas leur part dans cette impuissance publique ? 
 P.-H. T. : Les premiers responsables, c'est nous, les citoyens ! Nous votons aux élections, et nous avons beau dire que les politiques sont nuls, qu'ils sont mauvais, nous avons voté pour eux. Aux dernières législatives, nous avons fait le choix de fragmenter l'Assemblée – certes pas individuellement, mais collectivement. 

Ce qui contribue à l'impuissance dont vous parlez... 
 P.-H. T. : Oui, mais il faut ajouter une autre dimension : celle des contre-pouvoirs. Aujourd'hui, nous en avons probablement trop. 

Comment cela ? 
P.-H. T. : Revenons aux fondements de la démocratie libérale, aux Lumières. Ce régime s'est construit en se méfiant du pouvoir ; pour les penseurs libéraux, à chaque fois qu'il y a un pouvoir, il faut un contre-pouvoir, ce qui est très sain. C'est la critique de l'absolutisme, émise par le philosophe anglais John Locke ou, en France, la critique du pouvoir par Montesquieu. Mais aujourd'hui, nous sommes allés trop loin : à force de lutter contre les abus de pouvoir, nous avons désormais des abus de contre-pouvoirs. On le voit à travers le droit, l'administration, l'économie... 

Pouvez-vous être plus précis ? 
P.-H. T. : Prenons les pouvoirs juridiques. Il faut évidemment défendre mordicus l'État de droit. Mais on assiste à des dérives du judiciaire, avec une série de cours, Conseil d'État, Conseil constitutionnel, Cour européenne des droits de l'homme (CEDH)... On peut faire un recours pendant dix ans, c'est sidérant. Qu'est-ce que la CEDH fait de plus que le Conseil constitutionnel ? Nous sommes dans l'excès. D'une logique des droits de l'homme et du citoyen en société, nous sommes passés à une logique des droits de l'individu contre la société. 

Iriez-vous jusqu'à dire, comme Bruno Retailleau, que l'État de droit n'est pas sacré ? 
P.-H. T. : J'estime que l'État de droit est absolument sacré. Il n'y a pas de démocratie sans État de droit. Simplement, il faut en reconnaître les dérives – et d'ailleurs, si on l'écoute au long, c'était le sens du propos de Bruno Retailleau . Aujourd'hui, le droit se retourne contre l'État, contre le peuple, contre la volonté générale. On est dans la nomocratie, avec un pouvoir des normes qui se substitue au pouvoir du demos , du peuple. 

Comment en est-on arrivés là, d'après vous ? 
P.-H. T. : Par le processus d'individualisation, qui fait qu'à un moment on a considéré que la société nous empêchait d'être libre. Lors de la Révolution française, on pensait précisément le contraire : aux yeux des révolutionnaires, on était plus libre en société que tout seul. Aujourd'hui se pose la question que j'ai mise en titre de mon livre : Voulons-nous encore vivre ensemble ? (1) C'est majeur à partir du moment où l'individu considère que les autres sont des obstacles, que seuls comptent son petit droit de veto personnel et son identité. L'enjeu, c'est le retour du commun. Il est de la responsabilité de chaque citoyen de prendre soin du collectif. 
De quand datez-vous ce processus d'individualisation ? 
 P.-H. T. : En gros, de 1968. L'apothéose de l'émancipation de l'individu. Le moment où cette individualité se construit et se désocialise en quelque sorte. L' « ère de l'individu » , comme l'écrivait Gilles Lipovetsky (2). Mais là encore, soyons clairs : il était important que l'individu s'émancipe de la communauté. Désormais, c'est fait. Mais maintenant, cet individu doit fabriquer de la société. 

 Dans votre livre, vous analysez le « wokisme » comme un révélateur extrême de cette individualité qui joue contre la société... 
 P.-H. T. : Oui. Encore faut-il définir les choses. Si le wokisme est la lutte contre les discriminations, tout le monde est d'accord. Mais aujourd'hui, c'est autre chose. C'est que l'idée que tout est discrimination, que les relations humaines se lisent exclusivement à partir du paradigme dominant- dominé, coupable-victime. Tous les autres liens, la solidarité, l'amour, l'amitié, n'existent pas. C'est un paradigme binaire, dans lequel on est voué à envisager le social comme un lieu de guerre. Pour les tenants du wokisme, il faut se réveiller et agir – ce n'est pas simplement une théorie, mais une pratique. Il faut « canceller » , annuler. C'est une idéologie de la discorde qui se focalise sur les identités individuelles et le ressenti : « Vous êtes raciste parce que je vous ressens comme tel. » 

Autrement dit, il n'y aurait donc plus rien d'objectivable, donc de monde partagé... 
P.-H. T. : Oui, c'est la fin du commun. La définition de l'objectivité, c'est ce qui ne vaut pas simplement pour moi, mais pour les autres. Là, c'est différent. Vous tenez la porte à une dame ? Vous êtes machiste ! Vous pensez que la couleur de peau n'a aucune importance ? Vous êtes raciste ! Oui, car pour les woke, vous êtes alors « color blind » , aveugle à la couleur, aux discriminations, donc raciste. L'universalisme est un racisme... Bref, c'est absurde. Et même si c'est un courant extrêmement minoritaire, les choses se tendent dans notre société. 

Pourquoi, au cœur de ces tensions, le Rassemblement national tire-t-il son épingle du jeu ? 
P.-H. T. : Parce que c'est le parti qui s'affiche le plus illibéral. La démocratie, c'est le demos – le peuple – et le kratos – le pouvoir. Dans la logique illibérale, vous avez beaucoup de kratos , et peu de demos – ce qui compte, c'est qu'il y ait un leader charismatique incarnant le peuple. L'illibéralisme apparaît comme une réponse à l'impuissance publique, à ce processus de judiciarisation, de bureaucratisation de la démocratie. Il faut arrêter de penser que les électeurs du RN sont soit des salauds qui savent qu'ils votent pour des fascistes, soit des idiots qui ne savent pas qu'ils votent pour des fascistes... C'est une grave erreur. Ces électeurs sont informés et veulent tenter l'expérience, en se disant : « Le reste, on a déjà essayé. » Ils sont d'ailleurs sans illusions sur le fait que le RN pourrait sauver la France. 

Au nom de l'efficacité, ces électeurs sont donc prêts à faire peser une menace sur l'État de droit... 
P.-H. T. : À mon avis, leur pari est ailleurs : ils espèrent que le RN saura être efficace dans plusieurs domaines, mais en restant dans les clous, du fait des contre-pouvoirs... qu'ils contestent ! Ils parient sur un rééquilibrage. Cela dit, je pense qu'ils se trompent sur l'efficacité du RN. D'abord parce que son arrivée au pouvoir susciterait des blocages monstrueux, mais aussi parce que son programme est délirant, complètement contradictoire entre la partie régalienne et la partie budgétaire. Ils proposent des mesures sans recettes en face. Sur les retraites, par exemple, avec des propositions d'inspiration libérale et de gauche à la fois. Tout est très flou. 

Dans votre livre, vous déplorez cependant un « lâcher-prise politique » sur l'immigration et un abandon du contrôle des flux migratoires que le RN, lui, défend... 
P.-H. T. : Ce sont des questions légitimes, sur lesquelles nous ne parvenons pas à débattre tranquillement, ce qui pose un problème de fond. Pourquoi, par exemple, est-on incapable de débattre des frais d'inscription des étudiants étrangers ? En France, un étudiant coûte 15 000 € par an à l'État et paie 600 € de frais d'inscription. Pourquoi ce régime doit-il aussi s'appliquer aux étudiants américains ou chinois ? Pourquoi n'exige-t-on pas des montants plus élevés pour ces étudiants étrangers, alors que même nos universités ont besoin d'argent ? Nos enfants, lorsqu'ils vont étudier aux États-Unis, ils paient plein pot ! On multiplie ainsi les aberrations, sans le moindre débat. Idem pour l'aide médicale de l'État (AME).

C'est-à-dire ? 
P.-H. T. : Nous sommes le pays le plus généreux au monde à cet égard mais nous avons des problèmes budgétaires énormes. Il n'est pas illégitime de poser le débat – tout en rappelant que l'AME est nécessaire pour des raisons de santé publique. Sinon, on laisse le sentiment à une partie des citoyens que l'on s'occupe mieux des étrangers que d'eux-mêmes... et on laisse le champ libre aux excès du Rassemblement national, dès qu'un fait divers implique une personne sous OQTF (obligation de quitter le territoire français, NDLR) . Bref, on doit absolument relier l'immigration à l'intérêt national. Et pouvoir définir jusqu'où aller en matière d'immigration, quand et comment. 

Dans votre ouvrage, vous écrivez que nous avons envie de vivre ensemble. Cela semble paradoxal... 
P.-H. T. : Au fond, il y a deux risques majeurs : la tentation du repli et la séduction du conflit. Face au premier, il y a en France un goût de la vie commune. D'ailleurs, l'inquiétude des Français, leur pessimisme, peut nous rendre optimistes : s'ils sont inquiets et insatisfaits, c'est qu'ils attendent quelque chose ! Face au second risque, il y a certes des tensions, mais il y a aussi des choses qui tiennent. C'est le fameux adage, « on entend l'arbre tomber mais pas la forêt pousser » . Les choses tiennent dans le monde associatif, politique, il y a un goût politique en France. Souvenez-vous de la crise des gilets jaunes : on en est sortis par un grand débat. Dans quel autre pays cela arrive-t-il ? J'y ai participé et il y a eu des moments forts. 

Racontez-nous. 
P.-H. T. : Un jour, à Sciences Po Lille, il y avait dans la salle des retraités macronistes bon ton et des gilets jaunes vindicatifs, disant qu'on avait « salopé » leur France périphérique. Mais la confrontation était fructueuse, les gens mesuraient tout d'un coup à quel point ils étaient ignorants de la réalité des autres, ils s'écoutaient... Cela a eu un effet de pacification. 

Donc, parmi nos forces, il y a ce goût du débat, mais encore ? 
P.-H. T. : La bouffe ! La France est championne du monde du temps passé à table, deux heures et treize minutes par jour. Aux États-Unis ou au Canada, c'est moins de trente minutes. Autour du repas se tissent plein de choses : on est en lien, on parle de projets, on résiste à l'enfermement culturel, on partage le cassoulet et le couscous... La civilité s'invente. 

Vous écrivez aussi qu'une nouvelle civilité s'invente aujourd'hui entre les hommes et les femmes. 
P.-H. T. : Oui, autour du consentement, comme le montre Irène Théry dans son livre sur la nouvelle civilité sexuelle (3). Jadis la civilité était réglée par les statuts. Aujourd'hui, elle l'est par l'attention à l'autre. C'est beaucoup plus exigeant, ça demande du temps, de la réflexion. Mais c'est plus intéressant. Aujourd'hui, nous sommes plus libres et plus fragiles, c'est porteur de désarroi et de conflits, mais on touche à la vérité de la vie démocratique. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'on nous permet d'être adultes, quelle que soit notre naissance. Aucune civilisation n'a jamais permis ça. Le prix à payer, c'est qu'on doit tous être adultes, on n'a pas le choix. 

Être des citoyens adultes est donc, selon vous, la clé en démocratie. Mais qu'est-ce que ça veut dire exactement ? . 
P-H. T. : Être adulte, c'est un certain rapport au monde, aux autres et à soi. Cela n'arrive pas forcément à 18 ans, c'est une question pour chacun. Il y a souvent une expérience fondatrice, la naissance du premier enfant, le décès des parents, l'autonomie financière. Ce qui caractérise le passage à l'âge adulte, c'est l'aptitude à faire grandir les autres. On se dit : il y a eu des adultes qui ont compté pour moi, qui m'ont mis le pied à l'étrier, c'est à mon tour de jouer ce rôle, comme parent, dans ma vie professionnelle... Le socle, c'est l'expérience – on ne sait pas tout, mais on a suffisamment expérimenté pour faire face – et la responsabilité – pas seulement de ses actes, mais la responsabilité pour autrui. Bref, être adulte, c'est grandir en faisant grandir les autres. C'est la clé, le cœur du projet de vie collective démocratique. 

Est-ce compatible avec une société d'individus ? 
 P.-H. T. : Oui, mais à partir du moment où l'individu fabrique du lien et prend soin du collectif. Pas l'individu tout-puissant, le self-made-man, qui sait tout, peut tout. Ça, c'est un fantasme... 

Pas Elon Musk, donc... 
P.-H. T. : Oui, le délire de toute-puissance, d'omniscience, ce n'est pas adulte. L'adulte ne sait pas tout, ne peut pas tout, se sait mortel et est animé par le souci, je le répète, de faire grandir les autres. 

Vous osez mettre sur la table des sujets délicats comme la critique de l'individualisme, le wokisme, l'immigration... Au risque d'être caricaturé, accusé d'être d'extrême droite. N'est-ce pas pesant ? 
P.-H. T. : Moi, à un moment, je me suis dit : les valeurs fondamentales auxquelles je tiens, c'est-à- dire la nation, la laïcité, le travail, ont été abandonnées par la gauche... J'aime mon pays, je crois en une laïcité qui ne soit pas laïcarde, au mérite. Donc, soit la gauche n'est plus la gauche, soit je suis de droite ! 

Pourtant, la gauche universaliste, ça existe... 
 P.-H. T. : Oui, mais elle déploie tellement d'énergie à se justifier, à rappeler que, malgré la défense de la nation ou du travail, elle est de gauche... Moi, je n'ai pas envie de me justifier. Quant aux caricatures, il suffit de lire mes livres pour voir que je suis un démocrate respectueux des institutions. Tout mon travail, c'est de réfléchir à la démocratie, ce régime complexe, jeune, en chantier... Emmanuel Kant écrivait que les Lumières, c'est « sortir de l'état de minorité dont on est soi-même responsable » . Voilà ce qui détermine mon travail : comment être adulte dans le seul régime qui le permet vraiment.
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Clivage Gauche-Droite

Paru dans Philosophie Magazine, 6 mai 2021 

 

Le clivage gauche-droite est-il encore pertinent pour s’orienter dans la politique contemporaine ? Alors que les sondages font état d’un basculement électoral de l’opinion vers la droite et d’une fragmentation de la gauche, dans le champ idéologique, l’état des lieux est opaque : les uns considèrent que l’extrême droite a gagné la bataille des idées en ayant réussi à mettre les questions autour de l’islam, de la laïcité et de la sécurité au centre du débat, les autres considèrent que la gauche radicale polarise le débat autour des questions du racisme, de la cancel culture, du genre et de l’identité. Chaque camp accusant l’autre de « faire le jeu » de l’extrême droite. Pour y voir plus clair, nous avons demandé à une dizaine de jeunes philosophes issus de toutes les couleurs du champ politique, de répondre à trois questions : êtes-vous de gauche ou de droite ? Comment définissez-vous ce partage ? Va-t-il disparaître ou être réinventé ?

Aujourd’hui, la réponse de Pierre-Henri Tavoillot, professeur de philosophie à la Sorbonne, essayiste et auteur de Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d’art politique (Odile Jacob, 2019) et La Morale de cette histoire. Guide éthique pour temps incertains (Michel Lafon, 2020). Qui se déclare « clairement de droite », au nom de la laïcité, du travail et de la nation. 

 

Vous considérez-vous comme de gauche ou de droite (ou refusez vous d’entrer dans cette division, et si oui, pourquoi) ?

Pierre-Henri Tavoillot : Je me situe clairement à droite, puisque la gauche a peu à peu abandonné les valeurs qui étaient les siennes et sont restées les miennes. Lesquelles ? La laïcité (quittée par la gauche en 1989 lors de l’affaire du voile de Creil), le travail (délaissé avec la loi sur les « 35 heures »), la nation (idée révolutionnaire en 1789, qui est devenue pour l’œil gauche une idée « rance » et « nauséabonde »), le progrès (honni par l’écologie radicale et la pensée décroissantiste) et même le peuple (désormais identifié au populisme haï et méprisé). J’y ajouterais le respect d’un espace public éclairé et pluraliste, loin des procès en diabolisation menés par une nouvelle forme d’inquisition. Mais je serais là plus prudent, parce qu’il est toujours tentant d’accuser d’inquisition ceux qui ne sont pas d’accord avec vous. C’est une règle : dans l’espace public on se trouve toujours « minoritaire » et « opprimé » : et c’est d’ailleurs ainsi qu’on se sent… exister.

 

Qu’est-ce qu’être de gauche ? Qu’est-ce qu’être de droite, selon vous, aujourd’hui ?

Être de Gauche, c’est aimer la Gauche plus que la France ; être de droite, c’est aimer la France plus que la droite. Voilà, c’est dit, mais après le plaisir de la formule, il faut l’effort de la nuance, car il y a plusieurs droites et plusieurs gauches. Classiquement, j’en distinguerais trois différentes, voire hostiles, dans chaque camp. À droite (en suivant René Rémond), il y a la droite catholique contre-révolutionnaire réactionnaire, la droite bonapartiste et la droite libérale. À gauche (en suivant Jacques Julliard), on a la social-démocratie réformiste, le communisme révolutionnaire et l’extrême gauche à tendance anarchiste, qui nourrit notamment l’esprit du syndicalisme français (la Charte d’Amiens). Bon, pour ce dernier courant, c’est trop vite dit, car l’extrême gauche est en vérité très plurielle, et son influence sur les esprits est proportionnellement inverse de sa capacité à gouverner (on tolère de l’extrême gauche ce qui semblerait insupportable venant de l’extrême droite !)… Mais dans cette cartographie esquissée, je me situe d’abord comme un libéral, parce que la liberté est la clé de toute vie commune ; je suis ensuite républicain, car je pense que l’État est moins une menace qu’une garantie à l’égard des libertés individuelles et collectives ; je suis enfin social, car c’est sur l’attention aux personnes les plus défavorisées et fragiles que se joue la cohésion et la grandeur d’une société. Le gaullisme me va bien, ainsi que la devise française dans l’ordre : liberté, égalité et fraternité. Et si je garde fraternité, c’est que, dans ce mot, il y a en creux, celui de fratricide, qui, davantage que ses remplaçants putatifs (« adelphité » ou sororité), révèle l’ampleur du défi politique, à savoir : comment vivre ensemble sans s’entretuer ?

“Le clivage gauche/droite ne disparaîtra pas, car il est plus identitaire qu’idéologique”
Pierre-Henri Tavoillot 

Le clivage gauche/droite ne disparaîtra pas, car il est plus identitaire qu’idéologique. On le voit d’ailleurs à propos de l’écologie. La préoccupation environnementale nouvelle s’intègre dans une matrice déjà constituée : à gauche, c’est la critique du capitalisme qui a rendu vert les rouges ; à droite, à côté d’une critique réactionnaire du monde moderne (« La terre, elle, ne ment pas »), il y a le courant « écomoderniste », qui s’inscrit dans une perspective réformiste et libérale. Pour elle, c’est grâce à la technologie et à la croissance économique que les défis environnementaux seront relevés. Pas de disparition, donc, mais une superposition avec un autre clivage émergent qui concerne l’idée démocratique elle-même. Dans démocratie, il y a demos et kratos, soit : peuple et pouvoir. Leur compatibilité ne va pas de soi, car toute l’histoire montre que là où il y a peuple, le pouvoir s’efface ; et dès qu’il y a pouvoir, c’est le peuple qui se tait. Nos régimes libéraux se sont construits sur une double limitation. Surtout pas trop de demos, pour éviter d’« offrir au peuple en masse l’holocauste du peuple en détail » (Benjamin Constant) ; et surtout pas trop de kratos, afin que, « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (Montesquieu). Le libéralisme est la recherche permanente de cet équilibre instable. 

Le libéralisme s’expose ainsi à trois formes de mauvaise conscience. Celle des « démocrates radicaux », qui voudraient plus de peuple et moins de pouvoir : on retrouve là le culte actuel de la participation, avec en ligne de mire un régime de type anarchiste. De l’autre côté, on trouve les « démocrates illibéraux », qui voudraient plus de pouvoir et moins de peuple : c’est là que se niche le retour en vogue de l’autorité, avec en perspective un régime despotique. Et l’on peut ajouter le populiste qui, contrairement à ce qu’on entend trop souvent, n’a rien à voir avec le fasciste. Le populiste est moins antidémocratique qu’hyperdémocratique : il veut toujours plus de peuple et encore plus de pouvoir.

Les démocraties libérales doivent se garder de ces trois dérives délétères, qui sont aussi des défis. On ne retrouvera le peuple qu’en retrouvant l’efficacité de l’action – l’illibéralisme et le populisme ont raison sur ce point –, mais cela ne saurait se faire au détriment des libertés essentielles. Je souligne ce qualificatif, car il est devenu aujourd’hui très confus. Car quand tout devient liberté, la liberté commence à être sérieusement menacée.

à janvier 20, 2025 1 commentaire:
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mardi 26 novembre 2024

Sortie de Voulons-nous encore vivre ensemble (Odile Jacob)

 


BFM Business — Chronique des livres

Radio Classique — Entretien avec David Abiker

Europe 1 — Entretien avec Frédéric Taddeï

La Chaîne Parlementaire — Ca vous regarde de Myriam Encaoua 

Le Figaro — Entretien avec Eugénie Boilat 

Le Nouvel Economiste — Entretien 

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vendredi 8 novembre 2024

CR de Roger-Pol Droit dans le Monde (08/11/2024)


 

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lundi 21 octobre 2024

Voulons-nous encore vivre ensemble ? Sortie le 6 novembre 2024


 

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lundi 30 septembre 2024

Entretien pour l’Express (27/09/2024)

Propos recueilli par Mattias Corrasco pour L’Express (26/09/2024)



Face à la grande confusion politique ambiante, on a finalement l’impression que les élections en France ne remplissent plus leur fonction de “juge de paix”. Est-ce un tournant sous la Ve République ? 
 Il faut prendre un peu de recul. La configuration politique est particulière, et je ne suis pas persuadé que les élections soient définitivement condamnées. Néanmoins, elles patinent structurellement depuis un certain temps pour une triple raison. La concurrence des sondages donne l’illusion d’une cartographie en temps réel de l’opinion. Les réseaux sociaux cultivent également une autre illusion : elle laisse penser que l’on peut capter aisément “les bruits du peuple”. Enfin, il y a une sorte de démonétisation de l’élection à travers les stratégies de l’activisme : pour un citoyen, il semble beaucoup plus efficace d’obtenir gain de cause par le coup d’éclat - les politiques y sont, hélas, souvent plus réceptifs - qu’en glissant un bulletin dans l’urne. À moyen terme, Emmanuel Macron a accentué le phénomène en exerçant une forme de maltraitance sur la logique électorale. Lors de son premier mandat, il s’est fait le chantre de la “moralisation de la vie politique”, un épisode désastreux selon moi car il sous-entendait que la République était immorale et que tous les élus étaient corrompus - Bayrou, en tête de ce dispositif, en a lui-même fait les frais. La convocation de la “Convention citoyenne sur le climat” a également brouillé le schéma électoral, sous-entendant à son tour que les parlementaires n’étaient pas le vrai peuple. En 2022, le président de la République n’a pas fait campagne pour sa réélection alors qu’il devait rebooster sa légitimité : la stratégie politique a été payante, mais elle n’est pas respectueuse des citoyens, en témoigne l’incertitude sidérante après sa victoire. Dans la foulée, il a, pour ainsi dire, déjà dissout l’Assemblée nationale, une semaine avant les législatives (septembre 2022), en annonçant la création d’un Conseil National de la Refondation destiné à traiter des vrais problèmes (en marge donc du Parlement). Enfin, la toute récente dissolution a créé un embouteillage d’élections sur des sujets extrêmement variés, alors que pour les législatives la seule question qui prévalait était la suivante : “Qui doit nous gouverner ?” 

Les procès en illégitimité du gouvernement de Michel Barnier font florès à gauche, mais également à droite quand des figures, comme Henri Guaino, estiment qu’il n’a “aucune légitimité démocratique”. Le malaise est également devenu une donnée sondagière : 74% des Français jugent qu’Emmanuel Macron n’a pas tenu compte des résultats des législatives. Que révèle ce sentiment, réel ou supposé, d’anomalie démocratique ? 

 Il révèle que la principale question de l’élection législative, au centre de la démocratie d’après moi, n’a été posée à aucun moment durant la campagne. La question de la gouvernabilité du pays a été dissoute dans un débat exclusivement négatif : “Qui ne doit pas gouverner ?” Il y a donc eu une triple campagne négative, anti-Macron, anti-Nouveau Front Populaire, et anti-Rassemblement national. C’est une conjoncture politique stricte à cette période, je ne la crois pas définitive, car le sacre du citoyen reviendra pour sûr. Mais dans la configuration extrêmement clivée dans laquelle nous nous trouvons, la situation est absolument désastreuse. L’unique perspective, à mes yeux, est l’attente d’autres élections. La seule légitimité du gouvernement aujourd’hui, somme toute non-négligeable, c’est qu’il faut qu’il y ait un gouvernement. La difficulté à le constituer a été gigantesque, sa durabilité n’en demeure pas moins incertaine, à en constater l’ampleur des couacs trois jours après sa nomination. Les Français peuvent tout à fait penser qu’il ne colle pas aux résultats des urnes, mais préfèrent-ils qu’ils n’y ait pas de gouvernement du tout ? La légalité n’est pas la légitimité, et de ce point de vue, Emmanuel Macron a respecté la loi, donc il n’y a pas de scandale démocratique sur le plan des institutions. D’autant que les formations et autres alliances politiques, à l’instar du NFP, qui mènent de front ce procès en illégitimité seraient, une fois au pouvoir, confrontées aux mêmes accusations. Car la situation révèle également qu’au fond, personne n’a gagné ces élections. 

 Un gouvernement peut-il retrouver une légitimité après les élections ? Il est peu probable que Michel Barnier demande la confiance des parlementaires… Mais par quel(s) autre(s) moyen(s), lui et son exécutif, pourraient-ils être réhabilités démocratiquement ? 

Je ne suis pas très optimiste sur cette affaire. La seule raison me permettant d’être optimiste, c’est la capacité de négociateur du Premier ministre, dont on a observé les qualités lors des négociations du Brexit, à faire voter un budget pour la France. À minima, les Français pourraient apprécier l’effort loyal d’un chef de gouvernement à trouver des compromis, bien qu’au regard du temps présent, ça n’est pas de ce minimum politique dont on a besoin. Le tragique de la situation mérite, d’après moi, d’être ébruité : plus on le dit, plus les Français en prendront conscience, et plus les efforts du Premier ministre seront perçus comme méritoires, et probablement payants. C’est une espèce de nivellement par le bas. Avec une difficulté majeure : le diagnostic de la maladie française n’est pas du tout partagé par l’ensemble de l’échiquier politique. Autrement dit, sur les questions décisives, il n’y a pas d’accord mais plutôt un franc-désaccord. Il y a ceux qui considèrent que les questions d’endettement, de sécurité et d’immigration sont tout à fait secondaires, et ceux qui en font une priorité. C’est ce qui fait, in fine, le plus défaut : la crise de la démocratie n’est pas une crise de la représentation. En l’espèce, l’assemblée est bien plus représentative qu’auparavant avec trois blocs très divisés. Le vrai cœur du malaise démocratique est une crise de la puissance publique. L’image que le politique, bien qu’il perçoive l’intégralité des problèmes, est impuissant face à tous les dossiers. Un sentiment d’une impossibilité totale, qu’on retrouve à l’intégralité des échelons de la démocratie. Il n’y a aucun autre moyen, c’est par l’action qu’il faut faire ses preuves. 

 Les différents partis politiques ont exprimé des lectures intéressées des résultats des élections : Emmanuel Macron raisonne en termes de “barycentre”, le RN en termes de nombre de voix, le NFP en quantité de sièges… Quelle lecture privilégier pour concilier ces différences d’appréciation, et comprendre réellement “ce qu’ont dit les Français” les 30 juin et 7 juillet derniers ? 

 Aucune de ces lectures n’est tout à fait judicieuse. Ce qu’ont dit les Français, c’est le grand malentendu des Français eux-mêmes : ils ont oublié que le but des législatives avait pour vocation la formation d’un gouvernement. C’est l’idée induite par les différentes campagnes et la dissolution, contribuant à ce qu’ils votent davantage contre l’éventuel accès au pouvoir d’une formation politique. 

 François Bayrou estime que cette élection n’a “pas désigné de vainqueurs”, ni de “premier”, affirmant que la première place du Nouveau Front Populaire était en réalité la victoire de “tous ceux qui ne voulaient pas du Rassemblement national”. Est-ce le rôle du politique d’interpréter les raisons invisibles du vote ? 

 Ça n’est pas le rôle du politique de le faire, en effet. Mais il le fera toujours ! L’enjeu est de savoir quel récit gagnera. On peut ne pas lui faire crédit de le faire, mais ça révèle également que l’élection n’est plus juge de paix. C’est un peu irresponsable, mais tout le monde le fait : Mélenchon était le premier, au soir du 7 juillet, à réagir en affirmant qu’il était arrivé en tête. Dans cette période, les responsables politiques de tous bords doivent, en responsabilité, faire attention aux mots qu’ils emploient. Certaines prises de parole ont des effets politiques qui peuvent être néfastes. Il y a surtout une forme de performatif dans l’initiative, et c’est aussi le sens de la politique : « dire, c’est faire », d’où la tentation de gagner la bataille du récit à défaut de triompher dans les urnes. 

 En d’autres termes, le front républicain doit-il contribuer à biaiser la lecture des résultats de cette élection, ou doit-on prendre le vote pour ce qu’il est dans un scrutin majoritaire uninominal à deux tours : la préférence pour un candidat plutôt qu’un autre ? 

 J’étais personnellement opposé au barrage républicain : la posture morale est une négation de la politique, et rend d’autant plus complexe la reconquête des 11 millions d’électeurs du RN. En réalité, il me paraît d’autant plus nocif pour la démocratie, car il nie le kratos et empêche donc de gouverner. La raison est simple et relève d’un paradoxe saisissant : le constat de l’impuissance publique suscite davantage d’impuissance publique. Le citoyen, conscient de cette faille, proteste contre l’impuissance publique et le rend plus impuissant en optant pour des offres politiques “hors-système”, qui contribuent à l’affaiblissement de l’État. C’est une sorte de cercle vicieux où le problème est alimenté par une solution que l’on cherche frénétiquement.
à septembre 30, 2024 Aucun commentaire:
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mercredi 10 juillet 2024

Tempête sur ma page Wikipédia

 Depuis peu de temps, j'apprends que ma page de présentation sur Wikipédia, fait l'objet d'une attaque en règle visant à me classer à l'extrême-droite — Je n'interviens pas dans les transformations successives de cette page, que je contemple avec accablement, mais je tiens à dire que cette dénonciation calomnieuse provient d'un seul article à charge du media Arrêt sur image, dont chacun connaît l'impartialité légendaire (!). Comme c'est tout à fait le droit de cette journaliste (Pauline Bock) à de considérer que je suis d'extrême droite ; il est également de mon droit le plus strict de déclarer que je me situe personnellement au centre-droit. Je suppose que Pauline Bock sait mieux que moi pour qui je vote et mieux que moi ce qui désigne en termes de philosophie politique ce qu'est l'extrême droite. Pour ma part, je me contenterai de dire que je ne partage pas son analyse que me semble sommaire et peu étayée … et que j'ai quelques arguments pour cela. Mais chacun jugera … 

  1. Pauline Bock, « Pierre-Henri Tavoillot, philosophe anti-gauche (et exrême-droitisé) [archive] », sur www.arretsurimages.net, 4 juin 2023 (consulté le 21 juin 2024)
à juillet 10, 2024 Aucun commentaire:
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jeudi 1 février 2024

Pourquoi fait-on des enfants ?

 Chronique LCP du 23/01/2024



Bonsoir Pierre Henri Tavoillot, le nombre annuel de naissance en France est passé sous la barre des 700 000 en 2023 ; le nombre d’enfants ne permet plus le renouvellement des générations (1,6), et cette situation inquiète le président et quelques autres personnes. 

Mais pas tout le monde, puisque la députée Sandrine Rousseau a affirmé, avec l’esprit de contradiction qui la caractérise, je cite, que « la baisse de la natalité était au contraire rassurante » (TF1). Elle justifiait son propos de deux manières : en tant que féministe : « Les utérus des femmes ne sont pas une affaire d’Etat : chaque femme est libre de choisir de faire des enfants ou pas » — Propos un peu contradictoire avec une de ses affirmations constantes selon laquelle « le privé est politique » : passons, d’autant qu’aucune des propositions n’oblige à rien. Le second argument « en tant qu’économiste », est lui tout à fait cohérent : elle vise une politique de la « décroissance » au nom de la protection de l’environnement qui lui paraît infiniment plus importante que les impératifs de puissance économique et géopolitique de la France et que la viabilité de son système social. 

Depuis le propos du président, beaucoup (comme David Lisnard, maire de Cannes, ce matin dans Le Figaro) ont avancé leurs propositions pour une politique nataliste. 

Oui, le débat est ancien (faut-il rappeler Alfred Sauvy ?) mais il néglige parfois une question toute simple qui a passionné les philosophes : pourquoi fait-on des enfants ? Il y a plusieurs types de réponse. 
La première est biologique et consiste à dire que nous sommes les jouets de la nature : celle-ci se sert de nos passions sexuelles et amoureuses pour son objectif de perpétuation de l’espèce. 
La deuxième est culturelle : si nous faisons des enfants, c’est pour neutraliser un peu la peur de la mort. Grâce à eux, et parce qu’ils nous ressemblent, nous trouvons un petit moyen de durer, de transmettre un nom, une terre, un héritage, un souvenir, … l’enfant est un ersatz d’immortalité. 
Il y a une troisième raison, plus spirituelle, que l’on trouve particulièrement dans le christianisme avec cette image d’un enfant « sauveur ». Le Dieu tout puissant s’est manifesté sous la forme de la vulnérabilité la plus extrême : ce petit être fragile, démuni, incapable de se débrouiller tout seul (avant l’âge de 25 ans … au moins). Rousseau (mais Jean-Jacques, cette fois-ci) utilise et laïcise cette idée en montrant que l’enfant sauve l’humanité en l’obligeant à être morale : l’arrivée du nouveau-né, contraint le parent à se décentrer, à se sortir de l’égoïsme naturel, pour le protéger. C’est une idée très profonde : c’est en protégeant et en faisant grandir l’autre vulnérable que l’on parvient à grandir soi-même. C’est en ce sens que l’enfant sauve : il permet de devenir une « grande personne », attentive aux autres, à l’environnement et à l’avenir. 

Selon vous, ce serait cette dernière dimension spirituelle qui aurait du plomb dans l’aile ? 

Pas pour tout le monde, bien sûr, car il y a encore quelques enfants qui naissent. Mais en effet, cet idéal que l’on grandit par l’autre est concurrencé de manière rugueuse par l’individualisme (et sa logique du développement personnel, sans, voire contre les autres) et par l’objectif de décroissance. L’enfant apparaît comme un quadruple obstacle : à la libération de la femme, à une vie de couple épanouie, à la réalisation de soi (développement personnel), au salut de la planète (qui prime celui de l’humanité). Au fond, vouloir grandir semble être devenu suspect ! Et certains disent qu’il vaut mieux se déconstruire.
à février 01, 2024 Aucun commentaire:
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mardi 5 décembre 2023

Cinquante nuances de vert

 Chronique LCP du 23 novembre 2023

A l’approche de la COP 28 qui se déroulera à Dubaï à partir du 30 novembre, vous souhaitez revenir sur les formes contemporaines de l’écologie. 

 Oui, car toutes les enquêtes d’opinion le montrent : la préoccupation environnementale est devenue un, voire le souci majeur dans toutes les opinions publiques occidentales et notamment française . En un sens tout le monde est devenu écologiste. Mais si tout le monde est peu ou prou écolo, personne ne l’est de la même manière, au point même que l’on pourrait dénombrer bien plus de « 50 nuances de vert ». 

 Est-ce que, dans cette diversité, l’on peut, malgré tout, s’y retrouver ? 

 Il y a plusieurs types de classement possible. Le premier partirait de ce qu’on met au centre de l’écologie. Est-ce l’Homme ou est-ce la Nature ? Ou plus exactement la nature a-t-elle de la valeur parce qu’elle est la maison de l’homme (c’est l’origine du mot écologie : oikios/logos : le discours rationnel sur la maison), ou parce qu’elle vaut par elle-même et pour elle-même ? C’est une opposition entre — D’un côté, l’environnementalisme qui va défendre le développement durable — (qui n’empêche pas une certaine sobriété) : c’est-à-dire une nature ménagée et aménagée au profit de l’humain. — De l’autre côté la deep ecology (ou écologie profonde) qui va prôner, non le développement durable, mais une totale décroissance, car, pour elle, l’action humaine quelle qu’elle soit est toujours une mise en danger de la Nature. Il faut donc combattre la démesure (hybris) de l’homme aspirant à se poser, comme disait Descartes, en « maître et possesseur de la nature ». Bref, écologie anthropocentrée, d’un côté ; écologie antihumaniste de l’autre. 

 Y a-t-il d’autres clivages possibles dans le vert ? 

 Il y a en a un méconnu, mais qui me semble important. L’écologie est-elle seulement une politique ou devient-elle aussi sinon une religion, du moins une spiritualité ? Ce qui met la puce à l’oreille c’est cette formule « sauver la planète ou la nature ». C’est quand même la thématique du salut qui est en jeu, et ce n’est pas rien si l’on prend un peu de recul. « Sauver la nature », pour un philosophe grec, Socrate, Aristote, ou Epicure, une telle prétention est ridicule, car la nature, pour eux, c’est l’éternité : tout naît, tout croît, tout meurt ; ce cycle (physis) est éternel et prétendre le sauver n’a strictement aucun sens. Idem pour un chrétien, mais parce qu’il y a un seul sauveur du monde — salvador mundi — c’est le Christ, qui a en, pour ainsi dire, le monopole. Face à ces grands modèles, l’écologisme (qui n’est pas toute l’écologie) émerge comme scandale pour les chrétiens et folie pour les Grecs. Que dit-elle ? Que chaque petit individu est à même de sauver le monde. Immense défi ! On comprend à partir de là plusieurs phénomènes induits par l’écologisme : l’eco-anxiété (serons-nous, nous autres pécheurs, à la hauteur de cette mission ?), le culte de l’apocalypse (la fin du monde est proche !), mais aussi le fanatisme (« je suis la voix de celui qui crie dans le désert »). Attention : l’écologisme ne résume pas l’écologie, mais il en est devenu une dimension non négligeable.

à décembre 05, 2023 Aucun commentaire:
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dimanche 12 novembre 2023

Le RN est-il (encore) d’extrême droite ?

Tribune pour Le Figaro (10/11/2023)

Chronique pour LCP (8/11/2023)

Contrairement à la LFI, le RN a annoncé sa participation au rassemblement du 12 novembre contre l’antisémitisme suscitant l’embarras des partis de « l’arc républicain », qui appelaient pourtant à l’unité nationale. D’où cette question : le RN est-il encore d’extrême droite ? C’est la question qui fâche, mais qu’il faut tenter d’aborder de manière dépassionnée en distinguant trois sens du terme « extrême droite ».

 Le premier, purement institutionnel, désigne, depuis août 1789 et le vote sur le véto royal, la position dans l’hémicycle. De ce point de vue, le RN est bien à l’extrême droite. Le deuxième sens est historique et idéologique. Il émerge contre la Révolution française, se déploie dans les ligues fascistes, s’épanouit sous Vichy et rebondit avec l’OAS. Trois traits principaux caractérisent cette idéologie. D’abord, l’antiparlementarisme ; ensuite une position réactionnaire ou mieux révolutionnaire conservatrice qui consiste à tout casser pour tout garder ; enfin l’idée d’une pureté nationale à défendre contre les adversaires extérieurs et contre les ennemis de l’intérieur : la nation n’est pas « un plébiscite de tous les jours » comme disait Renan, mais une substance mystique qui transcende ses membres. 

Il y a un troisième sens d’extrême-droite, qui insiste sur le mot extrême. Dans son livre, Qui est l’extrémiste ? (Intervalles, 2022), Pierre André Taguieff distingue trois dimensions : la légitimation de la violence, l’intolérance totale face à tout désaccord et le fanatisme absolu à l’égard d’une Cause sacrée, d’une fin qui justifie tous les moyens. 

Si l’on s’accorde sur ces critères, hormis le premier sens purement topographique, il faut bien admettre que le RN ne coche plus les cases de l’extrême-droitisme. Marine Le Pen a rompu avec le feu FN sur au moins deux points idéologiques qui ne sont pas négligeables : elle se rallie à la lutte contre l’antisémitisme, alors que son père était l’homme du « point de détail » ; elle s’est convertie à la laïcité, alors que son père se situait dans le catholicisme traditionnaliste. C’est une laïcité certes plus identitaire que républicaine, mais l’évolution est notable. Pour ce qui est de l’extrémisme, c’est plutôt la LFI qui l’incarne aujourd’hui avec une légitimation explicite de la violence (appel aux émeutes) et une logique de plus en plus forte de purges internes (intolérance). Le fanatisme, troisième trait de l’extrémisme, n’est pas présent, puisque sa cause n’a rien de sacrée : c’est seulement l’accès au pouvoir. 

Comment alors qualifier le RN s’il n’est plus d’extrême droite ? Je dirais qu’il s’agit d’un parti de droite radicale, populiste et illibérale. Il prône une idéologie « hyperdémocratique », selon laquelle il faudrait toujours plus de demos (contre l’oligarchie des élites) — c’est la dimension populiste — ; et toujours plus de cratos (contre la technocratie de l’Etat profond). Au nom du Peuple et de la Nation, il faut être prêt à prendre quelques libertés avec les libertés : c’est la dimension illibérale. A mon sens, le procès d’excommunication en extrême-droitisme du RN tend plutôt à le renforcer, car cela revient à proclamer que les 13 millions d’électeurs de Marine Le Pen sont des idiots ou des salauds. Idiots, parce qu’ils ne voient pas que le RN est raciste et fasciste ; salauds, parce qu’ils l’ont trop bien compris. Ce n’est certainement pas le meilleur message à leur adresser pour tenter de les récupérer. 

Il vaudrait mieux objecter au RN, je crois, 1) que ses promesses de renverser « le système » sont vouées à l’échec du fait de leurs excès et des oppositions qu’elles susciteront ; et 2) qu’il est un parti dont, en dépit d’un incontestable ravalement de façade, l’arrière-boutique reste remplie de « vieux démons », qui ne faciliteront guère son exercice du pouvoir. Ces objections politiques me semblent beaucoup plus efficaces que l’excommunication morale, car le pire service à rendre au RN consiste à le banaliser. Ce qui, d’ailleurs, me fait percevoir que j’ai oublié un quatrième usage du terme d’« extrême droite » : c’est le moyen pratique de disqualifier quiconque n’est pas d’accord avec moi.

à novembre 12, 2023 Aucun commentaire:
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mercredi 18 octobre 2023

L'école : zone de guerre

 

L’école, cette « zone de guerre »

Selon le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, une société s’affaiblit lorsqu’elle commence à avoir honte de sa culture. Et nous n’avons aucune raison d’avoir honte de notre civilisation.

Par Pierre-Henri Tavoillot


Paru dans Le Point (19.10.2023).

 En Afrique, son visage hideux a un nom : Boko Haram, littéralement « Livre (book) impur » ou encore « l’éducation occidentale est un péché ». Le credo est simple : tous ses maitres sont des ennemis ; tous ses élèves sont des victimes. Voilà pourquoi des professeurs sont tués ; voilà pourquoi des étudiants et particulièrement des étudiantes sont enlevés ; voilà pourquoi des livres sont brûlés. Depuis trois ans, date de l’abject assassinat de Samuel Paty, plus personne ne peut nier que cette idéologie sévit en France. C’est à elle que l’on doit, lors des émeutes de juin 2023, l’attaque de 168 écoles, la dégradation de bibliothèques, médiathèques et des bâtiments de la République laïque. C’est à elle qu’on doit le meurtre de Dominique Bernard, professeur de lettres à Arras. C’est à elle qu’on doit les innombrables atteintes à la laïcité dans les écoles : l’offensive des abayas et des qamis, le refus de dessiner des visages ou de suivre les cours de musique, la contestation perpétuelle des savoirs, la dénonciation frénétique des « impuretés » en tout genre, la pression permanente sur les enseignants … Il ne s’agit là ni de folies passagères ni du cri des « damnés de la terre » discriminés, mais bien d’une idéologie claire, cohérente et conquérante, qui a choisi de faire de l’école une zone de guerre … d’une guerre de civilisation. Il faut lire et relire les ouvrages de Gilles Kepel, Bernard Rougier, Hugo Micheron, Florence Bergeaud-Blackler et de bien d’autres, pour admettre qu’il y a sur notre territoire une partie de notre population dont le projet de vie est tout entier consacré à la destruction de notre mode de vie. Florence Bergeaud-Blackler les a identifiés avec une impressionnante rigueur : ce sont les fréristes, pour qui l’école est la cible principale. 
 Mais là n’est pas encore le pire. Le pire est que ce fondamentalisme islamiste est accueilli parfois à bras ouverts dans nos établissements scolaires par des insouciants ou des cyniques. Les insouciants sont ceux qui ne veulent pas voir que cet ennemi existe. Pour eux, il n’y a que des loups solitaires ou les créatures de nos propres péchés d’Occidentaux repus. Les cyniques sont ceux qui voient cet ennemi comme un allié pour leurs desseins de prise de pouvoir. Pour eux, les islamistes forment « l’armée de réserve » de la révolution à venir. 
Ces deux camps convergent pour affaiblir l’école attaquée. Ils s’accordent pour dénoncer la violence (symbolique) faite aux élèves alors qu’on tue (vraiment) leurs professeurs ; ils s’accordent pour considérer que les actes terroristes les plus barbares ne sont que « légitime défense » ; ils s’accordent pour critiquer la République au nom d’un hyperindividualisme qui la laissera désarmée face au communautarisme. « Venez comme vous êtes », disent-ils en substance aux enfants, « vos identités sont remarquables ; n’en changez surtout pas. Nous autres adultes, coupables par nature, avons trop peur de vous discriminer pour pouvoir encore vous éduquer. Nous autres adultes avons trop de doutes sur nos savoirs pour espérer vous instruire. Nous autres adultes avons trop honte de notre histoire pour oser vous la transmettre ». 
Et voici l’autre message qu’ils ne cessent d’adresser à la jeunesse : « la France d’aujourd’hui est patriarcale, raciste, néocoloniale, indifférente au sort de la planète, inégalitaire, islamophobe, homophobe, transphobe, anti-jeune et oublieuse des vieux, inhospitalière, discriminatoire, immorale, égoïste, rance…» On pourrait sans peine continuer la liste (où l’antisémitisme est « étrangement » absent) de cette auto-détestation qui dépasse de très loin les limites d’une légitime autocritique. Car il ne s’agit pas non plus de s’adorer sans réserve ; mais à force de se haïr, on en vient à se détruire. Aucune école, nulle transmission n’ont de sens dès lors qu’une culture commence à avoir honte d’elle-même. 
Or il n’y a vraiment aucune raison d’avoir honte. Au contraire. La civilisation de la démocratie née en Europe peut être fière, car elle est unique en son genre : elle est « la civilisation des grandes personnes ». En effet, dans la plupart des civilisations connues, la minorité est la règle et la majorité est l’exception. C’était le cas à Rome où les seuls majores étaient les pères de famille. C’était le cas dans les monothéismes où les incroyants sont réputés naïfs et ignorants en dépit de leur égale dignité comme créature divine. Et c’est le cas partout ailleurs, toujours : seules quelques personnes, en général les hommes, de préférence assez vieux et plutôt nobles, y étaient reconnues comme des adultes à part entière, bons pour le service civique, aptes au pouvoir et dignes des hautes fonctions. Pour tous les autres (plus ou moins) humains, il manquait toujours quelque chose : soit de la liberté, soit de la force, soit une autorisation … bref ce petit supplément d’être qui leur aurait permis de prétendre à l’humanité complète et achevée. Dans l’histoire des civilisations, il en est une — et une seule — qui a promu cette idée étrange et singulière que tous les hommes — femmes comprises — sont des grandes personnes. Cette civilisation est la civilisation occidentale — et d’abord européenne. Pour elle, ni la race, ni la naissance, ni la richesse, ni la classe sociale, ni même d’ailleurs l’âge ne sauraient empêcher quiconque et de manière définitive d’être reconnu comme « grand » et digne. La majorité devient la règle et la minorité l’exception. Bien sûr, je ne songe pas à nier que l’Europe ait été aussi sexiste, raciste, esclavagiste, impérialiste et imbue de sa supériorité ; mais elle l’a été à l’instar de toutes les autres grandes civilisations connues. En revanche, ce qui la distingue, dans toute l’histoire humaine, est qu’elle ait été la seule à promouvoir l’antiracisme, l’anti-impérialisme, l’abolition de l’esclavage, l’émancipation de la femme et cette curiosité singulière à l’égard des autres cultures passées ou présentes. L’ethnologie, l’histoire des autres, le goût des arts premiers, l’attrait pour les mœurs étrangères, l’attention à tout ce qui est humain, petit ou grand, proche ou lointain, digne ou indigne : tout cela commence avec l’Europe. Il faut être aveugle pour ne pas percevoir que sa puissance émancipatrice est inégalée dans l’histoire humaine. On s’acharne à la haïr pour ce qu’elle a été la seule à dénoncer ; on la déteste au nom d’une liberté qu’elle seule a promue ; et on lui objecte des horizons qu’elle a été la première à ouvrir. Son message civilisationnel peut se résumer à ces trois propositions qui sont loin d’avoir épuisé leur potentiel : tous les humains sont grands ; tous les humains peuvent grandir ; … et la plus belle, sans doute : nous pouvons grandir ensemble. C’est cela que détestent et combattent les fondamentalistes islamistes ainsi que leurs piteux alliés. C’est pour cela qu’ils veulent détruire l’école ; et c’est pour cela que nous devons la défendre sans faiblir. Car jamais, depuis sa fondation, elle n’a été à ce point menacée.
à octobre 18, 2023 Aucun commentaire:
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Les trois islams en France

Je republie ce post de mon blog de 2016, après mes propos trop hâtifs et erronés sur France Inter ce 18 octobre 2024.

 L’enquête passionnante de l’Institut Montaigne (IFOP, recensée par le JDD, 18 septembre 2016) apporte quelques indications intéressantes sur les musulmans en France. D’abord, sur le nombre. Au sein de l’échantillon représentatifs, ceux qui qui se déclarent « musulmans » constituent 5,6% de la population des plus de 15 ans vivant en France et 10% des moins de 25 ans. On est loin des 8% ou 10% souvent avancés. Cela ferait une population comprise entre 3 et 4 millions. Le deuxième enseignement concerne la diversité de cette partie de la population française. L’enquête identifie trois « types ». 

 1) Le premier islam désigne les « sécularisés » : l’islam y a cessé d’être, au sens strict, une religion pour devenir « tendanciellement » une culture (à l’instar des chrétiens). Ils représentent 46% de ceux qui se déclarent musulmans. Les pratiques peuvent exister, mais elles sont intégrées — sans ambiguïté — au cadre républicain à l’exception du halal (une majorité notable considère qu’il devrait être proposé dans les menus des cantines scolaires) et du voile-hijab) qui est considéré comme acceptable dans l’espace public, voire professionnel (mais pas le niqab ni la burka). 

 2) Le deuxième islam — « les islamics pride » — représente une part de 25%. Ceux-ci revendiquent l’expression de leur foi dans l’espace public, mais rejettent les pratiques « excessives » : niqab et polygamie. Ils se sentent davantage représentés par Tariq Ramadan que par le CFCM (que, par ailleurs, les « sécularisés » ignorent) ! 

 3) Le troisième islam est intégriste et rigoriste. Ce sont les « ultras » qui représentent 28% des musulmans auto-déclarés (soit environ 1 million de personnes en France !) : ils sont en rupture avec les valeurs républicaines, considèrent que la Charia est plus importante que la loi de la République, sont favorables au port du nikab, de la burka et à la polygamie. Ils sont surreprésentés parmi les jeunes (50% des moins de 25 ans ; 20% à peine des plus de 40 ans). Sur cette base, l’Institut Montaigne propose plusieurs mesures que je laisse ici de côté, car le véritable problème est de savoir s’il peut y avoir une seule politique pour ces trois islams ? Les premiers demandent de la République une forme de tolérance et une meilleure intégration dans la collectivité nationale. Ce qui, à mon sens, ne poserait aucun problème s’il n’y avait pas les deux autres islams. En effet, le deuxième exige non seulement la tolérance, mais une véritable reconnaissance de droit et potentiellement de droit à la différence, en rupture avec la loi républicaine. Et le troisième aspirent, ni plus ni moins, qu’à la subversion voire à la destruction de la République. 

 Cela fait tout de même 2 millions de personnes en France qui ne s'inscrivent pas dans le cadre laïcité (même si tous ne sont pas en lutte armée contre elle !).


PS (15/11/2023). J'ajoute à ce post de 2016 que la référence à Tariq Ramadan n'est pas faite ici pour rassurer quant à la modération de la Catégorie 2. Elle ne diffère de la catégorie 3 que sur la stratégie (entrisme vs combat) mais non sur la finalité (le califat mondial). 

à octobre 18, 2023 Aucun commentaire:
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mercredi 4 octobre 2023

De l'art de rendre des comptes

 Chronique LCP du mercredi 4 octobre 2023 


La présidente de l’Assemblée Nationale souhaite « redynamiser » la séance des questions au gouvernement qui a lieu tous les mardis à 15h. Cela vous fait réagir, Pierre-Henri Tavoillot. 

 Ce n’est pas un point anecdotique et la présidente de l’Assemblée a raison de s’en préoccuper. La démocratie ne peut se contenter d’être un jeu de lois et une succession de discours. Parce qu’elle se fonde sur l’espace public, elle doit aussi être une scène et un spectacle. Platon, en son temps, avait dénoncé la théâtrocratie, car il y voyait l’emprise de la démagogie : mais Platon n’était pas démocrate. Rousseau, qui l’était davantage, critiquait le théâtre, comme excluant le peuple (cantonné au rôle de spectateur) du jeu des acteurs. Il préférait la « fête révolutionnaire », participative, mais Rousseau était adepte de la démocratie directe. Or, dans nos démocraties représentatives, la représentation politique doit aussi être théâtrale. 

 La Présidente Yaël Braun-Pivet, considère (à juste titre) qu’elle ne l’est pas assez ou que la pièce manque un peu de piquant. Elle envisage plusieurs pistes pour remettre un peu de peps dans le plebs (la Plèbe) ; et amuser un peu plus la galerie. Ses propositions sont des questions/réponses plus courtes pour un échange plus incisif ; ou alors moins de questions ; ou alors un temps de questions distribué par groupe ; ou revenir à deux séances hebdomadaires. Je ne suis pourtant pas certain que cela change beaucoup la donne. 

 Auriez-vous une proposition à lui faire ? 

 Eh bien oui : le Parlement français, après avoir reçu Charles III au Sénat, pourrait adopter la pratique anglaise des questions aux Communes. En Angleterre, le Premier Ministre est seul dans l’arène et doit répondre en direct et sans préparation à toutes les questions des députés de l’opposition et de la majorité : chaque semaine, c’est un grand oral qui ressemble à un grill. 

 On a ce propos le témoignage de M. Thatcher et de T. Blair dans leurs mémoires respectifs : « Aucun autre chef de gouvernement dans le monde, écrit ainsi M. Thatcher, n’est soumis à ce genre de pression régulière et beaucoup font des pieds et des mains pour l’éviter ; aucun, comme je ne manquais pas de le rappeler à mes collègues d’autres pays que je rencontrais lors des sommets, n’a autant de comptes à rendre qu’un premier ministre britannique ». Et la dame de fer, fidèle à sa réputation ajoutait : « Peu à peu, je finis par me sentir plus sûre de moi … il m’arriva même d’y prendre du plaisir ». 

Plaisir non partagé par Tony Blair de son propre aveu : « Les questions au Premier Ministre resteront l’expérience la plus éprouvante, la plus déconcertante, angoissante, remuante, terrifiante et décourageante de mon vécu de Premier ministre ». « Aujourd’hui encore, ajoute-t-il, où que je me trouve sur la planète, à 11h57 le mercredi, je ressens un frisson glacé, un picotement sur la nuque et mon cœur se met à battre la chamade. C’est l’heure où je sortais du bureau de Premier ministre aux Communes et me dirigeais vers la Chambre. Je l’appelai la marche du condamné ». 

 En quoi cette pratique anglaise permettrait-elle, selon vous, d’améliorer la vie démocratique ? 

 La méthode démocratique peut être décrite en quatre moments : il faut des élections, des délibérations, des décisions et de la reddition des comptes. Les trois premiers moments font l’objet de toutes les attentions quand on veut régénérer la démocratie : réformer les élections (vote blanc, proportionnelle, tirage au sort, …), mettre plus de délibérations (avec des conventions citoyennes), contrôler toujours plus les décisions (au point parfois de les empêcher) ; mais on oublie ce moment capital de la reddition des comptes. C’est un peu l’impensé de la démocratie et je trouve que sa mise en scène au sein du Parlement à travers les commissions d’enquête (comme celle récente sur le nucléaire) ou les questions directes et franches (parrêsia) au chef du gouvernement sont bien plus que des symboles. La reddition des comptes ce n’est ni le « dégagisme » ni le procès au pénal ; c’est le fait de revenir sur des décisions passées, non pour punir ceux qui les ont prises, mais pour améliorer celles qu’il faudra prendre demain.

à octobre 04, 2023 Aucun commentaire:
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lundi 25 septembre 2023

Laïcité : la grande confusion

 Chronique pour LCP - Jeudi 21 septembre — 

De l’interdiction de l’abaya à la visite du Pape à Marseille, cette rentrée est chargée en matière de laïcité : vous souhaitez revenir sur le sujet. 

 Oui la rentrée est chargée, mais ce qui frappe le plus, c’est l’extrême confusion des esprits sur le sujet. Les mêmes qui s’offusquent de l’interdiction des abayas et des qamis à l’école s’étranglent de voir le président Macron assister à la messe géante de vendredi au stade Vélodrome. Ils en tirent la conclusion, pour eux, évidente : la laïcité, c’est de « l’islamophobie déguisée ». La preuve : il y a deux poids, deux mesures : on interdit tout ce qui touche à l’islam et on vénère tout ce qui est chrétien. 

 En quoi ces apparences sont-elles trompeuses ? 

 D’abord en rappelant un point essentiel : le contraire de la laïcité, ce n’est pas la religion, c’est le fondamentalisme. C’est-à-dire le projet de régenter et de soumettre la totalité de l’existence des individus sous une seule loi : la loi de Dieu. Voici ce que disait Voltaire dans l’article « fanatisme » de son Dictionnaire philosophique « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? ». 
L’assassinat de Samuel Paty a montré que ce n’était pas là un simple mot d’esprit. Contre le fondamentalisme, nos sociétés libérales laïques considèrent qu’il n’y a pas que la religion dans la vie, mais plusieurs sphères chacune régie par un principe. Dans la sphère privée : c’est la liberté. Chacun est libre de croire, de ne pas croire, et de changer de croyance. Ni l’hérésie ni l’athéisme ni l’apostasie ne sont des crimes. Dans la sphère publique, c’est la neutralité qui règne de la part d’un Etat qui « ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ». Au nom du salut public, il faut se désintéresser du salut privé. Enfin, il y a troisième sphère que l’on oublie souvent : c’est celle de la civilité. Dans la rue, au travail, au marché, la laïcité est un mode de vie régi par un principe non juridique : la discrétion. On se respecte sans insulte, sans pression, avec des égards mutuels et réciproques … Ni effacement excessif, ni provocation outrancière. C’est la condition non pas seulement du vivre ensemble (car on peut exister côte-à-côte ou face-à-face), mais du vivre en commun. 

 Cette trilogie ou « trinité » permet-elle vraiment de clarifier les choses ? 

 Je le crois, car les querelles de la laïcité concernent toujours les frontières, parfois subtiles, entre ces trois sphères, privée, publique et civile. 
 • On a pu dire que l’abaya était privée, fruit d’un simple désir de pudeur (modest fashion) ; mais il s’agit, au contraire, d’un exhibitionnisme religieux, qui impose une pression sur les autres élèves dans une stratégie de conquête de l’espace scolaire. C’est donc une atteinte à la laïcité ; et, sans contestation possible, une entorse à la loi de 2004 qui proscrit « la manifestation ostensible d’une appartenance religieuse. » 
 • Le Président assiste à une célébration religieuse (quelle qu’elle soit) ? Cela ne manifeste aucunement la soumission de la République à cette religion tant qu’il ne participe pas au culte lui-même. Il peut donc aller à la messe comme le Général de Gaulle et quelques autres après lui ; ôter ses chaussures en entrant dans une mosquée ; mettre une kipa dans une synagogue (F. Hollande après les attentats de 2015) ; mais, ce faisant, ce ne l’empêche nullement d’être le président d’une république laïque. Son choix d’assister à la messe de Marseille, peut être contesté politiquement, mais certainement pas au nom de la laïcité .
à septembre 25, 2023 Aucun commentaire:
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lundi 3 juillet 2023

Entretien pour Le Point (1/07/2023)

 

Émeutes après la mort de Nahel : veut-on vraiment la guerre civile ?

Par François-Guillaume Lorrain
Les emeutes apres la mort de Nahel sont une crise de plus qui en disent long sur l'etat de la France. De quoi inquieter au plus haut point l'essayiste Pierre-Henri Tavoillot.
Les émeutes après la mort de Nahel sont une crise de plus qui en disent long sur l'état de la France. De quoi inquiéter au plus haut point l'essayiste Pierre-Henri Tavoillot.© KHANH RENAUD POUR « LE POINT »
Publié le 01/07/2023 à 17h30

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L'auteur de Comment gouverner un peuple-roi (éditions Odile Jacob) est inquiet. Il n'est pourtant pas de ceux qui se plaisent à tirer la sonnette d'alarme et à prophétiser la catastrophe. Mais son diagnostic, qui s'appuie sur une analyse des relations entre le cratos, le pouvoir, et le demos, le peuple, et de leurs subtils dosages en démocratie, des rapports entre société et État, laisse entrevoir un degré de décomposition jamais atteint, mis en lumière par les tensions qui parcourent le pays après la mort du jeune Nahel à Nanterre.

Les séparatismes jettent bas les masques, alimentés par une force majeure de l'échiquier politique, des forces très distinctes nouent des alliances objectives avec pour ennemi commun l'État et la République, depuis longtemps affaiblis, qui face à cette politique du pire, vacillent sur leurs fondamentaux. Quand un pays se réduit à des camps retranchés, quand le fossé s'élargit entre ces camps, quand on sort les armes avant de débattre, l'heure est grave en effet. La reprise en main sera dure et conflictuelle, prédit l'essayiste.


Le Point : On invoque depuis quelques jours l'usage de la violence légitime, monopole d'État, une référence à Hobbes, à Max Weber, et même à Carl Schmitt. Cette référence vous semble-t-elle opportune ?

Pierre-Henri Tavoillot : Même si l'expression peut être contestée, elle me paraît indispensable. Cet usage légitime de la violence est un pilier de l'ordre collectif. Comme l'écrivait Hobbes, les citoyens acceptent de se soumettre au monstre de l'État, pour éviter de succomber à un autre monstre, pire encore, un état de nature qui les plonge dans un état de peur permanent. La violence d'État, c'est la violence ponctuelle endiguée par des règles précises. Le choix est entre le monstre étatique et le chaos absolu.


On assiste à une distorsion de la désobéissance civile.

Pourquoi estimez-vous qu'elle est contestable ?

Elle est du moins contestée. La démocratie est toujours tentée par le rêve anarchique, c'est sa mauvaise conscience. Certains veulent faire gonfler le demos, le peuple, au détriment du cratos, le pouvoir, mais selon une logique purement individualiste, ce qui aboutit à l'éloge actuel de la désobéissance civile. Elle n'est plus le projet de lutter contre les abus du pouvoir légitime, mais contre toute forme de pouvoir dès qu'il a l'audace de ne pas être en accord avec moi. On assiste à une distorsion de la désobéissance civile, par un dévoiement des droits de l'homme, qui ne concernent plus l'homme en société, mais l'individu contre la société et contre l'État.

Il y a toujours un jeu équilibré entre la société et l'État. Comment le voyez-vous évoluer ?


C'est le couple fondateur de nos sociétés libérales. D'un côté, une société composée d'individus qui non seulement vivent ensemble, mais veulent vivre en commun de façon collective ; de l'autre, un État qui garantit que les libertés de chaque individu ne soient pas menacées par celle des autres. Le libéralisme, c'est cette double limitation : une société qui limite la puissance de l'État, toujours tenté d'en abuser ; un État qui freine l'aspiration de l'individu à dominer les autres. Les deux doivent se limiter réciproquement dans un juste équilibre délicat On en revient à la phrase cruciale de Paul Valéry : « Quand l'État est fort, il nous écrase ; s'il est trop faible, nous périssons. »

Du côté de la société, l’esprit du commun se dissout dans la fragmentation d’identités individuelles qui s’estiment chacune dotées d’un droit de veto universel.

Cet équilibre vous semble aujourd'hui balayé ?

Il est remis en cause des deux côtés. Du côté de l'État, car il est devenu un monstre impuissant, entravé par des normes excessives, par un espace public toxico-frénétique et par une mondialisation qui réduit sa marge de manœuvre. Du côté de la société, l'esprit du commun se dissout dans la fragmentation d'identités individuelles qui s'estiment chacune dotées d'un droit de veto universel. Une société des individus n'est pas contradictoire à condition de la concevoir de manière dynamique comme une société qui produit des individus qui produisent ensuite de la société. Ce second processus est en partie déglingué.


Pourquoi ce dysfonctionnement de la société ?

Il est l'expression d'un triple séparatisme qui s'exprime de manière spectaculaire aujourd'hui dans les émeutes. Un séparatisme délinquant où les territoires perdus de la République ne le sont pas pour tout le monde. Le trafic de drogue crée un monde parallèle qui, en général, préfère le calme, mais de temps à autre aime à rappeler qu'il ne veut pas d'État chez lui. Nous y sommes. Il y a ensuite un séparatisme « frériste » (selon l'expression judicieuse et rigoureuse de Florence Bergeaud-Blackler), qui voit dans les démocraties occidentales des terres de conquête pour le califat mondial. On le voit également à l'œuvre aujourd'hui, accompagné d'un antisémitisme décomplexé. Il y a, enfin, un séparatisme politique ultragauchiste où l'on voit La France insoumise sortir de plus en plus de l'arc républicain, inciter à la rébellion et franchir de nombreuses lignes jaunes, voire rouges. Sur le plan politique, on peut comprendre la stratégie rationnelle de Mélenchon.À LIRE AUSSI« Nous ne sommes plus qu'une poignée à encore oser travailler sur l'islamisme »Quand Mélenchon associe de manière répétée la mort au pilier de l'État qu'est la police, laquelle serait incontrôlée, estimez-vous qu'il contribue à souffler sur les flammes et à saper cette autorité ?

J'ai été frappé par sa déclaration : « Ne nous demandez pas d'appeler à l'ordre, nous appelons à la justice. » C'est une manière irresponsable de se placer du côté du chaos au nom d'une justice qui, par ailleurs, faisait son travail. On voit bien que, les voies normales d'accès au pouvoir lui étant barrées, il a sciemment choisi la stratégie agonistique, du non-compromis, dans l'espoir secret que le chaos lui permettra de tirer les marrons des feux d'artifice. De là, sa tactique pour flatter les autres séparatismes qu'il tente de récupérer et dont il fait ses armées de réserve avec ce discours convenu : les délinquants sont des victimes de l'injustice ; les islamistes sont des victimes de l'islamophobie.


Pour qu'un incendie se propage, il faut des éléments et un terrain favorables. Pourquoi, comme en 2005, le feu des émeutes prend-il alors qu'il y a deux ans encore, avec la pandémie, on croyait l'État plus fort et plus régalien que jamais ?

Après le feuilleton de la réforme des retraites, après les grèves, on pouvait penser que la population aurait besoin de renouer avec une forme de tranquillité. Mais s'agit-il de la même population ? Il semble qu'on arrive au bout d'un processus de désinhibition de la violence et de l'action violente entamée avec les Gilets jaunes. Par ailleurs, le phénomène de séparatisme est arrivé à maturité, à masse critique. On voit bien qu'une partie de la population a décidé de ne plus se laisser imposer les lois de la République pourtant généreuse avec elle, mais dont les infrastructures symboliques sont visées : écoles, médiathèques, transports, salles de sport…

À LIRE AUSSIMort de Nahel à Nanterre : les leçons politiques de la crise de 2005Quand on y réfléchit, ce sont là les ennemis du repli communautaire, car ils sont des portes ouvertes vers l'extérieur. Enfin, rappelons l'abstentionnisme massif qui a marqué nos élections. Que traduit-il ? Qu'on ne croit plus à l'utilité de voter pour des élus qui avouent du reste qu'ils ne peuvent pas faire grand-chose et qu'on pense être plus efficace en étant activiste.

C'est un clivage, un fossé entre deux visions du monde ?

Deux visions du monde s'affrontent, oui, une culture et une contre-culture au sens large. D'un côté, ceux qui sont pour la République ; de l'autre, ceux qui sont contre. Voilà pourquoi La France insoumise joue un jeu très dangereux.

L’islamisme woke ne devrait pas exister normalement, pourtant, il se met en place.

Dans le passé, en 1934 ou en 1940, par exemple, la République a eu des ennemis qui ont voulu l'abattre. Quelle spécificité attribuez-vous au moment que nous traversons ?

Il est placé sous le signe de la convergence de deux antagonismes qui ont noué une alliance objective. D'un côté, une approche holistique, fondamentaliste, qui voit, par exemple, la laïcité comme une oppression des communautés. De l'autre, une approche hyperindividualiste qui perçoit cette laïcité comme une oppression des individus en général, des minorités en particulier. L'islamisme woke ne devrait pas exister normalement, pourtant, il se met en place par cette alliance qui fait qu'il y a à la fois un Al-Jazira pour les vieux et, pour les jeunes, un féminisme islamique, un éco-islamisme. L'idée de République est attaquée par ces deux camps que tout oppose sauf la haine de la civilisation démocratique occidentale.

Face à cette contestation de l'État, celui-ci a-t-il le choix de la riposte ?

Pas vraiment. Si l'État avoue son impuissance, il n'y a aucune raison que la démocratie fonctionne. Si le cratos ne fait pas preuve de son efficacité, la promesse démocratique sera définitivement trahie. Et au bénéfice de quoi ? D'un modèle illibéral de démocratie, c'est-à-dire d'un cratos qui dit au demos : « On s'occupe de tout ; pas la peine de vous déplacer ! » Le problème aujourd'hui est que la critique de l'État impuissant aggrave l'impuissance de l'État. L'idée d'intérêt général qui justifie son existence et légitime son action a de plus en plus de mal à apparaître clairement.

N'y a-t-il pas le spectre de la guerre civile qui prospère sur des sociétés décomposées ?

Reprendre la main ne va pas être aisé. Et il est impossible que cela se fasse dans la douceur. Ce sera douloureux, car nous avons pris l'habitude d'une société pacifiée, où la recherche du compromis avec des décisions à moitié tranchées est la norme. La cote était mal taillée, mais chacun s'en satisfaisait. Désormais, le défi est existentiel et les solutions vont inévitablement créer une conflictualité qu'on a oubliée depuis la fin de la guerre d'Algérie.

À LIRE AUSSIÉmeutes après la mort de Nahel : ceux qui espèrent le chaosLes questions posées sont claires et il faudra y répondre clairement : désire-t-on encore vivre ensemble ? Préfère-t-on débattre que se battre ? Veut-on vraiment la guerre civile ? Depuis les Gilets jaunes, on assiste à un passage à la limite. C'est comme dans certains repas de famille ratés : un mot de trop (en général au dessert) et tout part en vrille ; les ressentiments accumulés surgissent brutalement. Les Grecs avaient un mot pour cela : la tragédie, soit le retour brutal du chaos dans le cosmos.

Le seul recours est-il donc celui à une autorité réaffirmée ?

Elle est d'ailleurs ce à quoi à tout le monde aspire, y compris les séparatismes. Dans un rapport de forces, si l'autre est fort, les choses sont claires. Or, la République a depuis longtemps affiché sa faiblesse. On a trop longtemps dit que les islamistes étaient gentils et inoffensifs, que la méchante société était l'unique responsable de la délinquance, et que l'extrême gauche était bien plus présentable que l'extrême droite. Il faut donc de l'autorité, mais pas n'importe quelle autorité : celle de la République, qui se définit très précisément non comme domination, mais comme responsabilité : son but n'est pas d'opprimer, mais de faire grandir. Et cela passe, n'importe quel parent en fait l'expérience, par de la clarté, de la rigueur et de la discipline.

On vous sent inquiet…

Je le suis. On a tous le sentiment d'une accélération inquiétante des crises en France, qui se succèdent pour des motifs différents, accompagnés de secousses répétées : Gilets jaunes, pandémie, guerre en Ukraine, réforme des retraites, et maintenant ces émeutes, qui ne touchent pas que les banlieues. Dans mon métier d'enseignant, cela fait maintenant six ans que nous n'avons pas eu un semestre d'études complet à la Sorbonne. Six ans ! Le pire, c'est qu'on s'habitue à cette anormalité. Le plus effrayant, c'est quand une situation est scandaleuse et que nous commençons à la trouver normale.

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