vendredi 28 avril 2023

Les vraies raisons de la colère

 Tribune parue dans Le Figaro, 27 avril 2023

Jérôme Bosch, Extraction de la pierre de folie (vers 1501)

La France est en colère. C’est vrai. Mais il me semble que ce n’est ni à cause de la réforme des retraites ni du fait du seul président. Les vraies raisons de la colère me semblent venir d’une autre source. Aujourd’hui tout converge pour exiger du citoyen qu’il trouve normal ce qui est anormal. 
Il est normal de dépenser toujours plus pour une école qui fait toujours moins. Il est normal de laisser le trafic de drogue transformer nos villes en champ de bataille. Il est normal d’accepter que les délinquants ne soient pas punis. Il est normal de financer des associations qui proclament leur haine de la France et leur détestation de l’Etat. Il est normal de ne pas songer à maîtriser ses flux migratoires sauf à être raciste. Il est normal d’accepter que des squatters occupent impunément des logements. Il est normal d’attendre six mois une carte d’identité dont la détention est obligatoire, sauf pour les « sans papier ». Il est normal que le pays s’endette astronomiquement, laissant croire qu’on peut toujours trouver l’argent « là où il est », c’est-à-dire dans nos impôts. Il est normal que les prestations sociales ne fassent l’objet d’aucun contrôle, car ce serait une abjecte discrimination. Il est normal d’exalter des zadistes qui foulent glorieusement au pied toutes les règles de la vie collective. Il est normal d’accepter que le Conseil d’Etat condamne l’Etat qu’il conseille à verser pour « inaction climatique » 10 millions d’euros d’astreinte à des associations militantes. Il est normal que les droits de l’homme en société (ceux de 1789) se transforment en droits humains contre la société (ceux de la Cours européenne des droits de l’homme). 
Arendt tout comme Orwell décrivaient le système totalitaire comme un dispositif d’inversion complète : l’absurde devient réalité et la réalité devient absurde. Si nous n’en sommes pas encore là, nous en prenons le chemin. 
Comment l’expliquer ? J’y vois l’expression d’une triple culpabilité : à la fois sociale, coloniale et environnementale. Celle-ci concerne surtout des élites qui peuvent se permettre le luxe de la mauvaise conscience et de la haine de soi puisque leur quotidien est assuré. Cette France-là a conservé du catholicisme la coulpe mais, dépourvue de confession et de perspective de salut, elle ne trouve plus d’exutoire vers une quelconque espérance. Installée confortablement dans ce péché qu’elle cultive, elle fabrique cette anormale normalité ou cette normale anormalité qui exaspère l’autre France. 
On s’interroge doctement sur la montée de son abstention, alors qu’elle vient très simplement du fait que les politiques s’abstiennent de faire de la politique, tétanisés par une suspicion moralisatrice. Pourquoi voter pour des gens qui avouent eux-mêmes leur impuissance et qui, par ailleurs, contribuent à diffuser l’idée que tous les politiques sont corrompus ? « Moraliser » la vie politique, réduire les mandats, éviter les cumuls, augmenter les contre-pouvoirs, exiger la démocratie participative … tout cela accrédite l’idée qu’on a raison de se méfier d’eux et contribue à accroître encore plus leur impotence. Alors que la démocratie représentative a un besoin vital d’eux et, encore plus vital, de la confiance en eux. 
Les élus ne sont pas seuls en cause. Les citoyens que nous sommes les incitons à une démagogie qu’on ne cesse de leur reprocher. On exige toujours plus de pouvoir d’achat tout en dénonçant l’endettement ; on désire toujours plus de protection en revendiquant davantage de libertés. 
De leur côté, les contre-pouvoirs accumulés (cours, autorités indépendantes, médias, …) alimentent continuellement la méfiance, puisque c’est le fond de commence de leur propre existence. Tel est le drame actuel. Le constat de l’impuissance publique, au lien d’entraîner un sursaut d’action, produit un désir accu de contrôle, d’empêchement, de procès, de critiques et de blocages de l’action publique. 
C’est un cercle vicieux, dont il sera – ne nous le cachons pas — très difficile de sortir. Car face à lui, la tentation radicale est grande de quitter l’Etat de droit et de démonter tous les contre-pouvoirs et tous les contrôles démocratiques. Cela s’appelle l’illibéralisme qui entend, au nom de l’efficacité et du « bonheur » du peuple, prendre certaines (voire toutes) libertés avec les libertés. Tel est le défi de la démocratie libérale d’aujourd’hui. Sans perdre de vue les toujours possibles abus de pouvoir, il lui faut limiter les abus de contre-pouvoirs dans le cadre d’un Etat de droit soucieux de s’autolimiter sans se nier. On marche sur un fil ! 
Mais quiconque saura rendre crédible, au-delà des bonnes paroles, le fait de redonner aux Français la maîtrise de leur destin en respectant les piliers institutionnels, celui-là pourra prétendre apaiser la colère des Français. Cela suppose de remettre un curseur fiable entre ce qui est normal et anormal dans une démocratie moderne. Cela suppose aussi de faire le tri entre la légitime colère et ses usages démagogiques.
 
Pierre-Henri Tavoillot

vendredi 31 mars 2023

Violence politique : de la pratique à la théorie

 

Chronique LCP du 2023-03-30- 
Violence politique : de la pratique à la théorie 

Vous souhaitez revenir sur la thématique qui occupe beaucoup l’actualité : la violence politique. 

Oui, car, chaînes d’information oblige, on voit beaucoup d’images, mais on oublie un peu les idées. Or, la violence en politique n’est jamais gratuite, elle est toujours justifiée par une théorie qu’il faut bien avoir à l’esprit si l’on veut tenter de l’éviter. Et je voudrais prendre deux exemples de nature très différente. 

Le premier est le phénomène black Block. 

On connaît bien désormais cette appellation qui désigne une tactique utilisée par les militants de l’anarchisme radical. Il s’agit de profiter de la moindre manifestation pour la faire dégénérer et en récupérer un bénéfice de notoriété. C’est la stratégie dite « du coucou ». Quelle est l’idéologie derrière ? On peut la résumer en une phrase : face à un ordre qui produit du désordre, il faut créer un désordre qui produit de l’ordre. L’ordre qui produit du désordre, c’est l’Etat, puissance autoritaire et liberticide, allié au capitalisme : il détruit les vies individuelles. Il faut donc en détruire toutes les expressions – c’est pour cela que le mobilier urbains, les banques, le Mc Do … sont visés —. Pour que de sa destruction émerge un nouvel ordre enfin respectueux des libertés individuelles. Les anarchistes partagent avec les néo-libéraux la détestation de l’Etat, mais ils se séparent sur la question du Marché que ceux-ci adorent et que ceux-là abhorrent. 

Deuxième exemple, la tactique du « coup d’éclat permanent » de la France insoumise 

Là il ne s’agit pas de détruire le pouvoir, mais de le conquérir. L’inspiratrice de cette tactique conflictuelle est la philosophe Belge Chantal Mouffe, théoricienne du « populisme de gauche » qui s’inspire elle-même de deux auteurs : Carl Schmitt et Antonio Gramsci. 
• Du très peu gauchiste Carl Schmitt, qui fait plus que flirter avec le parti Nazi, Mouffe reprend l’idée que la politique est conflictuelle : « agonistique », en terme savant. Alors que les libéraux cherchent la négociation, le compromis, le dialogue et le consensus, le populisme cultive le dissensus, voire le clash pour bien montrer qu’il y a, d’un côté, le peuple opprimé et, de l’autre, les élites focalisées sur la défense de leurs intérêts. Celles-ci tentent de convaincre qu’il n’y a qu’une seule politique possible : c’est « bonnet blanc et blanc bonnet ». Aux électeurs, dit Chantal Mouffe, on ne propose plus qu’un choix entre « Coca et Pepsi ». D’où la méfiance. 
• Du marxiste peu orthodoxe Gramsci, Mouffe reprend l’idée de lutte pour « l’hégémonie culturelle », dont Marx considérait qu’elle était secondaire (superstructure) comparativement aux rapports de force économiques et sociaux (infrastructure), c’est-à-dire qu’il faut gagner la bataille des esprits : occuper continuellement l’espace public (les médias et les réseaux sociaux) par des coups d’éclats continuels. 
 
Cette dernière stratégie contribue, selon vous, à la montée des tensions. 

Oui, mais, sur un diagnostic de départ, qui ne me semble pas du tout erroné et qu’on aurait tort de sous-estimer. Il y a un grave déficit de débat idéologique dans notre pays ; de confrontation de visions du monde claires, cohérentes et différentes. Mais, et c’est la limite du populisme (de gauche comme de droite), on ne peut pas dire que les visions du monde soient d’une très grande clarté ; la cohérence n’est pas ce qui les caractérise. Il s’agit d’une idéologie molle pour ratisser large. Et si la méthode de conquête du pouvoir est assez performante, la plausibilité de son exercice réel reste douteuse. 

lundi 20 mars 2023

Il faut sauver le 49.3

 Entretien pour le Figaro (20/03/2023)

https://www.lefigaro.fr/vox/politique/le-coeur-de-la-crise-politique-n-est-pas-l-exces-de-pouvoir-mais-l-impuissance-publique-20230319

Propos recueillis par Aziliz Le Corre

1/ Bien que prévu par la Constitution de la Ve République, le recours au 49.3 par le gouvernement sur la question des retraites répond-t-il à l’esprit des institutions et est-il légitime d’un point de vue démocratique ? 
 Je suis sidéré que l’on puisse en douter : le 49.3 fait partie de notre Constitution. Loin d’être anecdotique, il est emblématique de l’esprit de la Ve République, conçue pour éviter l’instabilité ministérielle de la IVe. Il a été utilisé notamment pour instaurer la « force de dissuasion nucléaire » (Michel Debré, 1960), la CSG et la création du CSA (Rocard, 1991). Comment ose-t-on l’identifier à un déni de démocratie ? Le penser révèle qu’on n’identifie vraiment pas le cœur de la crise politique qui se situe bien plus dans l’impuissance publique que dans l’excès de pouvoir. C’est cela qui décourage le citoyen d’aller voter : pourquoi participer à des élections qui produisent des élus avouant eux-mêmes leur impotence ? Je rappelle que dans démocratie, il y a demos (peuple), mais aussi cratos (pouvoir). Or, ce pouvoir démocratique s’exerce selon deux règles claires : représentation et majorité. Les 49.3 les respecte toutes les deux. On peut être contre la réforme des retraites, mais on ne peut pas faire de procès en illégitimité au gouvernement. 
Cela dit, les gouvernants eux-mêmes instillent le doute en la matière. Dans la réforme constitutionnelle de 2008, par ailleurs importante, Nicolas Sarkozy a décidé de limiter l’usage de cet article (un par session), car il y voyait le signe d’un « échec politique ». La Première ministre a tenu le même discours. Et je ne parle pas de la NUPES qui le dénonce comme une « dérive dictatoriale » ! Une fois de plus, ce sont les politiques eux-mêmes qui, pour une part, organisent l’incapacité de décider et d’agir. C’est inquiétant : si une réforme aussi modeste que celle des retraites est bloquée qu’en sera-t-il des réformes « dures » : sur l’école, la politique migratoire, le désendettement, les défis environnementaux … ? Le retour du tragique dans l’histoire exige le retour de la politique qu’on a eu un peu trop tendance à considérer comme secondaire, par rapport à l’économie ou au droit. 
2/ Le gouvernement ne risque-t-il pas d’attiser la colère sociale, en renforçant l’idée que le peuple n’est pas écouté ni entendu ? 
 En démocratie, le peuple ne se limite pas à ceux qui manifestent, protestent ou s’opposent. Il est un condensé complexe d’élections, de délibérations, d’expression publiques, de récits collectifs ; de silences aussi … Mais la règle du jeu, qui préside à la vie commune, est que cette forme complexe a une seule expression légale : les élus. C’est à eux qu’il revient in fine de trancher. Si l’on en n’est pas content, on a le droit de protester, mais il faudra attendre les prochaines élections pour en changer. C’est ce qui fait la force de la démocratie représentative : elle n’est pas dans l’immédiateté. D’ailleurs, combien de réformes ont suscité d’énormes oppositions sans qu’il soit question de revenir sur elles, une fois adoptées ! Etre aujourd’hui contre la réforme des retraites revient à être pour celle d’hier. 
 3/ Le gouvernement fait tour à tour preuve de « pédagogie », puis de fermeté. Comment comprenez-vous ce paradoxe ? 
 C’est le paradoxe de l’art politique. Dans tout rapport de force, il faut expliquer, écouter, négocier, puis trancher. Mais, à côté de l’art, il y a la manière. Or celle de présenter la réforme des retraites a été frappée d’une contradiction originelle. Le gouvernement l’a annoncée comme étant à la fois absolument nécessaire (donc de droite) et parfaitement juste (donc de gauche) ! Excellent moyen de ne contenter personne et de cumuler contre elle toutes les oppositions. De mon point de vue, c’est le premier argument qui devait être privilégié. Comment ne pas voir qu’une réforme est impérative au regard 1) De la baisse dramatique de la population active française (et de l’heureuse croissance de l’espérance de vie) 2) de l’endettement sidéral du pays et 3) de la simple comparaison européenne quant à l’âge et à la durée des retraites. Au regard de ces trois données, la réforme proposée est d’une modestie déconcertante au regard du bruit produit. Elle rend inévitable un nouveau psychodrame collectif à très court terme : le septième en 40 ans ! 
 4/ Les scènes de violence auxquelles nous avons assistées, mais aussi les blocages et l’obstruction à l’Assemblée, sont-ils les signes d’une crise démocratique dans notre pays ? 
 Il faut distinguer soigneusement. La véritable violence est assumée par la très minoritaire mouvance anarchiste qui, quel que soit le motif, utilise la moindre manifestation pour réaliser son projet de destruction systématique de l’Etat : c’est la stratégie dite « du coucou ». Les blocages musclés émanent de la CGT, qui cherche à se maintenir face à la fois à la CFDT et à des courants syndicaux plus radicaux. Enfin, il y a l’obstruction et le coup d’éclat permanent des députés LFI. Ils s’inspirent d’une théorie politique, dite « agonistique » (ou rhétorique de combat), empruntée au très peu gauchiste philosophe allemand Carl Schmitt. Face aux courants libéraux qui pratiquent la négociation responsable et le compromis réaliste, le plan est de cultiver le dissensus à tout prix et surtout le mettre en scène en utilisant toutes les techniques modernes. C’est une manière d’occuper le théâtre médiatique et d’y imposer sa marque : on ajoute là Gramsci à Schmitt. De la sorte le citoyen aura le sentiment qu’il est entendu et qu’il reprend la main au moins par le clash, qui flatte sa colère et son ressentiment. C’est une stratégie paradoxale — reprendre le pouvoir en empêchant son fonctionnement ! — et terriblement risquée. Car, focalisée sur la conquête du pouvoir (par le blocage institutionnel), elle n’envisage absolument pas son exercice. D’ailleurs qui obéira à un parti qui a choisi de s’appeler « les insoumis » ? En attendant, très habilement, le RN compte les points pour rafler la mise … d’autant que les autre partis, LR et Renaissance, sont dans un état de délabrement idéologique et stratégique avancé. 
5/ Quelle sera l’issue ? 
 Si l’on veut défendre la démocratie représentative contre les menaces de l’illibéralisme et les rêves fumeux du « participatif », il faut proposer un inventaire clair des priorités politiques. Elles sont redevenues régaliennes : le désendettement, car c’est de la marge de manœuvre politique ; la politique migratoire, car c’est un défi de cohésion ; l’école, l’environnement et la défense, car c’est l’avenir. Cela tient en trois lignes et il n’est pas besoin d’en dire plus : des moyens, une volonté commune, un horizon.

jeudi 9 mars 2023

Entretien dans Le Point (9/03/2023) à propos de la parution des Actes du Colloque « Après la Déconstruction »

 





Pourquoi a-t-il été aussi compliqué d'organiser un colloque appelant à « déconstruire la déconstruction » ?
L’organisation du colloque n’a pas été difficile, car il a été le creuset d’une exaspération partagée par nombre d’universitaires à l’égard de ce qui leur apparaît comme la montée d’un nouvel « ordre moral ». Ecriture inclusive, théorie du genre, théorie critique de la race, prosélytisme trans, … sur tous ces sujets, les indispensables frontières entre la légitime lutte contre les discriminations, l’expression de convictions personnelles, le militantisme et la méthode scientifique sont de plus en plus souvent franchies. Ce qu’on appelle « wokisme » est le lieu flou et fou de ce mélange qui prend les traits d’une « police de la pensée ». Le but du colloque était de tenter de faire un état des lieux et de rappeler la stricte distinction entre la recherche du savant et l’action du militant. C’est sur ces deux points que se sont retrouvés des intellectuels issus d’horizons de pensée et de bords politiques très différents. 

Jamais on a vu autant de médias se presser à un colloque de philo à la Sorbonne... tout le monde s'attendait à ce que vous soyez chahutés, voire empêchés, ou annulés, ce qui ne fut pas le cas. Est-ce la preuve que les débats sont encore possibles ? 
Oui et c’est heureux. Je note tout de même quelques bugs. Le Monde a fait paraître une tribune sur le « Colloque de la honte », avant même qu’il ait lieu : étrange procédé. Pendant toute sa durée, un petit groupe de l’UNEF a protesté contre son « islamophobie », sans jamais se donner la peine d’entrer. Plusieurs syndicats universitaires ont protesté en amont contre son déroulement. Il n’en reste pas moins que l’événement a été un succès : plus de 3 000 personnes l’ont suivi sur place ou à distance. Ce qui est en effet rare pour un colloque académique. 
Qu'y a-t-il de si subversif dans le fait de refuser cette démarche de déconstruction permanente ? 
Le mot déconstruction est passé dans le vocabulaire courant alors qu’il est un terme technique de la philosophie. Il s’inscrit dans la postérité des Lumières qui invitait à critiquer les préjugés et les dogmes grâce à la raison humaine. A partir de Schopenhauer et Nietzsche, la démarche s’élargit aux idées humanistes elles-mêmes : contre les Lumières, il faut « philosopher avec le marteau » pour démolir à leur tour les idoles de la raison. Enfin, le terme devient une AOC avec Heidegger (Abbau der Metaphysik) et, surtout, Derrida. Cette démarche est non seulement légitime, mais nécessaire. Elle nous invite à nous méfier des apparences et à « décrypter », comme disent aujourd’hui les journalistes, c’est-à-dire sortir de la caverne des apparences. Une formule de La Rochefoucauld en résume l’intention : « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés ». 
La difficulté est que cet appel à la lucidité se renverse aujourd’hui en son contraire et tend, à travers ce qu’on appelle le « wokisme », à abandonner ce rôle émancipateur pour s’instituer en secte, avec ses dogmes, son inquisition et ses excommunications. Gare à vous si vous pensez que le sexe biologique existe face au genre social ; honte à vous si vous dites que la République (qui a aboli l’esclavage) n’est pas systémiquement raciste et impérialiste ; les ennuis vous guettent si vous affirmez que l’antiracisme dérive quand il catégorise les individus en fonction de leur couleur de peau et prône l’apartheid ; prenez garde, si vous doutez qu’un racisme ou un sexisme « ressentis » suffisent à qualifier un comportement. Si vous vous exigez que le terme de patriarcat soit utilisé avec rigueur, vous serez macho. Et vous serez facho, si vous vous scandalisez que l’on puisse empêcher des conférences, modifier les titres des livres, annuler le passé et déboulonner des statues. … C’est cette déconstruction devenue folle qui était la cible du colloque.

Comment décririez-vous la situation dans le monde universitaire ? On a le sentiment que le militantisme prend toujours le pas sur la réalité dans de nombreuses disciplines de sciences humaines... 
 Le monde universitaire est un lieu propice aux idéologies, parce qu’on y traite des idées et parce qu’on y confronte des visions du monde. L’idéologie, pour reprendre la formule d’Alain Besançon, c’est quand on croit qu’on sait et qu’on ne sait pas qu’on croit. J’ajouterai qu’entre la croyance et le savoir, il y a l’opinion. C’est une connaissance incertaine qui ne vaut que par l’échange, la confrontation et le débat. Le risque pour l’université, c’est d’être envahi par les croyances et d’interdire le débat. C’est sur ce point qu’il faut être vigilant, surtout en sciences humaines. Par exemple, si vous croyez (a priori) que le paradigme dominant/dominé est l’unique clé d’explication de la totalité de la société, votre « recherche » ne sera que la confirmation de votre foi première. Mais s’il s’agit seulement d’une opinion, votre production scientifique acceptera les exceptions, les objections, voire les réfutations. Or, au cœur du wokisme, on trouve ce raisonnement : 1) Le fonctionnement de la société est celui d’une guerre, et même d’une guerre totale. Celle des hommes contre les femmes, des blancs contre les racisés, des hétéros contre les LGBTQI+, de l’humanité contre la nature, de l’Occident contre le reste du monde et surtout contre l’islam. 2) Si vous n’y croyez pas, vous êtes soit naïf soit complice. La déconstruction révèle ces guerres invisibles derrière tous les progrès apparents. 3) Elle permet donc d’en prendre conscience et de se réveiller (woke) ; et 4) enfin, elle invite à combattre les ennemis sans merci (cancel). Voilà ce qu’est le wokisme. 
 Avez-vous le sentiment d'avoir fait école, c'est-à-dire d'avoir réussi à initier un mouvement de pensée post déconstruction ? 
 Le colloque a marqué un point de bascule au moins sur la prise de conscience collective des dérives. Il y a un an, le mot « wokisme » était quasi inconnu dans le grand public ; il est devenu courant. Depuis un an, le nombre de publications critiques sur le sujet est impressionnant. Le débat s’est ouvert et « la parole s’est libérée ». C’est un début. 
 
On vous a décrit comme un rassemblement de profs et de penseurs réactionnaires -dans le meilleur des cas-. Faut-il être réactionnaire, au sens littéral du terme, pour s'opposer à tous les courants radicaux que l'on voit émerger dans le féminisme, l'antiracisme, l'écologie ou l'anticapitalisme ? 
Il suffit de consulter la liste des intervenants pour percevoir l’extrême diversité des opinions politiques et des disciplines représentées. Mais voilà : quand il y a polémique, chaque camp tente de caricaturer l’autre. Donc, allons-y : « tous les anti-woke sont des fachos ». D’ailleurs, « le wokisme n’existe pas ». Et donc, face aux fachos, il faut défendre le wokisme. Curieux raisonnement ! Le but du colloque était de montrer qu’une dérive radicale du féminisme, de l’antiracisme, de l’écologie et de la critique sociale n’avait rien de fatal. Le wokisme ne rend aucun service à ces causes qu’il prétend défendre. Au contraire, par sa radicalité, il les trahit. En quoi ? Parce qu’il s’installe dans le confort d’un schéma préconçu à la fois guerrier et moralisateur — méchants bourreaux contre gentilles victimes — qui ne permet rien d’autre que le conflit. Le goût pour la réalité des choses et l'approche rationaliste des phénomènes qui nous entourent peuvent-ils constituer un rempart face à ces interprétations militantes ? Le militantisme a ses vertus, mais le travail universitaire a ses devoirs. Faire un cours ou mener une recherche et intervenir dans les médias, comme je le fais ici, ce n’est pas la même chose. La liberté académique n’autorise pas à professer ses croyances, mais à transmettre son savoir ou exposer son opinion à la critique. Je ne pense pas être ici militant en rappelant cette différence fondamentale.



dimanche 12 février 2023

La grève et l'origine du monde


 Paru dans Le Point (12/02/2023)

    Dans un article récent du Point (07/02), Marc Fourny , fait état de la première grève de l’histoire qui eut lieu, nous disent les historiens, en Egypte, à l’époque de Rasmès II, il y a 3175 ans. Il s’agissait alors des ouvriers et artisans chargés de construire et d’entretenir les tombes de la vallée des Rois et des Reines. Voyant leurs conditions de travail se dégrader et surtout leurs salaires non payés, ils se mirent en grève … 
    Les fragments d’un des premiers tracts protestataires de l’histoire, les « papyrus de la grève », sont analysés dans l’ouvrage Les régulations sociales dans l’Antiquité (PU Rennes). Mais, je dois dire qu’avant cette première grève, il y en eut une autre, dont on a aussi gardé la trace écrite. C’était il y a très longtemps, quasiment au début du monde, et avant les humains. A l’époque, vivaient deux catégories de dieux. Il y avait les dieux supérieurs menés par leur roi Enlil et, sous leurs ordres, les divinités de second rang, les Igigis, à qui revenait l’essentiel des tâches terrestres. Leur labeur était rude : ils devaient façonner les montagnes, creuser les lacs, remplir les océans, peindre les plantes, mais surtout nourrir les dieux de la haute, bref : du très gros œuvre ! Tellement pénible qu’un beau jour, les igigis cessèrent le travail et brisèrent leurs outils : premier conflit social de l’histoire. Brutalement le monde fut figé et la nourriture bloquée à la source ! Furieux, Enlil menaça de les massacrer, mais son frère, Ea, comprenant bien que cela ne résoudrait en rien la question alimentaire, préféra négocier. « Je comprends votre cause, camarades, leur dit-il en substance : vos conditions de travail sont harassantes ; voyons ensemble, de manière constructive, si nous pouvons trouver une solution et chacun pourra prendre ses responsabilités ». Ce n’est pas le texte exact, je le confesse, mais c’est l’esprit. 
    Au bout d’une longue nuit de concertation, une solution fut trouvée, acceptée même à l’unanimité. Il serait créé une sorte d’assistant chargé d’effectuer les tâches les plus pénibles et répétitives. Ce dernier fournirait également la nourriture à tous les dieux — igigis compris — par ses sacrifices. Aussitôt dit, aussitôt fait : on prit de l’argile ; on y ajouta le sang d’un dieu inutile, immolé pour l’occasion (en l’occurrence, le dieu de la liberté !), puis la déesse mère, Ninmah, acheva le boulot d’animation avec un bon crachat bien placé ! Le tout fut mis dans un four bien chaud et … c’est ainsi que l’homme fut créé.          Cette histoire date du XVIIIe siècle avant J.-C ! Elle est relatée dans un des textes les plus anciens de l’humanité, rédigé en langue sémitique akkadienne, compilation des récits mythologiques de Mésopotamie. Ce sont 1 200 vers gravés sur des tablettes d’argile et que l’on peut toujours admirer avec émotion au British Museum. On les nomme aujourd’hui le Supersage (Atrahasis), du nom du héros de la suite de l’histoire. 
    Dans un premier temps, la solution trouvée par Ea fut un total succès. Les Igigis profitaient de leurs RTT et Enlil pouvait dormir en paix. Mais rapidement l’humanité se mit à « croître et se multiplier », et surtout à faire un bruit de tous les diables en travaillant avec ardeur. Le sommeil d’Enlil en fut affecté. Fou de colère (à nouveau), il envoya aux humains toute une série de calamités (épidémies, sauterelles, …) pour tenter de les calmer, avant d’opter pour une solution radicale : les noyer dans un déluge mondial. C’est la première occurrence connue de ce mythe fondateur ! Là encore, Ea, se posera en sage médiateur. Pour sauver les humains de la colère divine et de l’extinction promise, il ordonne par songe à Atrahasis (qui est donc « l’ancêtre » de Noé) de construire une arche afin de sauver les humains et quelques bêtes. 
    Une fois le déluge passé, la colère d’Enlil calmée et l’humanité sauvée, Ea proposera de nouvelles solutions très constructives pour limiter la nuisance sonore des hommes. Il inventera la maladie, la vieillesse et la mort, bref tout ce qui justifie que les hommes aient ensuite éprouvé le besoin d’inventer la « retraite ». La boucle est ainsi bouclée : c’est bien la grève des dieux d’antan qui est la cause de la grève des humains d’aujourd’hui … enfin surtout des Français.

Entretien sur les Retraites pour le Figaro (10/02/2023)

 Le Figaro (10/02/2023) — Eugénie Bastié

Quel nouveau rapport à la vieillesse se dévoile selon vous dans l’attachement viscéral que manifestent les français à l’âge de la retraite à 62 ans? 
    La retraite a changé de sens. Elle fut d’abord inventée pour un être un « secours » contre l’indigence sénile et permettre un bref de temps de repos après une longue vie de labeur. « Aujourd’hui vieillesse est synonyme de pauvreté » : c’est la phrase choc du rapport Laroque de 1960, qui marque le début en France de la retraite pour tous, une des plus formidables réussites de l’Etat providence. C’est pourtant Bismarck qui en inaugure le dispositif (en 1891) avec l’intention de couper l’herbe sous les pieds des revendications socialistes. A l’époque, on disait méchamment (déjà) de son invention qu’elle était une « retraite pour les morts », puisque rares étaient les ouvriers qui parvenaient à atteindre l’âge légal (65 ans). La retraite d’aujourd’hui n’a plus du tout la même fonction. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, dont il faut rappeler l’ampleur — 40 ans en 1900 ; 80 aujourd’hui, soit une vie entière de plus — elle est devenue le financement d’une nouvelle tranche de vie : un temps offert à l’épanouissement personnel après une vie de labeur de plus en plus courte. 

Ce qui se dégage de ces manifestations, c’est que les Français n’aiment pas leur travail. N’y a-t-il pas un malaise profond autour du travail ? 
    Oui, le travail a autant changé que la retraite Aujourd’hui, il occupe en moyenne entre 10 et 15 % de notre existence : il commence plus tard (23 ans en France), finit plus tôt (65 ans), avec une durée hebdomadaire moindre (35 heures), des congés payés, et une vie beaucoup plus longue. Cela dit, s’il occupe moins notre temps, il nous prend plus la tête qu’avant, car ses frontières sont devenues floues. Grande angoisse de ceux qui n’en ont pas encore (les jeunes) ou plus (les chômeurs), il est la grande souffrance de ceux qui en ont, mais trouvent toujours qu’ils en ont trop. A la pénibilité physique, qui touche moins de métiers, s’est substituée d’autres maux : ennui, pression et isolement professionnels … En fait l’hétérogénéité du travail est devenue considérable, ce qui rend moins lisible le système général par répartition : chacun a de très bonnes raisons de se sentir lésé, oublié, méprisé, … et ce, quelle que soit la réforme. 
 Pour autant, il ne faut pas négliger le fait que si la retraite est un droit, elle est aussi une rupture critique dans le cours de l’existence. Comme avec la naissance du premier enfant, c’est tout le quotidien qui se trouve chamboulé. Mais alors qu’un enfant apporte du lien et du plein (parfois trop !), la retraite est menacée par le rien. Elle est loin d’être l’âge d’or que l’on décrit parfois : plus d’agenda, un relationnel amputé, une identité incertaine, un sentiment d’inutilité sociale, … L’arrêt brutal de l’activité professionnelle n’est pas bon du tout pour l’espérance de vie. 

Certains soulignent l’injustice générationnelle de cette réforme : une génération de « boomers » aurait profité d’un système au détriment des jeunes actifs. Cette question des retraites ne renforce-t-elle pas la question de la guerre des générations, dont vous dites dans votre livre qu’elle n’aura pas lieu ? 
     Sans nier les disparités intergénérationnelles, je ne vois aucun signe de conflit : toutes les générations me semblent aujourd’hui parfaitement réunies pour faire la guerre … au gouvernement ! De plus, les fractures sociales et territoriales me semblent l’emporter de beaucoup sur les fractures générationnelles. Entre un jeune sans emploi ni formation ni étude (le « NEET ») et l’étudiant, l’écart est gigantesque, tout comme entre le retraité précaire et le sénior fringant. 
    Le nœud de notre problème français est la décision prise par François Mitterrand en 1982 d’instaurer la retraite à 60 ans. Ce qui présentait alors comme une formidable conquête sociale à l’aune du XIXe siècle était un gigantesque anachronisme au regard du XXIe siècle. Nombreux étaient ceux qui, à gauche, avait pleine conscience des dangers d’une telle réforme : Pierre Mauroy, Michel Rocard, Jean-François Kahn, et bien d’autres. En 1991, le « livre blanc » l’assène : c’était une erreur historique qui fragilise durablement le système de répartition. Cela fait aujourd’hui 40 ans, la France traîne ce boulet politique et social. De 1993 à nos jours, six réformes se sont succédée pour tenter d’en atténuer les effets, toutes insuffisantes pour assurer la pérennité du dispositif. Parions sans gros risque que celle de 2023, objet de tant de passions déchaînées en dépit de sa modestie, ne sera pas la dernière. 
 
Ce retour sur un acquis social ne vient-il pas heurter frontalement la dialectique du progrès au coeur de la promesse de la démocratie libérale ? N’y a-t-il pas une impossibilité à accepter que l’on vivra moins bien que les générations précédentes ? 
     Je note d’abord un paradoxe : combattre une réforme à venir au nom des acquis revient à défendre la réforme précédente que l’on avait farouchement combattue. J’ajoute qu’après avoir lu les 306 pages du dernier rapport de la DREES sur les retraites, je défie quiconque de dire que le système actuel est globalement plus juste que celui proposé par la réforme, et … vis-et-versa ! Donc, il faut se garder d’exagérer : la dialectique c’est quand une chose se retourne en son contraire ; ce n’est pas du tout le cas ici. 

 Il n’y a qu’en France, souligne-t-on, qu’une telle réforme a tant de mal à passer. Sommes-nous un peuple ingouvernable ? 
     Le peuple français est difficile à gouverner parce qu’il attend tout du gouvernement : la liberté, l’égalité, le bonheur, et le pouvoir d’achat ! Forcément il sera déçu … D’autant que le gouvernement est lui aussi convaincu que son rôle est d’octroyer tout cela au bon peuple … : alors forcément, il sera décevant. On lui demande de grossir pour mieux protéger, mais de maigrir pour respecter les libertés : drôle de régime ! Cette double contrainte produit une gigantesque impuissance publique. La France n’est pas seulement ingouvernable parce que les Français râlent, mais parce que les gouvernements n’osent pas gouverner. L’empire des normes, le règne de la « transparence », l’hypertrophie des contre-pouvoirs qui deviennent, comme dit Marcel Gauchet, des « anti-pouvoir » systémiques, tout cela bloque l’action et décourage la démocratie : pourquoi voter pour des élus qui s’avouent impuissants et disent eux-mêmes qu’on a de bonnes raisons de se méfier d’eux ? Tel est le cœur de la crise. 

 « Vingt ans de formation ; quarante ans de travail ; vingt ans de retraite » : tel est le triptyque de notre modèle social. Ne faut-il pas radicalement tout repenser ? 
     On peut rêver. Imaginons que le système de répartition soit sécurisé en termes de financement. A la place du triptyque formation-emploi-retraite, on pourra d’abord envisager, comme c’est déjà (un peu) le cas, une « formation tout au long de la vie ». On pourra aussi considérer un travail prolongé, qui commencerait en douceur (cela s’appelle l’alternance) et finirait en souplesse par un cumul emploi/retraite : c’est aussi (un peu) prévu. Mais on pourra aussi inventer une « retraite tout au long de la vie », dont le principe serait : vous acceptez de travailler vraiment plus longtemps, mais avez la possibilité, au cours de votre carrière, de prendre du temps pour vous. Cela s’appelle le « droit au répit ». Il serait conçu sur le modèle du congé maternité (même si celle-ci n’a rien d’un répit), mais en en élargissant les motifs. Ce droit correspondrait à une forme nouvelle de pénibilité du travail, propre aux temps hypermodernes, devenue moins physique que morale. Voilà un bel horizon. Ne cachons pas que la mise en œuvre d’un tel droit sera complexe, mais y réfléchir contribue à sortir du débat français sur les retraites, devenu à la fois hyper-compassionnel et ultra-technocratique. Il est plus que temps d’y remettre un peu d’existentiel !

vendredi 27 janvier 2023

L’avenir du parti en démocratie

 

Chronique LCP du 26/01/2023 — L’avenir du parti en démocratie 




Les difficultés du PS à se donner un chef révèlent une nouvelle fois un phénomène difficile à interpréter : la crise des partis. 

François Mitterrand disait que pour gagner une élection, trois choses suffisaient : un candidat doté d’une santé de fer ; deux ou trois idées programmatiques et un parti en ordre de marche. La décrépitude des partis rend l’équation du succès particulièrement délicate. 
Pour bien comprendre la crise actuelle, il faut revenir à la difficulté originelle du parti en régime démocratique. La démocratie se fonde sur la souveraineté du peuple, c’est-à-dire l’idée (ou la fiction) d’un peuple uni. Le parti semble incompatible avec cette idée, puisque comme son nom l’indique le parti est le signe d’une division. 
D’où un discours — bruit de fond constant en démocratie — qui, de Rousseau à De Gaulle, dénonce l’existence même du parti comme trahison de la volonté générale, avec comme motifs principaux, le règne des intérêts particuliers, les logiques électoralistes, le clientélisme, le népotisme, etc. 

Et pourtant les partis sont devenus consubstantiels à la vie démocratique 

Oui. C’est le fruit d’un processus qui a vu converger deux modèles contraires du « Parti ». 
• Le modèle libéral naît en Angleterre (Whig vs Tory) et se déploie aux Etats-Unis (Démocrate vs Républicain) : c’est le « parti club ». Il réunit les citoyens les plus actifs (d’élites), prêts à s’investir plus que les autres dans la vie de la cité et faire vivre le pluralisme. Le pluralisme, c’est la meilleure façon d’éviter la guerre civile : les conflits ne sont pas abolis, ils sont organisés, institutionnalisés et donc canalisés . Le militant est l’euphémisation du militaire. 
• Le second modèle est celui du parti total, voire totalitaire, dont le parti communiste représente la figure emblématique. Pourquoi totalitaire ? Parce que c’est un parti qui prétend être Tout ; c’est-à-dire être le peuple dans sa totalité. Ce faisant il crée, — et c’est la force de ce modèle, — une sorte de société bis (qui a vocation à remplacer la vraie). Au « Parti », comme dans une église, on se forme, on se marie, on se réunit, on mange, on boit, on part en vacances. Il accompagne l’ensemble de l’existence. Quand il réussit, il devient un oxymore : le « parti unique ». 

Pour vous, ces deux modèles sont en crise. 

Oui, le premier (le parti club, élitiste, libéral) parce qu’il n’est pas assez démocratique ; le second (le de masse, type communiste) parce qu’il est trop « religieux ». Ils ont été laminés par l’individualisation, c’est-à-dire par la double crise de la croyance et de la vocation politiques. 
• Sur le plan de l’engagement, on a aujourd’hui des partis sans militants et des militants sans partis. Les adhérents historiques ont été concurrencés par des nouvelles formes d’engagement moins durables, ponctuelles, favorisées par les réseaux sociaux. Et quand les partis tentent de démocratiser leur fonctionnement (primaires), cela produit des majorités peu claires et des leaders sans leadership (PS, LR, verts) et des conflits sans fin. Dure leçon : les partis de la démocratie ne se démocratisent eux-mêmes qu’à leur détriment. 
• Sur le plan des croyances, on a des partis sans idéologies et des idéologies sans partis. Ainsi l’écologie se déploie-t-elle désormais bien au-delà du seul parti vert. Alors même que, dans chaque parti, les repères doctrinaux sont brouillés. On se surprend à voir la gauche de la gauche faire l’éloge du « petit bourgeois » (jadis honni) à travers la figure du retraité rentier qui va à la pêche et garde ses petits enfants (voir Rufin). La gauche, elle, a mis en débat tous ses piliers idéologiques : la Nation (d’abord au profit de l’internationale ouvrière, puis de la mondialisation heureuse), le Travail (qui est devenu une « valeur de droite »), la Laïcité (1989), le Peuple (note de Terra Nova). La droite, elle, ne veut plus être ni libérale ni bonapartiste ni conservatrice. Et l’extrême droite cherche à se dé-diaboliser en tournant le dos à ses racines réactionnaires. Quant au parti du président : il est idéologiquement insituable, ce qui fait qu’on lui reproche d’être de droite quand il fait une réforme sociale (Retraite) ; et d’être de gauche quand il prétend à une réforme d’ordre (loi immigration à venir). 

Quel avenir ? 

Il me semble assez sombre. Le parti se réduit aujourd’hui à une machine électorale, grassement financée par l’Etat, dont il est désormais un organe intégré, au prix d’une coupure avec la société. Il a délocalisé la production d’idées à des think tank plus ou moins affiliés ; il néglige la formation (militants, élus) ; la convivialité interne se réduit comme peau de chagrin. Il va falloir revivifier le parti-club et je ne vois pas d’autre chemin que celui d’une réélaboration idéologique sérieuse. Vaste chantier !

COLLEGE DE PHILOSOPHIE — SAISON 2026

Le Collège de philosophi e ,  présidé par Pierre-Henri TAVOILLOT et Eric DESCHAVANNE,  a le plaisir de vous convier à ses conférences publiq...