vendredi 16 mai 2014

Les idéologies après la fin des idéologies (2/5)

[… Suite du message du 15/05/2014]

L’« idéologie » en trois sens

            Pour neutraliser d’emblée le caractère paradoxal de cette question, il convient d’établir quelques distinctions élémentaires sur ce terme d’« idéologie » aussi confus que débattu. Je ne me risquerai pas, après bien les analyses savantes et puissantes d’Althusser, d’Aron ou de Boudon[1] à proposer des définitions définitives ou inédites. Mais il me semble possible de s’entendre  a minima sur le fait que, dans ce concept, au moins trois registres sont en jeu.
            Le premier registre, le plus général et le plus neutre, utilise le terme idéologie comme synonyme de « vision du monde ». L’idéologie, en ce sens, est un ensemble d’idées, de croyances, de valeurs ou de principes, propre à une époque (l’idéologie moderne), à un espace géographique (l’idéologie européenne ou américaine, française ou allemande) ou encore à tel ou tel aspect de la société (l’idéologie libérale, écologique, sanitaire, féministe, élitiste …). Ce sens courant peut faire l’objet d’un usage rigoureux et éclairant comme l’ont montré, par exemple, les travaux de Louis Dumont sur l’idéologie moderne ou sur l’idéologie allemande[2]. Mais il faut aussi rappeler que ce premier sens se situe à l’exact opposé du sens originel du terme, qui apparaît sous la plume de Destutt de Tracy (1754-1836) pour désigner « la science des idées ». Ce disciple de Condillac et du sensualisme entendait désigner par là non pas « l’esprit du temps », mais, au contraire, son étude génétique, systématique et critique dans le but de faire émerger une science exacte et définitive, épurée qu’elle serait de tout espèce de préjugés et d’illusions.
            C’est face à l’ambition sans doute démesurée d’un tel projet que le terme a pris la dimension péjorative qui l’accompagne désormais le plus souvent. C’est ainsi que, avec le marxisme notamment, l’idéologie devient l’exact contraire de la science. Pour Marx, elle désigne certes toujours un dispositif intellectuel, moral et spirituel, mais seulement en tant qu’il reflète plus ou moins consciemment les réalités de l’infrastructure économique et sociale. « L’idéologie, écrit ainsi Louis Althusser en fidèle disciple de Marx, est la représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence »[3]. L’idéologie n’a ainsi aucune espèce d’autonomie par rapport aux systèmes de production et aux modes de propriété ; elle offre l’image fidèle des intérêts déterminés d’une classe déterminée. D’où le fait qu’il existe une pluralité d’idéologies, dont les conflits, selon Marx et ses épigones, coïncident avec la lutte des classes. Chaque époque économique connaît ainsi son « idéologie dominante », défendue et renforcée par ce qu’Althusser appellera les appareils idéologiques d’Etat (l’Eglise, la famille, l’école, les médias, …), dont la puissance permet d’assurer en relative douceur le pouvoir d’une classe sur une autre. Cette lecture n’empêche pas Marx d’envisager une « fin de l’idéologie ». Elle adviendra lorsque, grâce à la critique féroce de l’idéologie dominante, pourra émerger dans une société ayant dépassé la lutte classe une science exacte et universelle enfin débarrassée de toute espèce d’intérêts souterrains. En dessinant cet horizon, Marx rejoint in fine le projet ultime des Idéologues du début du XIXe siècle, à savoir l’élaboration d’une science achevée, parfaitement neutre et désintéressée : cela même que ceux-ci nommaient « idéologie ».
            Mais l’histoire paradoxale du terme est loin d’être achevée, puisqu’il est devenu courant de voir dans le marxisme lui-même le modèle de l’idéologie, l’idéologie par excellence. Ce troisième registre a été thématisé de la manière la plus puissante par Hannah Arendt. Dans son exploration des Origines du totalitarisme (1951)[4], Arendt redéfinit les idéologies sur les exemples du racisme, du nazisme, du communisme, comme des «-ismes », c’est-à-dire des pensées à vocation systématisante. En un sens, elles se rapprochent de la philosophie telle que Kant la définissait à travers ses fameuses trois questions. Comme la philosophie, les idéologies présentent une dimension théorique (« Que puis-je savoir ? »), une dimension pratique (« Que dois-je faire ? » (philosophie pratique)  et une dimension religieuse ou sotériologique (« Que m’est-il permis d’espérer ? »). Mais la grande différence est que, dans les idéologies, les questions deviennent des réponses définitives, absolues et incontestables. L’idéologie propose d’abord une interprétation achevée du monde, à partir d’une seule et unique clé censée ouvrir toutes les portes de la connaissance du réel (la « lutte des classes » chez Staline ou la « lutte des races » chez Hitler). Elle offre ensuite un programme complet d’actions qui donne du sens à tous les gestes, même à ceux qui paraissent les plus insignifiants ou futiles (vendre un journal ou faire l’amour de telle ou telle manière). Elle apporte enfin la promesse d’un salut, dont le point focus n’est pas un au-delà incertain, mais la certitude d’un progrès d’ores et déjà visible de l’Histoire humaine dans son ensemble. Les Idéologies sont ainsi, en ce sens, des métaphysiques achevées, des éthiques complètes et des religions séculières. Ainsi, pour Arendt, leur pouvoir de séduction et d’attraction ne s’explique pas par des intérêts socio-économiques, comme le pensait Marx, mais il trouve ses ressorts dans les intérêts de la raison humaine elle-même, c’est-à-dire dans l’appétit insatiable de comprendre et dans le rêve effréné d’abolir sa propre finitude.
            Cette lecture puissante permet de comprendre que les intellectuels soient les premières « victimes » des idéologies en même temps que leurs principaux vecteurs. Elles leur apportent en effet une forme extraordinaire de dopage dans l’exercice de leur métier d’expliquer et dans leur perpétuelle tentation de prescrire, voire de sauver. D’où aussi l’énergie considérable qu’ils déploient à les défendre (qui n’a d’égale que le déni des coureurs du tour de France) en tentant aussi bien de les immuniser contre tout espèce de critique que d’esthétiser les contradictions qui leur sont inhérentes. D’un côté, la doctrine tend à devenir « infalsifiable », sourde à toute espèce de fait contrariant ; de l’autre, les incohérences se font « fécondes », « audacieuses », et forcément sublimes.

… à Suivre



[1] Louis Althusser, Positions, Editions sociales, 1982 ; Raymond Aron, L’opium des intellectuels, Pluriel, 2010 ; Raymond Boudon, L’idéologie ou l’origine des idées reçues, Fayard, 1986
[2] Cf. Homo Aequalis, I, Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard « Tel », 2008 ; Homo Aequalis II, L’idéologie allemande, Gallimard, 1991.
[3] Positions, op. cit., p. 114.
[4] Tr. fr. Les origines du totalitarisme, Gallimard « Quarto », 2002.

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