dimanche 12 février 2023

La grève et l'origine du monde


 Paru dans Le Point (12/02/2023)

    Dans un article récent du Point (07/02), Marc Fourny , fait état de la première grève de l’histoire qui eut lieu, nous disent les historiens, en Egypte, à l’époque de Rasmès II, il y a 3175 ans. Il s’agissait alors des ouvriers et artisans chargés de construire et d’entretenir les tombes de la vallée des Rois et des Reines. Voyant leurs conditions de travail se dégrader et surtout leurs salaires non payés, ils se mirent en grève … 
    Les fragments d’un des premiers tracts protestataires de l’histoire, les « papyrus de la grève », sont analysés dans l’ouvrage Les régulations sociales dans l’Antiquité (PU Rennes). Mais, je dois dire qu’avant cette première grève, il y en eut une autre, dont on a aussi gardé la trace écrite. C’était il y a très longtemps, quasiment au début du monde, et avant les humains. A l’époque, vivaient deux catégories de dieux. Il y avait les dieux supérieurs menés par leur roi Enlil et, sous leurs ordres, les divinités de second rang, les Igigis, à qui revenait l’essentiel des tâches terrestres. Leur labeur était rude : ils devaient façonner les montagnes, creuser les lacs, remplir les océans, peindre les plantes, mais surtout nourrir les dieux de la haute, bref : du très gros œuvre ! Tellement pénible qu’un beau jour, les igigis cessèrent le travail et brisèrent leurs outils : premier conflit social de l’histoire. Brutalement le monde fut figé et la nourriture bloquée à la source ! Furieux, Enlil menaça de les massacrer, mais son frère, Ea, comprenant bien que cela ne résoudrait en rien la question alimentaire, préféra négocier. « Je comprends votre cause, camarades, leur dit-il en substance : vos conditions de travail sont harassantes ; voyons ensemble, de manière constructive, si nous pouvons trouver une solution et chacun pourra prendre ses responsabilités ». Ce n’est pas le texte exact, je le confesse, mais c’est l’esprit. 
    Au bout d’une longue nuit de concertation, une solution fut trouvée, acceptée même à l’unanimité. Il serait créé une sorte d’assistant chargé d’effectuer les tâches les plus pénibles et répétitives. Ce dernier fournirait également la nourriture à tous les dieux — igigis compris — par ses sacrifices. Aussitôt dit, aussitôt fait : on prit de l’argile ; on y ajouta le sang d’un dieu inutile, immolé pour l’occasion (en l’occurrence, le dieu de la liberté !), puis la déesse mère, Ninmah, acheva le boulot d’animation avec un bon crachat bien placé ! Le tout fut mis dans un four bien chaud et … c’est ainsi que l’homme fut créé.          Cette histoire date du XVIIIe siècle avant J.-C ! Elle est relatée dans un des textes les plus anciens de l’humanité, rédigé en langue sémitique akkadienne, compilation des récits mythologiques de Mésopotamie. Ce sont 1 200 vers gravés sur des tablettes d’argile et que l’on peut toujours admirer avec émotion au British Museum. On les nomme aujourd’hui le Supersage (Atrahasis), du nom du héros de la suite de l’histoire. 
    Dans un premier temps, la solution trouvée par Ea fut un total succès. Les Igigis profitaient de leurs RTT et Enlil pouvait dormir en paix. Mais rapidement l’humanité se mit à « croître et se multiplier », et surtout à faire un bruit de tous les diables en travaillant avec ardeur. Le sommeil d’Enlil en fut affecté. Fou de colère (à nouveau), il envoya aux humains toute une série de calamités (épidémies, sauterelles, …) pour tenter de les calmer, avant d’opter pour une solution radicale : les noyer dans un déluge mondial. C’est la première occurrence connue de ce mythe fondateur ! Là encore, Ea, se posera en sage médiateur. Pour sauver les humains de la colère divine et de l’extinction promise, il ordonne par songe à Atrahasis (qui est donc « l’ancêtre » de Noé) de construire une arche afin de sauver les humains et quelques bêtes. 
    Une fois le déluge passé, la colère d’Enlil calmée et l’humanité sauvée, Ea proposera de nouvelles solutions très constructives pour limiter la nuisance sonore des hommes. Il inventera la maladie, la vieillesse et la mort, bref tout ce qui justifie que les hommes aient ensuite éprouvé le besoin d’inventer la « retraite ». La boucle est ainsi bouclée : c’est bien la grève des dieux d’antan qui est la cause de la grève des humains d’aujourd’hui … enfin surtout des Français.

Entretien sur les Retraites pour le Figaro (10/02/2023)

 Le Figaro (10/02/2023) — Eugénie Bastié

Quel nouveau rapport à la vieillesse se dévoile selon vous dans l’attachement viscéral que manifestent les français à l’âge de la retraite à 62 ans? 
    La retraite a changé de sens. Elle fut d’abord inventée pour un être un « secours » contre l’indigence sénile et permettre un bref de temps de repos après une longue vie de labeur. « Aujourd’hui vieillesse est synonyme de pauvreté » : c’est la phrase choc du rapport Laroque de 1960, qui marque le début en France de la retraite pour tous, une des plus formidables réussites de l’Etat providence. C’est pourtant Bismarck qui en inaugure le dispositif (en 1891) avec l’intention de couper l’herbe sous les pieds des revendications socialistes. A l’époque, on disait méchamment (déjà) de son invention qu’elle était une « retraite pour les morts », puisque rares étaient les ouvriers qui parvenaient à atteindre l’âge légal (65 ans). La retraite d’aujourd’hui n’a plus du tout la même fonction. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, dont il faut rappeler l’ampleur — 40 ans en 1900 ; 80 aujourd’hui, soit une vie entière de plus — elle est devenue le financement d’une nouvelle tranche de vie : un temps offert à l’épanouissement personnel après une vie de labeur de plus en plus courte. 

Ce qui se dégage de ces manifestations, c’est que les Français n’aiment pas leur travail. N’y a-t-il pas un malaise profond autour du travail ? 
    Oui, le travail a autant changé que la retraite Aujourd’hui, il occupe en moyenne entre 10 et 15 % de notre existence : il commence plus tard (23 ans en France), finit plus tôt (65 ans), avec une durée hebdomadaire moindre (35 heures), des congés payés, et une vie beaucoup plus longue. Cela dit, s’il occupe moins notre temps, il nous prend plus la tête qu’avant, car ses frontières sont devenues floues. Grande angoisse de ceux qui n’en ont pas encore (les jeunes) ou plus (les chômeurs), il est la grande souffrance de ceux qui en ont, mais trouvent toujours qu’ils en ont trop. A la pénibilité physique, qui touche moins de métiers, s’est substituée d’autres maux : ennui, pression et isolement professionnels … En fait l’hétérogénéité du travail est devenue considérable, ce qui rend moins lisible le système général par répartition : chacun a de très bonnes raisons de se sentir lésé, oublié, méprisé, … et ce, quelle que soit la réforme. 
 Pour autant, il ne faut pas négliger le fait que si la retraite est un droit, elle est aussi une rupture critique dans le cours de l’existence. Comme avec la naissance du premier enfant, c’est tout le quotidien qui se trouve chamboulé. Mais alors qu’un enfant apporte du lien et du plein (parfois trop !), la retraite est menacée par le rien. Elle est loin d’être l’âge d’or que l’on décrit parfois : plus d’agenda, un relationnel amputé, une identité incertaine, un sentiment d’inutilité sociale, … L’arrêt brutal de l’activité professionnelle n’est pas bon du tout pour l’espérance de vie. 

Certains soulignent l’injustice générationnelle de cette réforme : une génération de « boomers » aurait profité d’un système au détriment des jeunes actifs. Cette question des retraites ne renforce-t-elle pas la question de la guerre des générations, dont vous dites dans votre livre qu’elle n’aura pas lieu ? 
     Sans nier les disparités intergénérationnelles, je ne vois aucun signe de conflit : toutes les générations me semblent aujourd’hui parfaitement réunies pour faire la guerre … au gouvernement ! De plus, les fractures sociales et territoriales me semblent l’emporter de beaucoup sur les fractures générationnelles. Entre un jeune sans emploi ni formation ni étude (le « NEET ») et l’étudiant, l’écart est gigantesque, tout comme entre le retraité précaire et le sénior fringant. 
    Le nœud de notre problème français est la décision prise par François Mitterrand en 1982 d’instaurer la retraite à 60 ans. Ce qui présentait alors comme une formidable conquête sociale à l’aune du XIXe siècle était un gigantesque anachronisme au regard du XXIe siècle. Nombreux étaient ceux qui, à gauche, avait pleine conscience des dangers d’une telle réforme : Pierre Mauroy, Michel Rocard, Jean-François Kahn, et bien d’autres. En 1991, le « livre blanc » l’assène : c’était une erreur historique qui fragilise durablement le système de répartition. Cela fait aujourd’hui 40 ans, la France traîne ce boulet politique et social. De 1993 à nos jours, six réformes se sont succédée pour tenter d’en atténuer les effets, toutes insuffisantes pour assurer la pérennité du dispositif. Parions sans gros risque que celle de 2023, objet de tant de passions déchaînées en dépit de sa modestie, ne sera pas la dernière. 
 
Ce retour sur un acquis social ne vient-il pas heurter frontalement la dialectique du progrès au coeur de la promesse de la démocratie libérale ? N’y a-t-il pas une impossibilité à accepter que l’on vivra moins bien que les générations précédentes ? 
     Je note d’abord un paradoxe : combattre une réforme à venir au nom des acquis revient à défendre la réforme précédente que l’on avait farouchement combattue. J’ajoute qu’après avoir lu les 306 pages du dernier rapport de la DREES sur les retraites, je défie quiconque de dire que le système actuel est globalement plus juste que celui proposé par la réforme, et … vis-et-versa ! Donc, il faut se garder d’exagérer : la dialectique c’est quand une chose se retourne en son contraire ; ce n’est pas du tout le cas ici. 

 Il n’y a qu’en France, souligne-t-on, qu’une telle réforme a tant de mal à passer. Sommes-nous un peuple ingouvernable ? 
     Le peuple français est difficile à gouverner parce qu’il attend tout du gouvernement : la liberté, l’égalité, le bonheur, et le pouvoir d’achat ! Forcément il sera déçu … D’autant que le gouvernement est lui aussi convaincu que son rôle est d’octroyer tout cela au bon peuple … : alors forcément, il sera décevant. On lui demande de grossir pour mieux protéger, mais de maigrir pour respecter les libertés : drôle de régime ! Cette double contrainte produit une gigantesque impuissance publique. La France n’est pas seulement ingouvernable parce que les Français râlent, mais parce que les gouvernements n’osent pas gouverner. L’empire des normes, le règne de la « transparence », l’hypertrophie des contre-pouvoirs qui deviennent, comme dit Marcel Gauchet, des « anti-pouvoir » systémiques, tout cela bloque l’action et décourage la démocratie : pourquoi voter pour des élus qui s’avouent impuissants et disent eux-mêmes qu’on a de bonnes raisons de se méfier d’eux ? Tel est le cœur de la crise. 

 « Vingt ans de formation ; quarante ans de travail ; vingt ans de retraite » : tel est le triptyque de notre modèle social. Ne faut-il pas radicalement tout repenser ? 
     On peut rêver. Imaginons que le système de répartition soit sécurisé en termes de financement. A la place du triptyque formation-emploi-retraite, on pourra d’abord envisager, comme c’est déjà (un peu) le cas, une « formation tout au long de la vie ». On pourra aussi considérer un travail prolongé, qui commencerait en douceur (cela s’appelle l’alternance) et finirait en souplesse par un cumul emploi/retraite : c’est aussi (un peu) prévu. Mais on pourra aussi inventer une « retraite tout au long de la vie », dont le principe serait : vous acceptez de travailler vraiment plus longtemps, mais avez la possibilité, au cours de votre carrière, de prendre du temps pour vous. Cela s’appelle le « droit au répit ». Il serait conçu sur le modèle du congé maternité (même si celle-ci n’a rien d’un répit), mais en en élargissant les motifs. Ce droit correspondrait à une forme nouvelle de pénibilité du travail, propre aux temps hypermodernes, devenue moins physique que morale. Voilà un bel horizon. Ne cachons pas que la mise en œuvre d’un tel droit sera complexe, mais y réfléchir contribue à sortir du débat français sur les retraites, devenu à la fois hyper-compassionnel et ultra-technocratique. Il est plus que temps d’y remettre un peu d’existentiel !

vendredi 27 janvier 2023

L’avenir du parti en démocratie

 

Chronique LCP du 26/01/2023 — L’avenir du parti en démocratie 




Les difficultés du PS à se donner un chef révèlent une nouvelle fois un phénomène difficile à interpréter : la crise des partis. 

François Mitterrand disait que pour gagner une élection, trois choses suffisaient : un candidat doté d’une santé de fer ; deux ou trois idées programmatiques et un parti en ordre de marche. La décrépitude des partis rend l’équation du succès particulièrement délicate. 
Pour bien comprendre la crise actuelle, il faut revenir à la difficulté originelle du parti en régime démocratique. La démocratie se fonde sur la souveraineté du peuple, c’est-à-dire l’idée (ou la fiction) d’un peuple uni. Le parti semble incompatible avec cette idée, puisque comme son nom l’indique le parti est le signe d’une division. 
D’où un discours — bruit de fond constant en démocratie — qui, de Rousseau à De Gaulle, dénonce l’existence même du parti comme trahison de la volonté générale, avec comme motifs principaux, le règne des intérêts particuliers, les logiques électoralistes, le clientélisme, le népotisme, etc. 

Et pourtant les partis sont devenus consubstantiels à la vie démocratique 

Oui. C’est le fruit d’un processus qui a vu converger deux modèles contraires du « Parti ». 
• Le modèle libéral naît en Angleterre (Whig vs Tory) et se déploie aux Etats-Unis (Démocrate vs Républicain) : c’est le « parti club ». Il réunit les citoyens les plus actifs (d’élites), prêts à s’investir plus que les autres dans la vie de la cité et faire vivre le pluralisme. Le pluralisme, c’est la meilleure façon d’éviter la guerre civile : les conflits ne sont pas abolis, ils sont organisés, institutionnalisés et donc canalisés . Le militant est l’euphémisation du militaire. 
• Le second modèle est celui du parti total, voire totalitaire, dont le parti communiste représente la figure emblématique. Pourquoi totalitaire ? Parce que c’est un parti qui prétend être Tout ; c’est-à-dire être le peuple dans sa totalité. Ce faisant il crée, — et c’est la force de ce modèle, — une sorte de société bis (qui a vocation à remplacer la vraie). Au « Parti », comme dans une église, on se forme, on se marie, on se réunit, on mange, on boit, on part en vacances. Il accompagne l’ensemble de l’existence. Quand il réussit, il devient un oxymore : le « parti unique ». 

Pour vous, ces deux modèles sont en crise. 

Oui, le premier (le parti club, élitiste, libéral) parce qu’il n’est pas assez démocratique ; le second (le de masse, type communiste) parce qu’il est trop « religieux ». Ils ont été laminés par l’individualisation, c’est-à-dire par la double crise de la croyance et de la vocation politiques. 
• Sur le plan de l’engagement, on a aujourd’hui des partis sans militants et des militants sans partis. Les adhérents historiques ont été concurrencés par des nouvelles formes d’engagement moins durables, ponctuelles, favorisées par les réseaux sociaux. Et quand les partis tentent de démocratiser leur fonctionnement (primaires), cela produit des majorités peu claires et des leaders sans leadership (PS, LR, verts) et des conflits sans fin. Dure leçon : les partis de la démocratie ne se démocratisent eux-mêmes qu’à leur détriment. 
• Sur le plan des croyances, on a des partis sans idéologies et des idéologies sans partis. Ainsi l’écologie se déploie-t-elle désormais bien au-delà du seul parti vert. Alors même que, dans chaque parti, les repères doctrinaux sont brouillés. On se surprend à voir la gauche de la gauche faire l’éloge du « petit bourgeois » (jadis honni) à travers la figure du retraité rentier qui va à la pêche et garde ses petits enfants (voir Rufin). La gauche, elle, a mis en débat tous ses piliers idéologiques : la Nation (d’abord au profit de l’internationale ouvrière, puis de la mondialisation heureuse), le Travail (qui est devenu une « valeur de droite »), la Laïcité (1989), le Peuple (note de Terra Nova). La droite, elle, ne veut plus être ni libérale ni bonapartiste ni conservatrice. Et l’extrême droite cherche à se dé-diaboliser en tournant le dos à ses racines réactionnaires. Quant au parti du président : il est idéologiquement insituable, ce qui fait qu’on lui reproche d’être de droite quand il fait une réforme sociale (Retraite) ; et d’être de gauche quand il prétend à une réforme d’ordre (loi immigration à venir). 

Quel avenir ? 

Il me semble assez sombre. Le parti se réduit aujourd’hui à une machine électorale, grassement financée par l’Etat, dont il est désormais un organe intégré, au prix d’une coupure avec la société. Il a délocalisé la production d’idées à des think tank plus ou moins affiliés ; il néglige la formation (militants, élus) ; la convivialité interne se réduit comme peau de chagrin. Il va falloir revivifier le parti-club et je ne vois pas d’autre chemin que celui d’une réélaboration idéologique sérieuse. Vaste chantier !

lundi 16 janvier 2023

Le sens de la retraite

 Chronique LCP, du 12/01/2023


Vous souhaitez exprimer un regret quant à la teneur du débat sur les retraites : ça manque de philosophie !

Oui, et quitte à prêcher pour ma paroisse ! On parle d’annuités, de taux plein, d’équilibre des caisses, de rapports de force politiques, mais on parle rarement de la vie, de la vieillesse et de leur sens dans une société contemporaine. 
Il faut rappeler quelques données : 
1) L’espérance de vie était de 40 ans en 1900 ; elle est aujourd’hui d’environ 80. Ce qui veut dire que nous vivons une vie de plus que nos ancêtres. Comment l’utiliser ? 
2) Ce gain d’espérance de vie ne concerne pas que la fin de l’existence, car il y a deux âges qui s’allongent et se pluralisent. La jeunesse : on sort de l’enfance de plus en plus tôt et qu’on entre dans l’âge adulte de plus en plus tard (certains doutent qu’on n’y entre jamais !). La vieillesse elle aussi s’étire et se pluralise en différentes phases : sénior fringant ; âgé vaillant ; sénile dépendant. 
3) Troisième donnée : grâce aux bienfaits de la médecine, nous restons vieux de plus en plus tard ; mais à cause des méfaits de l’économie, nous devenons obsolètes de plus en plus tôt. Une société de l’innovation tend à mettre la vieillesse au rebut. 

Pour vous ces données existentielles ne sont pas assez prises en compte pour penser la retraite. 

En effet. La retraite fut inventée pour un être un « secours », comme on disait à l’époque, contre l’indigence sénile et surtout un bref repos après une longue vie de labeur. C’est Bismarck qui en fut l’inventeur pour couper l’herbe sous les pieds des revendications socialistes. Mais, à l’époque, on disait de son invention qu’elle était une « retraite pour les morts », puisque rares étaient les ouvriers qui parvenaient à atteindre l’âge légal. 
Aujourd’hui, avec les changements démographiques, la retraite est devenue tout autre chose : un temps offert à l’épanouissement personnel après une vie de labeur de plus en plus courte. 
Par quoi la retraite retrouve son sens originel, ou plutôt ses deux sens originels, car, depuis la fin de l’antiquité, deux modèles de retraite sont en concurrence pour idéaliser la retraite. 
Il y a, d’abord, la retraite énergique, qui a été promue par Cicéron dans son traité De la vieillesse : il présente un vieillard, gentleman farmer, doté de bons revenus, mais surtout rempli de sagesse et d’énergie. Ceci parce que cela : la sagesse lui permet de renoncer aux passions inutiles pour se concentrer sur l’essentiel. Le vieux fait donc plus et mieux que le jeune. 
On trouve ensuite la retraite monastique de Saint Augustin, qui se conçoit comme un retrait du monde et de ses vanités. Loin de poursuivre la vie normale, elle marque l’amorce d’une nouvelle carrière, en laquelle le chrétien (novus homo) doit dépasser l’homme (vetus homo), pour travailler exclusivement à son salut. La retraite est comme une renaissance. 

Notre idéal contemporain de retraite serait une sorte de « motion de synthèse » ? 

Tout à fait. De Cicéron, nous reprenons l’image du retraité actif : « plus occupé que lorsqu’il travaillait », mais sans la dimension aristocratique grâce à l’Etat providence. D’Augustin, nous gardons l’idéal du retrait d’un univers de frénésie focalisé sur la productivité, mais sans la dimension religieuse. Tous deux expriment l’idée d’un « bonheur différé » (comme dit Jean-François Sirinelli) qui, à la fois, idéalise la retraite et dévalorise le travail. Le travail nous éloigne d’une perfection que seule la retraite permettra d’atteindre. 1) Cette idéalisation repose sur le triptyque existentiel des « trente glorieuses » : formation, travail, retraite, dont la répartition est devenue problématique. Je me forme (20-30 ans) en espérant un travail, puis je travaille (30-40 ans) en espérant la retraite : mais que puis-je espérer de la retraite (20-30 ans) ? Est-elle une fin en soi ? 2) D’autant que la retraite n’est pas qu’un droit social, c’est aussi une cassure brutale dans le cours de l’existence. Comme pour l’arrivée du premier enfant, c’est l’ensemble du quotidien, qui est concerné (l’agenda, le relationnel, l’identité…). Mais alors qu’un enfant apporte du plein ; la retraite est menacée par le vide. Après le travail comme après l’amour, l’homme peut devenir un animal triste … Bref, si la question de l’âge est capitale pour le financement de la retraite ; la question de la transition travail/retraite est essentielle pour l’existence.



samedi 17 décembre 2022

Populisme et fascisme

Ma chronique sur LCP (le 15 décembre 2022) 




Vous souhaitez revenir sur les notions de populisme et de fascisme qui n’en finissent pas d’alimenter le débat politique, et les procès en excommunication. 

 Oui, ce sont deux notions qu’on utilise souvent comme synonyme, alors qu’il convient de les distinguer avec soin. C’est ce que tente de faire l’écrivain italien Antonio Scurati. Il vient de recevoir le prix du Livre européen, pour M, l’homme de la providence (les Arènes, 2021). Il s’agit du second volume de son extraordinaire saga sur Mussolini dont le premier volume est paru en 2018 — M, L’enfant du siècle, et l’ultime vient juste de paraître en M. Gli ultime giorni dell’Europa. Enorme succès en Italie. Les deux livres sont extraordinaires en ce qu’ils présentent l’ascension de Mussolini de son propre point de vue : c’est palpitant, nourri de documents historiques, placés dans une trame épique. C’est un véritable chef d’œuvre, qui montre au lecteur la puissance séductrice du fascisme. Le génie de Scurati est de nous amener à comprendre et parfois même à souhaiter la victoire du fascisme ; avant d’être horrifié par les résultats. 

Dans un article récent traduit par le Monde, (8 décembre), Scurati fait de Mussolini l’inventeur du populisme. 

Il le fait avec toute la prudence requise en recommandant d’éviter toute analogie trop rapide entre la marche sur Rome d’octobre 1922 et la victoire électorale de Giorgia Meloni en octobre 2022. « Nous ne devons pas céder au charme de la comparaison historique ». Il repère pourtant entre le populisme et le fascisme une matrice commune (similitude et continuité) à partir de trois idées : 
1) D’abord, cette phrase de Mussolini : « Je suis le peuple. Le peuple, c’est moi » (on la retrouve chez Chavez) qui est, pour Scurati, le premier postulat du populisme : soit l’Incarnation mystique du peuple dans et par un leader à l’opposé de la logique « réprésentative » de nos régimes. 
2) Ensuite, il y a une détestation profonde de la politique : « Nous ne sommes pas la politique, nous sommes l’antipolitique ; nous ne sommes pas un parti, nous sommes l’antiparti » que l’on peut retrouver dans la logique « anti-système ». 
3) Enfin l’idée que le chef doit non pas guider, mais suivre la masse : le Ducce est un peu comme le berger qui suit son troupeau plutôt qu’il ne le conduit. « Je suis l’homme de l’après ; je suis comme les bêtes, je flaire le temps qui vient ». Ces trois postulats sont animés par un moteur puissant : face à la peur que le monde contemporain suscite chez l’individu isolé, il faut attiser la haine : car seule la haine est plus forte que la peur. 

On retrouve en effet ces ingrédients dans le populisme actuel 

Sans conteste, mais on peut noter aussi des différences importantes qui relativisent la continuité entre le populisme mussolinien et le populisme contemporain : 
 1) D’abord, le fascisme est clairement et totalement anti-démocratique : l’idée même est viscéralement détestée. Le populisme est lui hyperdémocratique : il veut un pouvoir fort (cratos) et un peuple bien représenté (demos). Chez Trump, Bolsonaro ou Chavez, on reste dans une logique de représentation, même si l’on conteste les élections. Il arrive même que le leader soit refusé (Gilets jaunes). 
2) Deuxième différence importante : le fascisme est hyper élitiste, alors que le populisme se défie des élites quelles qu’elles soient. C’est d’abord contre elles que le peuple existe. Le populisme contemporain est un mouvement ultra-égalitaire, alors que le fascisme ne cesse de faire l’éloge des hiérarchies et de l’aristocratie « naturelles » : éloge du fort contre le faible, le petit, le médiocre. 
3) Enfin, différence majeure, le fascisme est une idéologie structurée, argumentée, étayée. Même s’il est un démagogue, Mussolini est un théoricien qui sent certes, mais surtout sait l’histoire du monde, car il en connaît les lois profondes (Arendt avait bien perçu cette dimension du système totalitaire). Le populisme contemporain est dans l’idéologie molle : pas de philosophie de l’histoire, pas de théorie du monde, pas d’avenir radieux, pas de rapport à un âge d’or mythique (les durs Romains ou les purs Germains), pas de doctrine ni de dogmes. Un seul acte de foi : « l’indignation » ; « je pense donc je suis … contre » ! 
   
Sur ces trois points, il y a, me semble-t-il, une nette rupture entre le fascisme et le populisme qu’on a donc bien tort de confondre. Le fascisme conduit au totalitarisme (mot dont Mussolini est l’inventeur) ; le populisme est post-totalitaire : cela ne le rend pas plus sympathique, mais peut-être moins périlleux.

jeudi 1 décembre 2022

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...