mardi 2 mai 2017

Macron dans le texte

J’apprécie parfois de lire les livres, qui ont fait l’actualité, avec un petit décalage, une fois que les passions se sont apaisées ou ré-enchaînées … C’est le cas du livre Un Président ne devrait pas dire ça … mais il me plonge dans un ennui sidéral … Et c’est tout ce qui en restera !

Plus intéressant le Révolution d’Emmanuel Macron, à lire maintenant puisque son auteur a le vent en poupe et qu'il aura, sans aucune hésitation, mon suffrage au second tour.

Mon avis général sur ce livre est qu’il est intéressant dans le détail et décevant dans l’ensemble. Il est intéressant parce qu’il formule dossier par dossier sa volonté louable et bénéfique de préférer le bon sens à l’idéologie et de casser les carcans des idées reçues qui structuraient le clivage politique français … 
Il est intéressant surtout parce qu’il défend scrupuleusement une vieille et bonne idée, dont la plus belle formulation, à mon sens, se trouve dans Les Misérables de Victor Hugo, ouvrage, comme on sait, profondément néolibéral :

« Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés à deux problèmes principaux : Premier problème : Produire la richesse. Deuxième problème :La répartir. Le premier problème contient la question du travail. Le deuxième contient la question du salaire.
Dans le premier problème il s’agit de l’emploi des forces. Dans le second de la distribution des jouissances.
Du bon emploi des forces résulte la puissance publique. De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.
Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais distribution équitable. La première égalité, c’est l’équité.
De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur individuel au-dedans, résulte la prospérité sociale.
Prospérité sociale, cela veut dire l’homme heureux, le citoyen libre, la nation grande.
L’Angleterre résout le premier de ces deux problèmes. Elle crée admirablement la richesse ; elle la répartit mal. Cette solution qui n’est complète que d’un côté la mène fatalement à ces deux extrêmes : opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres, c’est-à-dire au peuple ; le privilège, l’exception, le monopole, la féodalité, naissent du travail même. Situation fausse et dangereuse qui assoit la puissance publique sur la misère privée, et qui enracine la grandeur de l’Etat dans les souffrances de l’individu. Grandeur mal composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle n’entre aucun élément moral.
Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème. Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal abolit l’émulation. Et par conséquent le travail. C’est une répartition faite par le boucher, qui tue ce qu’il partage. Il est donc impossible de s’arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n’est pas la répartir.
Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n’en faire qu’une.”
Victor Hugo — Les Misérables (1862), pages 856-857 (éd. Pléiade)
Tout cela n’est que sagesse et je suis toujours étonné qu’il y ait autant de gens qui fassent autant d’efforts intellectuels pour parvenir à n’être pas d’accord avec ça.

Mais le vrai problème arrive avec le « comment ? ». Qu’il faille articuler création et répartition : nul n’en doute (ou presque) ; mais comment y parvenir ? Voilà le vrai enjeu. Et c’est ma vraie déception à l’égard du livre de Macron qui, contrairement à celui de Fillon, compte seulement sur son charisme et l’évidente bonne volonté nationale (!) pour parvenir à cette « grande transformation » (chapitre IV). Bref, il suffira d’expliquer pour y arriver. Ce n’est qu’une affaire de « pédagogie » (et je n’ose dire de « communication »). Il suffira de bouger pour avancer. Comparativement, le livre de Fillon (Faire) comportait, à mon sens, une bien meilleure intégration des contraintes que la réalité oppose quotidiennement au pouvoir : c'était un livre politique, qui faisait l'inventaire des résistances (d'où son côté austère et peu amène) ; alors que celui de Macron est un livre d'idées. L’insouciance de Macron subira forcément une puissante désillusion — et je souhaite, pour la France, qu’elle soit la plus tardive possible.

L’autre déception à l’égard du livre touche la vision du monde et les concepts.

Petit commentaire de texte (tiré du chapitre III – Ce que nous sommes), pour exemple :

« La République que nous aimons, celle que nous devons servir, c’est celle de notre libération collective. Libération des superstitions, religieuses ou politiques, libération des préjugés sociaux, libération de toutes ces forces qui concourent à faire de nous des esclaves sans que nous en ayons toujours conscience. La République est notre effort, un effort jamais achevé. Elle reste toujours à accomplir » (édition Kindle, emplacements 466 et la suite en 486)

Cette définition de la République est, pour moi, insuffisante, parce qu’elle est purement négative. Dans la fameuse distinction proposée par Régis Debray (que cite d’ailleurs E. Macron), elle correspond plutôt au versant démocrate des droits qu’au côté républicain des devoirs.

Je cite Debray :

« La république, c’est la liberté, plus la raison. L’État de droit, plus la justice. La tolérance, plus la volonté. La démocratie, dirons-nous, c’est ce qui reste d’une république quand on éteint les Lumières »

Mais, que Macron préfère être démocrate que républicain, c'est son droit. Pourtant … 

Continuons la lecture :

 « Cette France, républicaine par nature [PHT — un peu étonnant au regard de l’histoire de France … mais passons], qui est la nôtre, a des ennemis. Les républicains ne peuvent jamais faire l’économie de les nommer. Ces ennemis si divers ont tous en commun d’être des rêveurs – mais des rêveurs parfois criminels –, des puritains, des utopistes du passé. Ils croient détenir une vérité sur la France. Ce n’est pas seulement un danger, c’est un contresens. La seule vérité qui soit française, c’est celle de notre effort collectif pour nous rendre libres, et meilleurs [PHT — EM ajoute ici une autre idée : être libre, c’est moralement neutre ; être meilleur, ce ne l’est pas ! Tiens ? il deviendrait républicain ? ] que nous sommes ; cet effort qui doit nous projeter dans l’avenir. Ces ennemis de la République prétendent l’enfermer dans une définition arbitraire et statique [d’où le fait qu’il faut être … en marche !] de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être. Il y a les islamistes qui veulent l’asservir et qui, l’expérience le montre, n’apportent que le malheur et l’esclavage. Il y a le Front national qui, animé par une absurde nostalgie de ce que notre pays n’a jamais été, lui fait trahir ce qu’il est. Il y a ceux qui se rallient à l’extrême droite en adoptant ses thèses. Il y a les cyniques qui fuient la France ou la méprisent. C’est beaucoup de monde et, en même temps, ce n’est pas assez pour nous retenir. »

On a là une vraie et grave confusion (à mes yeux) : mettre dans la même catégorie « d’ennemis de la République » les islamistes et le Front National est tout de même problématique. Les premiers veulent explicitement détruire la République pour conquérir la France et islamiser l’Occident ; les seconds veulent gagner des élections pour imposer leurs idées. Il y a là une différence qui n’est pas insignifiante. Et quelle conséquence devrait tirer un électeur du Front National d’une telle assimilation ?  Soit il doit se convaincre qu’il est un traître à la Patrie (car c’est le sens du mot ennemi) ; soit il doit admettre qu’il est un idiot abruti qui n’a rien compris à cette idéologie « absurde ». Dans les deux cas, il y a de quoi être en colère et c’est exactement sur quoi surfe en beauté Marine Le Pen … Bravo ! L’erreur conceptuelle est aussi une superbe faute politique !  

Cette confusion intellectuelle m’inquiète et je vais me permettre de reformuler le passage pour lui donner la clarté requise.

Dans la République,
1) il y a ceux qui veulent la détruire ; ce sont les islamistes radicaux, dont le nombre est loin d’être négligeable (1 million selon l’enquête de l’Institut Montaigne !) ; ce sont nos véritables ennemis qu’il faut combattre (au sens strict du terme) ; et la prise de conscience a porté ses fruits.
2) Il y a ceux qui veulent dénaturer la République : c’est le Front National, qui n’est pas un ennemi mais bien un adversaire politique à combattre dans le cadre des institutions et de la vie républicaine : pourquoi, sinon, y aurait-il des débats contradictoires publics et des élections, … C’est 20% de l’électorat.
3) Il y a enfin ceux qui sont indifférents (les cyniques qui fuient la France ou la méprisent ; et — j’ajouterai, pour ma part —,  la partie des convaincus de la gauche radicale, qui pensent (et c’est leur droit) que le pouvoir est par essence totalitaire, que l'Etat est l'ennemi, que la police assassine, et que le libéralisme est un fascisme … C’est aussi 20% de l’électorat.
Je préfère de beaucoup les abstentionnistes qui, eux, ne tiennent pas à manifester bruyamment leur indifférence cynique … Mais ce n'est que mon avis …

Pardon, pour le petit côté « prof. donneur de leçon » de ce rapide commentaire de texte, suivi des corrections, mais comme Révolution est rempli de ces petits glissements et comme il s’agit du futur président, l’affaire a un peu plus d’enjeux qu’une soutenance de thèse …


Portez-vous et votez bien.

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